Retour à Notre Dame des Landes

4 janvier 2013 / Hervé Kempf (Reporterre)


- Reportage, Notre Dame des Landes (Loire-Atlantique)

Jeudi 27 décembre

Me voici donc, sac à dos, au sortir de la gare de Nantes. Il pleut doucement. A l’arrêt du tramway, un jeune homme cheveux longs boit une bière en prenant son temps, l’agenda de l’après-midi ne semble pas trop chargé. Il indique le chemin, observe qu’avant, la place du Commerce s’appelait place de la Bourse, donne du papier à cigarettes à un passant qui lui demande, indique qu’il a beaucoup plu les derniers jours – mais voilà le tram qui arrive.

Après changement au Commerce, ex Bourse, je me dirige vers le terminal d’Orvault, observant un avion qui passe au-dessus de la ville, un coin de ciel bleu entre les nuages, les passagers tête penchée, presque tous absorbés par leur écran de téléphone. Des panneaux dans la ville annoncent « Happy green year », ce qui signale aux voyageurs anglophones qu’en leur souhaitant une heureuse et verte année, la ville de Nantes a reçu un label de ville verte par la Commission européenne, apparemment ignorante de l’affaire de l’aéroport de Notre Dame des Landes.

A Orvault, je retrouve Elisabeth, qui est gentiment venue me chercher depuis la Zone, située à quinze kilomètres au nord. Elisabeth et Paul vivent aux Fosses noires depuis 1989. Leur maison est expulsable, et ils sont parmi les opposants les plus farouches au projet d’aéroport. Elle est sage-femme, il est régisseur de théâtre, après avoir été paysan, précisément dans cette ferme et ses dix hectares de terre. Au moment de l’invasion policière du 16 octobre, ils ont accueilli dans leur grange et leur hangar des zadistes expulsés des maisons. Depuis trois mois, les Fosses noires sont ainsi devenues un des refuges en dur de quelques zadistes permanents et de nombreux zadistes de passage, dortoir, cuisine, salle de séjour, connexion internet et diverses commodités ayant été progressivement aménagés. Le propre logement de Paul, Elisabeth et leur fils Matéo, jouxte les lieux communs où jusqu’à trente personnes vivent.

C’est avec patience et placidité que les hôtes supportent cette transformation de leur vie, ne manifestant que parfois de l’agacement quand un zadiste abuse de leur générosité. Ils expliquent aussi, par exemple, qu’il faut déboucher les fossés, pour faire écouler l’eau, faute de quoi on aura des problèmes d’hygiène – voilà déjà que la jument a des poux…

Les Fosses noires, depuis la route, derrière les caravanes...

D’ailleurs, dit Paul, « on était les zadistes d’avant les zadeux » : ils se rangeaient parmi les habitants critiques de l’Acipa, dont ils jugeaient la politique trop consensuelle, trop juridique, trop accommodante avec les autorités et les élus. Vers 2008, ils avaient créé avec une dizaine d’autres l’association Les habitants qui résistent, et ont sans doute été les premiers à soutenir ce qui semble être le premier groupe de zadistes, qui s’est installé vers 2007 au Rosier. « Ils étaient tout étonnés qu’on les aide ». Depuis, d’ailleurs, l’un de ces pionniers, F. , a quitté la zone et s’est installé comme paysan dans le Morbihan avec sa compagne, ils ont deux enfants.

Paul et Elisabeth, lors du repas, m’expliquent qu’en 2011, l’Acipa était « au fond du trou ». Les opposants historiques ont compris qu’ils avaient besoin des zadistes le jour où un huissier est venu avec une équipe pour réaliser des forages pour la tour de contrôle de l’aéroport. « Soudain cinquante gueux sont apparus » et les foreurs ont dû décamper. Ils sont revenus en juin 2011 avec la maréchaussée et des gaz lacrymogènes, mais déjà, il était clair que les autorités ne maîtrisaient plus tout à fait le terrain, et que des nouveaux occupants allaient leur donner un fil à retordre inattendu.

Réciproquement, les zadistes n’auraient pu s’installer vraiment au Sabot et créer un grand jardin maraîcher si plus de mille personnes et un tracteur n’étaient venus les soutenir en mai 2011, désherber et retourner le champ.

Pendant la discussion, deux jeunes filles viennent demander la tronçonneuse pour couter un arbre qui menace de s’abattre sur le toit d’une cabane.

