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Zad, recours juridiques, médias… Quelles tactiques pour peaufiner une lutte locale ?

Durée de lecture : 5 minutes

2 novembre 2020 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Les 24 et 25 octobre dernier, plusieurs collectifs se sont réunis — dans la joie — pour partager leurs expériences et lancer l’ébauche d’un réseau de luttes locales. « Il y a une démultiplication des foyers de résistance », s’est réjoui un participant.

  • Buoux (Vaucluse), reportage

Ils luttent contre des mines. Contre des déviations routières. Contre des carrières. Contre des centres commerciaux. Ils viennent du Vaucluse, de l’Ariège, du Var, d’Auvergne, de Paris, de Loire-Atlantique. Tous tentent de s’opposer au bétonnage du territoire et plus globalement à tous les projets inutiles et imposés qui continuent de pulluler dans « le monde d’après ».

Les 24 et 25 octobre dernier, environ 70 d’entre eux se sont réunis pour partager leurs expériences et lancer l’ébauche d’un réseau de luttes locales. Un rassemblement organisé par l’association de défense de l’océan et du climat ZEA en compagnie de Notre affaire à tous et de l’équipe de vidéastes de Partager c’est sympa.

De nombreux ateliers pratiques se sont tenus durant le weekend.

L’évènement s’est tenu dans un lieu majestueux : le château de l’environnement de Buoux, au cœur du parc naturel du Lubéron, qui accueille d’ordinaire des jeunes pour des colonies de vacances. Un lieu idéal pour tenter de fédérer des luttes locales, qui se sentent parfois bien isolées en dépit de problématiques similaires.

« Dans l’imaginaire collectif, le mot Zad fait peur »

Plusieurs ateliers ont été organisés au cours de ce weekend fort studieux : on y a évoqué les recours juridiques, l’organisation d’actions, la gestion de la communication ou encore l’installation d’une Zad. Cette séance était menée par Antoine [1] venu de Notre-Dame-des-Landes :

Il ne faut pas se leurrer : on ne gagne pas une lutte seulement avec une Zad. Elle doit être pensée dans un mouvement stratégique global de mobilisation plus large. Notre-Dame-des-Landes a créé un fantasme : celui qu’il serait plus facile qu’il ne l’est en réalité de gagner face à la police en cas d’expulsion. Or, le but d’une Zad est d’abord de gagner du temps. »

Pour mettre l’État en déroute, il faut donc se montrer inventif, lancer des recours juridiques, donner de la visibilité à son combat et jouer sur les deux échelles : le niveau local pour mettre la population de son côté et le niveau national, afin de mobiliser au-delà de son cercle de partisans.

L’atelier de formation aux actions de désobéissance civile a été mené par un membre de Greenpeace.

Sur les marches du château où se sont installés les participants, Mélissa Martinez, membre du collectif de la lutte des Sucs [2], s’interrogeait : « Quand on nous demande si nous voulons faire une Zad, nous éludons la question. Ce mot fait peur dans l’imaginaire collectif et cela peut être mal interprété par les habitants. »

Le droit : un outil de lutte efficace contre les projets polluants

Dans la cour intérieure, sous les branches d’un immense cèdre multicentenaire, les militants assis en cercle écoutaient attentivement les conseils de Chloé Gerbier, juriste chez Notre affaire à tous.

Chloé Gerbier, juriste chez Notre affaire à tous, a donné des conseils juridiques aux collectifs présents.

L’association gère actuellement une vingtaine de recours pro bono pour des collectifs en lutte. « Le droit est une matière complexe. On ne se l’approprie pas aussi facilement que les formations aux actions de désobéissance ou de communication », explique-t-elle. Si personne ne deviendra juriste en 45 minutes, tous repartiront avec des conseils pratiques à appliquer rapidement. Comme par exemple celui de garder un œil sur le plan local d’urbanisme (PLU), dont les modifications préfigurent généralement le bétonnage d’une zone naturelle ou agricole. Elle propose également d’assister aux réunions d’enquêtes publiques afin de poser les questions qui fâchent aux commissaires-enquêteurs et tenter de convaincre les habitants des problèmes engendrés par le projet. « Chez nous, à coté de Toulon (Var), on bétonne à tout va pour construire des écoquartiers. Difficile de convaincre les voisins que ce n’est pas écolo », dit un participant.

Les participants, très studieux, lors de l'atelier communication.

Faire changer les imaginaires

Pourtant, la volonté de changement dépasserait aujourd’hui le cercle des convaincus, comme l’a assuré Olivier Dubuquoy, géographe et cofondateur de ZEA. « Il existe une myriade de luttes locales, une démultiplication des foyers de résistance. Il y a des fronts partout qu’il faut renforcer pour arracher des victoires et que l’imaginaire dominant bascule vers les valeurs que l’on défend. Il faut bloquer les lieux ou s’exercent les prédations et les logiques d’exploitation. » Une position partagée par Mélissa Martinez, du collectif de la lutte des Sucs. « Depuis le confinement, tout va plus vite, les gens deviennent plus conscients et radicalisés. On arrête de croire qu’on va pouvoir trouver un consensus. On peut dire les choses plus ouvertement alors qu’avant, je passais presque pour une complotiste. »

Olivier Dubuquoy, géographe et cofondateur de ZEA, espère fédérer un maximum de luttes locales pour créer un réseau d’entraide.

Tous veulent aller plus loin et s’engager dans une seconde journée contre la réintoxication du monde prévue à l’origine pour le 17 novembre prochain. Lors de la première édition en juin dernier, près de 70 actions avaient été organisées. Hélas, le confinement aura eu raison de la date. « Il va être difficile de se déployer pleinement pour la journée d’action du 17 novembre. Mais la dégradation du contexte mondial vient nous rappeler chaque jour à quel point il est nécessaire de continuer à agir. Même si nous appelons à un report de la seconde vague d’action, nous invitons les différents collectifs à tenir le 17 novembre des assemblées en plein air avec les précautions nécessaires afin d’analyser la période, les réponses politiques et les possibilités d’actions collectives dès que les circonstances le permettront », explique Antoine, de Notre-Dame-des-Landes.

Avant de partir, les activistes se sont une dernière fois réunis autour du cèdre pour se promettre de se revoir rapidement.

Après deux journées d’intenses débats, d’échanges de conseils et de belles soirées bercées par des concerts de musique brésilienne, personne n’avait vraiment envie de partir. Tous partageaient le sentiment d’avoir posé les bases d’un réseau de lutte naissant. Réunis en cercle dans la cour du château, sous l’œil du grand cèdre, chacun confiait sa joie d’être ensemble face à l’adversité. Jean-Ronan Le Pen, de l’association ZEA, a lancé, facétieux : « Vous savez qu’il existe un projet de transformer ce château en hôtel cinq étoiles ? Peut-être qu’on pourrait rester et monter une Zad ? »





[1Le prénom a été modifié.

[2Une lutte contre un projet — le dédoublement de la RN88 — détruisant 150 hectares de zones humides, naturelles et agricoles.


Lire aussi : La folie des projets routiers continue, malgré de farouches luttes locales

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Nicolas Gauduchon/Reporterre

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