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Reportage — Forêts

Dans les Landes, pour faire du solaire, on détruit les forêts

Alors que la Nouvelle-Aquitaine produit déjà un quart de l’électricité photovoltaïque du pays, la Gironde et surtout les Landes voient se multiplier les projets, au détriment des forêts. Une aberration écologique, dans le but de faire du profit.

  • Gironde et Landes, reportage

Saucats, 3.300 habitants, son église du VIe siècle, sa réserve naturelle géologique et, bientôt, son mégacomplexe de production électrique à partir d’énergie solaire. C’est en effet sur cette commune de la banlieue sud de Bordeaux que devrait s’ériger, aux alentours de 2024, le projet Horizéo. Ses concepteurs, les groupes industriels Neoen et Engie, préfèrent dire « plateforme énergétique bas carbone », et mettent en avant ses multiples « innovations, techniques et économiques » dans un communiqué du 11 janvier.

Le projet fait jaser par sa démesure et, surtout, son coût écologique : il sera question de raser mille hectares de pins, dans un domaine privé réservé aujourd’hui à la chasse. Les promoteurs envisagent d’y construire la plus grande centrale photovoltaïque d’Europe, sur la majeure partie de la surface (pour une puissance potentielle d’un gigawatt), et d’y développer quatre autres projets annexes dont la concrétisation reste encore très hypothétique.

D’abord, une unité de production d’« hydrogène vert » pour alimenter des piles à combustible (« vert » puisque l’énergie nécessaire sera d’origine solaire, contrairement aux gisements actuels, d’origine pétrolière). Il est aussi question d’un centre de stockage d’électricité sur d’énormes batteries et d’un centre de données numériques qui fonctionnera donc à l’énergie solaire et dont la chaleur en excès pourrait être utilisée pour chauffer des serres en agriculture biologique. Sur le papier, le nirvana de l’écologie industrielle.

« Devenir le château d’eau électrique de l’Europe, tout en rasant nos forêts ? » 

« Trop, c’est trop ! Pour nous, ce projet de Saucats est totalement démesuré ! » dit à Reporterre Daniel Delestre, président de la Sepanso Aquitaine, principale fédération d’associations de protection de la nature de la région. « La métropole de Bordeaux fait de la pub en ce moment en claironnant “on va planter un million d’arbres”, et là, on apprend qu’on va détruire au moins un millier d’hectares de forêt de pins [1] pour produire de l’électricité prétendument renouvelable, c’est aberrant ! » M. Delestre est d’autant plus circonspect que, depuis cinq ans, le même opérateur (Neoen) exploite déjà à Cestas, non loin de Saucats, au sud de Bordeaux, une centrale gigantesque sur trois cents hectares. « Les panneaux y sont trop denses, la terre ne voit plus la lumière. Le sol est aussi riche en biodiversité qu’un parking de grande surface : proche de zéro », poursuit-il. « La région exporte déjà le quart de sa production électrique. Est-on censé devenir le château d’eau électrique de l’Europe, tout en rasant nos forêts ? Ce n’est pas sérieux. »

La centrale de trois cents hectares de Neoen à Cestas, au sud de Bordeaux.

Engie et Neoen envisagent d’investir un milliard d’euros dans Horizéo. Le projet fera l’objet d’un débat public. La commune de Saucats, sur laquelle deux centrales solaires sont déjà exploitées sur une trentaine d’hectares, a été approchée par les industriels fin 2019. « Ce projet répond aux exigences de transitions écologique et agricole », nous dit son maire, Bruno Clément. « Mille hectares de forêt, ce n’est que 0,1 % du massif total des Landes de Gascogne, l’impact est donc supportable. » Mais pour lui, deux inconnues restent à éclaircir : le feu et l’eau. Les risques d’incendie ne sont plus à démontrer sur les forêts de pins maritimes (l’énorme incendie de 1949, qui a ravagé trente mille hectares, reste dans toutes les mémoires). Un risque aggravé par le fait que plusieurs centrales photovoltaïques ont déjà pris feu ces derniers temps dans la région. Et éteindre un incendie dans de telles installations comporte un énorme danger d’électrocution pour les pompiers. Quant à la ressource hydrologique, personne n’ignore dans la région que la forêt est un important facteur de régulation des landes, espaces très marécageux : raser des centaines d’hectares aura forcément des conséquences en matière d’inondations. « Pour nous, ces deux points sont primordiaux, sinon le projet ne se fera pas », affirme le maire de Saucats.