L’heure tourne. Alexandre, le fils d’un ami de Paul et Elisabeth, et Zoum, venu d’Aix en Provence, me proposent une visite des lieux alentours. Je m’équipe des bottes indispensables sur la zone. Car on marche sans arrêt dans la boue des champs détrempés et des chemins défoncés par les centaines de personnes qui les parcourent depuis des semaines. Alex et Zoum sont arrivés depuis quelques jours à la Zad, et vivent dans le dortoir collectif des Fosses noires. On emprunte des vélos. L’atelier de vélos a bien travaillé, plusieurs dizaines sont disponibles. On les prend à un endroit, on les dépose à un autre, on reprendra ce qu’on trouvera – un système Velib sans borne ni carte. L’entretien se fait… par la magie de l’esprit collectif et le talent de ceux de l’atelier vélo, puisque chacun s’invente ici les tâches en fonction des besoins qu’il observe.

On tourne à gauche, vers la D 281, qui relie le nord au Paquelais, et qui est parsemée de deux ou trois chicanes, dont on reparlera bientôt. Elles ont un aspect piteux, abandonné, mais obligent les voitures à ralentir. Nous nous arrêtons à l’entrée d’un chemin et passons une haie pour entrer dans un champ en direction de Far West. Ah, quelqu’une arrive, il faut porter des tuyaux de poêle, eh oui, des tuyaux de poêle, à la maison, on file un coup de main ? Et nous voilà à traverser le vaste champ, floc floc, tiens, ma botte est trouée, en devisant sous le ciel gris. On a de la chance, il ne pleut pas.

Zoum est là depuis quelques jours. Il a vingt-huit ans, un visage mince et mat, des cheveux longs et une moustache fine, une vraie face de boucanier. Sa mère est professeur de sport, son père travaille dans un Centre d’action sociale, ils sont à droite, nourris de télévision quotidienne, et un de leur meilleurs amis est un gendarme qui se réjouit de blagues racistes et sexistes. Zoum s’est émancipé de cet univers mental depuis quelques années, et s’occupe à Aix d’une Amap, d’une épicerie collective, d’un projet de jardin communautaire. Il s’agit de préparer l’autonomie pour quand le système craquera. Il vient ici avec l’intention de préparer l’arrivée des marcheurs partis de Nice il y a quelques semaines – ils ont fait une étape à Aix - et qui doivent arriver sur la Zone le 9 février.

Il parle avec enthousiasme et dans un certain désordre de tout et d’utopies, avec une bizarre fixation sur les gendarmes. Il paraît qu’il y a sur la zone des groupes de sympathisation avec les gendarmes – qui maintiennent un poste de contrôle très gênant au carrefour du chemin de Suez et de la route des Domaines, dit carrefour des Saulces -, et Zoum pense qu’il faut parler à ceux-ci afin de « trouver l’humanité en eux » et « déconstruire leurs convictions ». Il dit que les gendarmes sont mieux « construits » que des zadistes qui gardent des barricades et avec qui il a discuté pendant des heures. C’est bizarre, mais ce n’est sans doute pas faux : les gendarmes sont bien installés dans la vie, ils ont leur foyer, leur salaire, et des convictions bien enracinées, étayées par le sentiment de défendre l’ordre de la société. On commence à parler de la violence, de la désumanisation, et… mais voici Far West.

C’est une cabane bien construite. A vrai dire, le terme de cabane – employé à propos des constructions sur la zone - est trompeur. A quel moment une cabane devient-elle une maison ? Car ce cube de bois, monté sur pilotis, doté d’un auvent et de fenêtres, paraît bien charpenté et intelligemment construit. Tout autour, c’est la boue. Casseroles et vaisselle sont suspendues à un faisceau de branches, plus loin, un type alimente un brasier, sous l’auvent un groupe discute pendant que l’un joue de la guitare. On pose les tuyaux de poêle, et la jeune fille au regard clair et à la tignasse ébourriffée nous raconte qu’on s’amuse bien au Far West, ils ont fait récemment une bataille de mottes de boue qui valait son pesant de cacahouètes. Il vaut mieux rester de bonne humeur, car les conditions de vie ne sont pas confortables, d’autant plus que si l’eau qui tombe du ciel ne manque pas, il n’y pas de puits à proximité et il faut aller en chercher avec des bidons depuis la route.

On continue avec Zoum sur un chemin qui s’engage dans la forêt éparse, apercevant sur l’étang des Nouées la cabane flottante installée il y a quelques semaines. Plus loin, c’est Le Port, une autre cabamaison en bois. Même disposition : cuisine à l’extérieur, dortoir et repos l’intérieur. Un gars travaille à renforcer le bardage d’une paroi. « Salut – Salut. » Pas trop causant. Il nous invite à entrer, si on veut. Ce n’est très grand, mais assez confortable et chaleureux. Un gus lit une bande dessinée littéraire sur l’espace de canapé qui longe un mur, au milieu il y a un pilier et une table, il fait bon et chaud, il y a quelques livres, le couchage est en haut. On se salue, M . se présente, Zoum propose un verre – il a une bouteille dans son sac –, mais on trouve qu’il est un peu tôt. La conversation ne s’engage pas vraiment, et l’on repart, en saluant le travailleur, qu’a rejoint un autre en blouson et capuche qui tourne ostensiblement la tête pour qu’on ne voit pas son visage.

Plus loin, entre les arbres, une bâche est posée sur une esquisse de charpente – chantier en cours, il n’y a personne. On repasse par le Far West puis vers la route, en discutant de l’autorité, de l’absence de leader, de la démocratie, d’humanisation. Zoum me parle du livre d’Hakim Bey sur les utopies pirates (Taz, zone autonome temporaire) et d’une brochure de Simon, « Rupture. Replacer l’émancipation dans une perspective sécessionnistes », deux textes qui l’ont beaucoup inspiré.

On retrouve les vélos à la chicane où se trouve un petit abri. Alex est là, on recommence à discuter de la droite et de la gauche, pas de différence, les politiciens appliquent les directives données par les banquiers et autres milliardaires. Voilà un type en cape et casquette qui arrive, il est anglais, nous propose en riant une gorgée de rhum, c’est bon, il repart vers Far West. Et nous, on reprend les vélos vers les Fosses Noires.

Carte de Global Mag

Dans la salle commune, il y a une dizaine de personnes autour de la table. C’est calme, ça discute, peut-être que notre arrivée jette un froid, je ne suis pas identifié. Les conversations sont éparses, les gens se lèvent, partent, d’autres arrivent. La cuisine est dans un coin, le dortoir en haut, il y a des ordinateurs sur la mezzanine, pour internet. Tous les âges sont là, comme Marie, une habitante du coin qu’on a vu sur les vidéos qui ont circulé sur internet, houspillant les gendarmes qui ont mené l’agression contre la zone en octobre. Un type d’une soixantaine d’années arrive, béret et parka de chasseur, une patte traînante, il parle fort d’un problème de construction à la Sécherie, une maison en chantier non loin de là. Deux couples de la Drôme et du Puy-de-Dôme arrivent, se reconnaissent, ils commencent à parler des comités de soutien, d’une manifestation qui a eu lieu à Clermont-Ferrand quand Ayrault est venu. La fille de Clermont voudrait monter une cabane sur la zone, pour accueillir les visiteurs du comité de soutien qui viendront ici.

Un repas se prépare, on coupe l’ail, l’eau chauffe. Pâtes, lentilles et carottes. Quand c’est prêt, chacun prend une assiette dans le buffet où des inscriptions au feutre indiquent l’emplacement des assiettes, couverts, verres. On se sert, il y en a pour tout le monde, on mange assis ou debout, ou assis sur l’escalier. Et pour la vaisselle, itou, ca se fait avec fluidité et sans discours, dans l’évier aux deux bacs.

A côté, dans le hangar à matériel, je rejoins Alex, Zoum et un jeune, P ., adolescent. On parle de la manifestation à Chefresne, en juin, qui a été violemment réprimée : un activiste a perdu un œil, une autre a été sévèrement blessée de nombreux éclats de grenades (voir article sur Reporterre). Plusieurs avaient la volonté d’en découdre, raconte P., qui y était. Ils étaient équipés de lances, de boules de pétanque, de cocktail Molotov. Mais ce n’était pas clairement dit aux autres manifestants, venus dans un esprit pacifique. Et le terrain était si mal choisi (la progression sur une petite route montante) que la police a eu beau jeu de réprimer les manifestants. Elle a cependant agi avec une violence stupéfiante.