« Les aménageurs l’ont oublié : les Landes sont une vaste zone humide » 

Dans toute la région Nouvelle-Aquitaine, surtout en Gironde et dans les Landes, les centrales solaires poussent comme des champignons : les deux départements comptent une cinquantaine de centrales de plus de vingt hectares, déjà installées ou en projet [2]. Et pour bon nombre de citoyens et de naturalistes, ces champignons sont davantage vénéneux que comestibles. « Ne me parlez plus d’énergies vertes ! » se fâche Françoise Géraud, présidente de l’association Rion-Environnement (Rion-des-Landes, à trente kilomètres de Mont-de-Marsan). « On dirait que les aménageurs l’ont oublié : les Landes sont une vaste zone humide. » C’est sous Napoléon III, au XIXe siècle, que la décision fut en effet prise de boiser massivement le massif landais afin d’assainir les terres en les asséchant : un pin pompe en moyenne des centaines de litres d’eau par jour pour grandir et vivre.

La centrale photovoltaïque de Rion-des-Landes.

Fin 2020, des inondations se sont de nouveau produites dans sa commune, Françoise Géraud les attribue à la fièvre photovoltaïque : « Pour installer les panneaux, il faut défricher, ce qui anéantit toute vie végétale, justement hydrophile. » Son association, aux côtés de la Sepanso-Landes, s’oppose depuis des années à un projet de centrale solaire que la municipalité compte implanter sur une superficie de 71 hectares. Au lieu-dit de Nabout, les trois parties de la centrale solaire encerclent littéralement la propriété de la famille Dages, qui se sent méprisée. À l’issue de l’enquête publique d’aout 2018, le commissaire-enquêteur donnait un avis favorable « sous réserve » que la famille soit contactée : « Personne n’est venu ! » regrette, amer, le père de famille. Malgré les multiples recours engagés devant les tribunaux, les travaux suivent leur cours à Rion-des-Landes. Comme Reporterre a pu le constater la semaine du 11 janvier, les ouvriers installaient des structures métalliques les pieds dans l’eau ; et les travaux ont dû s’arrêter un bon moment à cause des récentes inondations. L’association redoute un autre danger : un parc éolien quatre fois plus vaste que le solaire, situé à deux cents mètres derrière la maison des Dages. « La dévégétalisation des sols et le creusement des fondations, perforant deux nappes phréatiques, aggraveraient sensiblement la saturation d’eau à Nabout », affirme l’association.

À Rion-des-Landes.

« Des espaces naturels remarquables ont été détruits sur une centaine d’hectares » 

Les écolos du coin se sentent pris en étau. S’opposer à un projet photovoltaïque apparaît comme un caprice : « On est pris pour des fous ou pour des emmerdeurs, c’est selon », nous dit un forestier militant de la Sepanso. Mais pour beaucoup dans les Landes, la démesure a débuté en 2010 avec la centrale du Gabardan, situé à Losse, à l’extrême est du département. Au total, 317 hectares ont été artificialisés. « On a tout fait pour limiter la casse, mais on n’a pas été écoutés : des espaces naturels remarquables ont été détruits sur une centaine d’hectares », nous dit, désolé, Georges Cingal, actuel président de la Sepanso-Landes. Depuis, comme Reporterre l’a constaté aux alentours de Mont-de-Marsan, chaque village développe sa centrale solaire comme naguère on construisait son rond-point ou son monument aux morts.