Mais l’heure tourne, et c’est le moment d’aller à l’assemblée générale, qui a lieu à La Vache Rit. J’y vais avec « Bob », qui vit dans une caravane aux Fosses noires. Bob a trente-quatre ans, elle est sur la zone depuis la mi-2011, et ça a été une activité incessante. Elle a décroché dix jours début novembre, pour prendre des « vacances », - mais restant ici -, à se retrouver, ranger ses affaires, parler avec les amis… On discute, mais une voiture arrive, on fait du stop, ils ont de la place, on va à La Vacherie tranquillement.

Le hangar est plein de gens, pas loin de trois cent personnes, se répartissant entre opposants historiques et zadistes – on les distingue assez bien, par les vêtements, surtout, mais aussi par l’âge. Heureusement, la distinction n’est pas aussi tranchée, d’autant qu’il y a des gens venus d’ailleurs, de la Sarthe ou du Béarn, par exemple, et que s’il y avait avant la manifestation du 17 novembre environ 150 zadistes permanents, il y en aurait maintenant près de 500, venant et repartant, si bien que comme le dira quelqu’un dans la soirée, « Des fois, on n’y comprend rien, c’est le bordel ».

On finit d’installer les chaises, il n’y en aura pas pour tout le monde, un espace est laissé vide au centre, et sur le premier cercle, se trouve d’un côté Dominique Fresneau, co-président de l’Acipa, et de l’autre, A., que l’on va appeler « Camille », dont il ne faudrait surtout pas dire qu’il est une sorte de leader dans ce mouvement sans leader qu’est le zadisme. Il va jouer le rôle de « facilitateur ». On désigne aussi deux répartiteurs de parole, un zadiste, veste de laine colorée et toque ornée de plumes d’oiseaux, et un historique, frère de Dominique Fresneau, habillé comme… tout le monde…

La discussion s’engage, lancée par Fresneau et par Camille, qui va assez régulièrement resynthétiser la discussion. La parole circule bien, le répartiteur à plume d’oiseau ne s’en sort pas mal. S’il y a pas mal de tension dans l’air, tout le monde joue le jeu, parle quand il est désigné et écoute les autres. Des chiens passent de temps à autre dans le cercle, on voit même un chat, il arrive que quelqu’un vienne y parler pour mieux se faire entendre.

On parle d’abord de la question des tracteurs disposés autour de la Chataigneraie. Dominique Guitton, un paysan du COPAIN (Collectif des organisations professionnelles agricoles indignées par le projet d’aéroport explique qu’ils ne resteront que jusqu’au 10 janvier, parce qu’on en a besoin dans les fermes. « Les paysans sont très motivés, c’est pas mince ce qu’on a fait depuis deux mois », dit Guitton. Il assure qu’en cas d’intervention policière, les paysans se sont organisés pour revenir très rapidement avec les tracteurs pour défendre la Zad.
Eric Petetin, venu de la vallée d’Aspe, prend la parole pour déclarer la Zad « zone d’amour décalé », saluer le « mouvement révolutionnaire fabuleux » et dire qu’on « fait ici la révolution tous ensemble ». Applaudissements. On passe à un sujet qui paraît biscornu mais qui va focaliser la discussion pendant près de deux heures : les chicanes sur la D 281.

Geneviève Coiffard pose le débat : « Il faut prendre acte que la situation a évolué [depuis la Commission de dialogue]. On n’est plus sous la même pression répressive. Enlever les chicanes serait important pour l’opinion publique, et enlèverait sa raison d’être à la présence policière ». S’ensuit une longue série de prises de parole : les chicanes ne sont pas si gênantes que ça, elles obligent à ralentir les véhicules, au contraire elles favorisent les accidents parce qu’on les voit mal la nuit, on pourrait les enlever puis les remettre trois jours après si les gendarmes ne sont pas partis, etc. En fait, résume un barbu en parka noire, « on discute du terrain, mais l’essentiel est l’opinion publique, qui a basculé en notre faveur le 17 novembre, parce que la manifestation était non-violente autour d’une revendication très humaine. La chicane projette une image de violence. L’enjeu n’est pas que les flics s’en aillent, mais que l’opinion publique reste avec nous. Les flics vont rester, et ce seront eux qui empêchent les gens de passer, pas les opposants ».

La discussion continue sans vraiment avancer, les historiques poussant à enlever les chicanes, les zadistes à les garder. On commence à avoir froid aux pieds, le hangar est ouvert. « Camille » tente une synthèse : « Proposition : on ferait une manifestation où on enlèverait ensemble les chicanes et on irait jusqu’aux Saulces où il y a les bleus [les gendarmes]. Est-ce que ça parle un peu, comme proposition ? ». Une zadiste parle d’un groupe d’action directe non violente qui se réunit à la Chataigneraie, « on ferait des ‘Un deux trois soleil’ devant les flics », un autre répète qu’il ne veut pas enlever les chicanes, un autre qu’il n’y a pas de lien entre les chicanes et la présence des gendarmes.

A un moment le ton monte, « tu peux fermer ta gueule, quand je parle ! ». Tiens, Zoum, « Vous êtes tous extraordinaires, j’ai le cœur qui palpite, ne changez rien, vous êtes très bien ». Le frère de Dominique Fresneau rappelle qu’il faudrait avoir fini avant minuit, pour dégager les voitures afin de permettre au camion de lait de passer – eh oui, il y a toujours le ramassage du lait sur les exploitations. On lance un vote sur trois ou quatre propositions, on ne sait plus très bien où on en est, « Camille » conclut en disant qu’on fera une réunion mercredi suivant sur les chicanes… D’ici là, elles restent en place.

On parle ensuite de la manifestation de samedi à Nantes pour soutenir les opposants emprisonnés. Et puis du FestiZad, qui doit avoir lieu les 5 et 6 janvier, et qui a de bonnes chances de tourner à la mégateuf, genre rave ou technofête. Est-on prêts à accueillir près de cent mille jeunes ?, s’inquiètent les uns. « La machine est lancée, la bête a la dalle, répond un zadiste de la Sécherie, qui a un langage fleuri. Il y a des gens qui ont pris leurs couilles avec leurs mains et qui l’ont lancée, il va falloir assumer et se démerder ». Estelle, cheveux gris, visage jeune, s’avance et calme le jeu : « Moi j’ai envie d’y être, il y a de belles têtes d’affiche, et puis ceux qui viennent, ils savent faire les fêtes, ça brasse du monde, il y a beaucoup d’énergie, ce soir c’est la pleine lune, ca va se faire, en restant positif ». Allez, va pour le FestiZad.

Bon, la réoccupation en avril, construire des bâtiments agricoles et ré-ensemencer les champs. Guitton remarque : « en avril, faire des semis à Notre Dame des Landes, c’est pas gagné… » On verra ce qui se passe.

Place à la discussion sur la commission de dialogue lancée le 25 novembre par le gouvernement. Geneviève Lebouteux, une représentante du Cedépa (Collectif d’élus doutant de la pertinence de l’aéroport de Notre Dame des Landes) explique que le collectif a accepté de rencontrer cette commission, en y mettant comme condition que les forces de l’ordre ne devaient pas envahir la zone durant son mandat. Attention, intervient quelqu’un, si d’autres discutent avec eux, cela va fragiliser la lutte.

Dominique Fresneau rappelle que l’Acipa ne compte pas rencontrer cette commission, « les conditions ne sont pas réunies pour qu’on y aille ». « Ces gens-là, c’est juste du foutage de gueule », dit quelqu’un. Un autre prend du champ : « La coordination réunit quarante organisations. Une chose est sûre : on ne veut pas de l’aéroport. Mais ils ne peuvent pas dire que ‘tout le monde refuse de dialoguer’ puisqu’on y va, donc on les coince. Nous ne sommes pas un monolithe. La force du mouvement, c’est sa diversité. Arrêtez de ne pas faire confiance à ceux qui sont les plus anciens dans la lutte. On va le gagner, ce combat ». Applaudissements. « Camille » : « Je parle en mon nom propre. Je ne vois pas pourquoi le Cédépa va discuter, mais s’il reste clairement solidaire des zadistes, et si l’Acipa tient sa ligne, c’est fantastique. Il faut être clair : ne pas se dissocier des zadistes ».

Ouf, l’heure a tourné, tout le monde est fatigué, un échange éclair se produit à propos des médias, et on lève le camp.
C’est le brouhaha, on range les chaises en les ré-empilant, on discute ici et là.