Les naturalistes sont d’autant plus dégoûtés que l’artificialisation d’espaces naturels pour ériger des centrales électriques n’a rien d’une fatalité dans la région. Depuis quelques semaines, un rapport de l’Ademe (l’Agence de la transition), qui n’a rien de confidentiel, fait beaucoup parler de lui. Sorti en avril 2019, il recense les espaces déjà artificialisés propices pour abriter des panneaux solaires (parkings et friches industrielles « délaissées »). Qui arrive en tête du classement national, tous critères confondus ? Les Landes et la Gironde !

Ygos-Saint-Saturnin, à l’ouest de Mont-de-Marsan, a également son projet de centrale photovoltaïque.

Comment expliquer qu’aucune incitation n’existe pour tenir compte de ce potentiel ? La préfecture des Landes n’a pas répondu à nos questions sur ce point crucial. À part des projets de panneaux solaires sur des parkings d’hypermarchés, aucun projet de ce type ne nous a été rapporté. Dans toutes les zones industrielles que nous avons pu traverser en parcourant une bonne partie du département, aucun panneau solaire sur les toitures des hangars ou bâtiments.

À Rion-des-Landes.

Un agent forestier de l’ONF donne une explication à cette frénésie : le rendement économique. Il a fait le calcul pour Reporterre, prenant l’exemple d’une petite commune des Landes : entre la vente de bois sur l’ensemble de son domaine forestier (des centaines d’hectares) et les revenus tirés de la production photovoltaïque (sur une cinquantaine d’hectares) : « Il n’y a pas photo, cela peut aller du simple au double. » Chaque centrale doit s’acquitter d’un loyer (environ mille euros par an et par hectare) et les collectivités profitent de la taxe Ifer (imposition forfaitaire des entreprises de réseaux), qui peut rapporter des millions d’euros chaque année (reversée à 50 % au département et à 50 % à la communauté de communes concernée).

Certaines communes ont illégalement « recyclé » des parcelles forestières en centrales solaires 

Enfin, dernière aberration pour les naturalistes : les fameuses « compensations écologiques ». La loi impose en effet de reboiser tout espace naturel détruit par un aménagement. En Aquitaine, le ratio est d’un pour deux, une unité de surface détruite pour deux restaurées. Horizéo devra donc compenser à hauteur de deux mille hectares ! « C’est de la rigolade », déclare Philippe Barbedienne, président de la Sepanso-Gironde. « Il arrive que des parcelles choisies pour compenser soient déjà boisées. On va les détruire pour replanter du pin industriel : c’est la double peine ! » Surtout qu’aucune obligation, ou même d’incitation, n’existe pour la « renaturalisation » d’espaces, c’est-à-dire planter du végétal où il y a du béton. L’association Rion-Environnement dénonce la même absurdité sur la centrale de Rion-des-Landes : « Lorsque les arbres seraient coupés, ce serait au promoteur de gérer la replantation. On peut s’interroger sur les compétences d’un promoteur photovoltaïques en matière de gestion forestière. » Le même promoteur a créé une « zone d’exclusion écologique » ainsi qu’une « zone tampon hydrographique ». Reporterre l’a constaté : ces minuscules bouts de terre ressemblent à de bien beaux alibis administratifs.

Certaines communes ont illégalement « recyclé » des parcelles forestières en centrales solaires. Cela concerne des terrains ayant bénéficié d’aides au reboisement après la tempête Klaus de 2009, qui a dévasté la majeure partie du massif landais. Cas avérés survenus à Bazas (Gironde, projet de centrale annulé en 2015) et, plus récemment, à Morcenx ou Arjuzanx (Landes). Les communes ont été sommées de rembourser les aides perçues (s’élevant, pour l’une, à 110.000 euros !). Mais les irrégularités constatées lors des enquêtes publiques, voire les illégalités sanctionnées par le tribunal administratif ne freinent pas les opérateurs privés et collectivités, qui s’en donnent à cœur joie : « Les chantiers avancent comme si de rien n’était », indique une source à la Sepanso-Landes. « Les centrales contestées seront en service avant la décision finale des tribunaux ! »

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