Je me retrouve avec Paul et « Bob » dans la voiture de Julien Durand, qui va nous déposer aux Fosses noires. Il se heurte au barrage des gendarmes mobiles, au carrefour de la Saulce. Discussion avec le gradé, pendant qu’un autre bleu regarde les passagers d’un air inquisiteur. « On applique une politique, dit le gradé, vous les avez élus, nous aussi on a voté, mais là, je suis neutre, j’applique ». Pas moyen de tourner à gauche vers les Fosses noires, il faut aller faire le détour par La Paquelais.

Chez Paul, on discute un bon moment avec Julien Durand. Il connait le dossier par cœur. On parle de la police. Les gendarmes ne sont pas si à l’aise, dans ce terrain boueux et bocager. J’ai l’impression que depuis des années, les forces de répression se sont entraînés à la guerre urbaine, dont la répression israélienne à Gaza est le prototype pour les polices du monde entier (voir aussi Mathieu Rigouste, La domination policière. Mais elles ne maîtrisent pas les techniques d’intervention en milieu campagnard, comme l’a montré la résistance des occupants de la Zad depuis octobre. Cependant, on tombe d’accord : si l’Etat veut investir le site, il le pourra. L’enjeu est la bataille de l’opinion publique : la violence policière n’a pas ici bonne presse.


Vendredi 28 décembre

Le jour se lève lentement, dans un dégradé de l’obscurité à la lumière. Gris, il pleut. J’écris un peu. Café et thé dans la salle, Paul et Elisabeth discutent avec Estelle, qui vit aux alentours. Elle a pris la parole à l’AG hier soir, pour dire qu’il fallait laisser se dérouler le Festizad.

On revient sur l’enjeu politique de fond, qu’a exprimé l’AG : il s’agit de savoir comment orienter la lutte. Celle-ci est menée par deux courants de force équivalente, ils voient le monde différemment, mais ils savent que c’est leur union qui fait leur force. Il ne faut pas perdre cette union : en cheminant de concert, et en apprenant chacun de l’autre, en acceptant chacun de l’autre.

On discute de l’avenir. Ayant lu quelque part une analyse prédisant le départ d’Ayrault du poste de Premier ministre – parce qu’il plombe le président François Hollande -, et compte tenu du fait que son successeur ne voudra pas s’embarrasser du boulet de ce projet fumeux d’aéroport, j’estime les chances de victoire à 80 %. Elisabeth est beaucoup plus pessimiste, 50/50.

Quand même, il faut se placer dans la perspective de la victoire, et donc commencer à imaginer ce qui se passera. C’est d’ailleurs le thème d’une discussion qui doit avoir lieu le 2 janvier à La Chataîgneraie, et à laquelle je regrette de ne pouvoir assister : «  14 h – Discussion : ‘Après la victoire, qu’est ce qu’on fait ?’ Proposition d’exercices sur l’idéal et le concret des suites possibles de l’abandon des terres par AGO » (voir le programme de la semaine).

La première question qui vient à l’esprit est de savoir ce que deviendront les terrains. Ils appartiennent pour l’essentiel au Conseil général. Selon Paul, les agriculteurs d’ici et d’alentour se précipiteront pour se les approprier. Et les zadistes ? Auront-ils une place ? Ou imposeront-ils leur présence ? Trouvera-t-on un moyen de partager les terres ? La ZAD ne pourrait-elle pas devenir un lieu de vie alternative, mettant en œuvre les valeurs d’autonomie, de partage, de collectif non hiérarchique qui président à l’occupation depuis deux ou trois ans, et qui a trouvé un spectaculaire renfort dans l’énergie collective déployée en réponse à l’agression étatique engagée le 16 octobre ?

Paul va chercher de la paille chez un paysan, Alexi, pour sa jument. On discute avec Estelle et Elisabeth, de choses et d’autres, de la fête, du haschich. Oui, il y aura de la drogue à la Festizad, mais comme il y en a dans toutes les techivals, et comme il y en a partout, dans les lycées, ce qui n’était pas le cas il y a… trente ans, quand on était lycéens. On parle de jeunes qui fument du cannabis régulièrement, d’un tel qui est schizophrène, de tel autre qui a déclaré qu’il ne fumerait plus que de temps en temps – parce qu’il avait décidé de passer son bac cette année. Une fille à l’accent anglais passe, la connexion internet ne marche pas à côté, peut-elle voir sur le poste d’Elisabeth ? Celle-ci accepte.

Estelle part. On parle avec Elisabeth des violences qu’il y a eu, ici ou au Chefresne. Elle m’apprend que le blessé à l’orteil risque de voir son pied amputé. Le soir du 16 décembre, lors de la manifestation aux flambeaux qui a conclu la réunion des comités de soutien à NDL, la situation a dégénéré, comme on dit, et le jeune en question a renvoyé une grenade du pied, en croyant que c’était une lacrymogène. Mais c’était une assourdissante, qui a explosé, et lui a cassé le tibia. Les docteurs s’inquiètent de voir que le sang ne circule plus dans le pied, la gangrène guette, on pourrait lui couper.

Elisabeth me parle de la jeune fille, N., qui vivait aux Fosses noires, et qui a été à la manifestation du Chefresne (à Montabot, en fait), en juin, elle a été blessée de nombreux éclats. Elle avait écrit un texte, que les autres lui ont fait ré-écrire. C’est celui qu’un ami qui était à Montabot avait envoyé à Reporterre (on peut lire l’original sur Indymedia), on l’avait renvoyé en demandant un texte plus factuel ; il a été ainsi publié. Elle va bien, mais elle aura toujours des séquelles des tirs de grenades, des morceaux de métal dans sa chair. En ce moment, elle est à Strasbourg, pour voir sa famille.

On parle de bouquins, Elisabeth me donne une brochure de l’Encyclopedie des nuisances, Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer, qui date de juin 1990, et dont cette phrase me frappe : « Les écologistes sont sur le terrain de la lutte contre les nuisances ce qu’étaient sur celui des luttes ouvrières les syndicalistes : des intermédiaires intéressés à conserver les contradictions dont ils assurent la régulation, des négociateurs voués au marchandage (la révision des normes et des taux de nocivité remplaçant les pourcentages des hausses de salaire), des défenseurs du quantitatif au moment où le calcul économique s’étend à de nouveaux domaines (l’air, l’eau, les embryons humains ou la sociabilité de synthèse) ; bref les nouveaux courtiers d’un assujetissement à l’économie dont le prix doit maintenant intégrer le coût d’un ‘environnement de qualité’ ».

« Bob » arrive. J’aimerais bien discuter avec elle, mais là, elle doit aller tenir Radio Klaxon : « Je n’aime pas qu’on la laisse silencieuse, sinon il y a Radio Vinci à la place ». La radio de la zone émet en effet sur la fréquence 107.7, qui est celle d’Autoroutes Info. Où se trouvent l’émetteur, et la caravane studio ? No sé… Ensuite, Bob descendra sur Nantes, en vélo, s’il vous plait, pour faire les courses, se doucher chez un copain, et le lendemain matin, vendre sur le marché avec un compagnon paysan – qui est dans la lutte de Notre Dame des Landes – ses produits maraîchers. « On discute avec les gens, ils voient à quoi ressemblent les terroristes ». On rigole. Mais bon, moi demain, je devrai partir. La conversation sera pour une autre fois.

Paul arrive, me demande ce que je compte faire, me propose sa voiture. Je n’ai pas de plan précis, sinon aller – à pinces - au pot au feu organisé à la Chataîgneraie et parler avec tel ou tel que je connais déjà, puisque le contact spontané avec nos amis zadistes n’est pas toujours facile. « Oui, ils se méfient beaucoup ».

On part à pied, en discutant de mille choses, passant devant le Gourbit – il ne reste rien de la maison, c’est pitoyable -, et devant les gendarmes, au carrefour de la Salce, ils ne nous demandent pas nos papiers, mais l’un d’entre eux marche à nos côtés jusqu’à ce qu’on ait passé leurs trois ou quatre camionnettes. En face, c’est le chemin de Suez, on va droit, passons deux barricades. Un attroupement, des gens qui vont à la ferme Saint Antoine, à gauche, où a lieu le Pot au Feu, mais on continue tout droit, pour aller jeter un œil à la Chataîgneraie. Paul passe par le chemin de gauche, qui est moins boueux, et on arrive par l’arrière de la Chataigneraie, franchissant une file de tracteurs : ils sont solidement attachés les uns aux autres par de gros câbles de fer, et plusieurs sont en très bon état, les paysans ont vraiment engagé leur outil de travail, pas des vieux tacots. D’ailleurs, ça va être du boulot de les sortir, plusieurs sont bien enfoncés dans la boue.

La Chataigneraie rassemble en un cercle approximatif cinq ou six grosses cabanes de rondins de bois, et en fait, on dirait un village de pionniers aux Etats-Unis ou au Canada. Ca me rappelle le camp de cow boys que j’avais eu à un Noël, quand j’étais gamin.

De la boue partout, quelques passerelles ou échelles par terre.

Une maison dortoir se place sous le patronage, si l’on peut dire, de Kulon Progo. Explication : « Kulon Progo est le nom d’une communauté de paysan-ne-s en lutte, sur l’ile de Java en Indonésie. Après 50 ans de recherches techniques pour cultiver une terre devenue infertile, la communauté est aujourd’hui en lutte contre une compagnie minière qui veut imposer l’implantation de mines d’extraction de fer. La communauté affirme une farouche autonomie, refusant toute aide de groupes extérieurs payés pour leur venir en aide, tel que les ONG ou partis politiques. »

Plus loin, il y a une… baignoire chauffée ! On se demande si elle a déjà fonctionné.

(La baignoire est le cube au-dessus du bidon bleu, sur la photo. On ne la reconnait pas bien, parce qu’elle est couverte d’une plaque marron, pour la protéger de la pluie, je suppose. Un tuyau en inox gris part sur la droite, vers le haut.)

On passe un autre dortoir « réservé aux personnes acceptant d’être réveillées à 4 h du matin pour le relais barricades et guets ». Des gens visitent, ils viennent de loin, un peu touristes, comme nous, ils regardent avec sympathie et amusement. Il commence à pleuvoir, on rejoint une grande maison devant laquelle un groupe discute autour d’une table haute abritée par un auvent. Tiens, voici Eric Petetin, le combattant de la vallée d’Aspe, qui bataille depuis des années contre le projet de tunnel du Somport. On s’était vus il y a un an à la Communauté Emmaus Lescar Pau.

« Oui, tu ne m’as pas fait d’article – Eh, Eric, c’était une discussion, pas une interview ! » Il m’apprend qu’il a fait Science Po ! Il avait aussi suivi quelques cours de Jacques Ellul, à Bordeaux. Il est ici depuis quelques jours, il dort au Far West, où il y a une bonne ambiance. Ensuite, sous l’œil amusé des jeunes qui sont là, il part dans une histoire d’amour universel, et qu’il a bien de la chance d’être né en 1953, parce que 3 et 5 font 8, qui est le chiffre de l’harmonie – « ceux qui sont nés les autres années, c’est dur pour eux, non ? », je me moque gentiment, et puis j’ai oublié le reste, pas de carnet pour noter.

Pendant ce temps, Paul discute avec une paysanne qui est venue avec ses trois fils, ils piquent-niquent, le mari est au boulot, « le métier est dur », dit-elle sans se plaindre, sur le ton du constat, « parfois on se demande si on ne va pas arrêter ». Elle file à manger à Eric, et puis on part en queue-leu-leu vers la ferme Saint Antoine, il pleut un peu moins. Un groupe est en train de travailler dans la bonne humeur à une cabamaison, on rassemble leurs marteaux et leurs clous éparpillés qui pourraient se perdre.

A la ferme Saint Antoine, le pot au feu a lieu sous un vaste hangar. La ferme est abandonnée, le mouvement veut la récupérer, on en reparlera. En arrivant, je croise Marcel Thibault et sa femme Sylvie. On ne se connaît pas, on discute un peu. Marcel est celui qui a mené la grève de la faim, avec Michel Tarin, au printemps. Avec Sylvie, ils conduisent une des dernières exploitations agricoles de la zone, et ils ne veulent pas lâcher. « On a le sentiment d’être sur le fil du rasoir, ca peut basculer d’un côté ou de l’autre – Ils [le pouvoir] ont essayé de donner au mouvement une image de casseurs, ça n’a pas marché. Mais on a un fonctionnement horizontal [sans autorité], il suffit de quelques connards pour faire basculer ». Marcel et Sylvie sont des jeunes installés, en quelque sorte, puisque Sylvie était professeur jusqu’à il y a treize ans, lui était conseiller agricole, avant qu’ils reprennent la ferme. Ils quittent le pot au feu, on se promet de se revoir.

Sous le hangar, les plats ont été apportés de la Châtaigneraie, je crois, ils sont posés sur une enfilade de planches sur tréteaux, les gens font la queue en prenant des assiettes dans un coin. Il y a aussi du pain, et un peu de vin. Plein de monde, pas loin de trois cent personnes, zadistes, historiques, paysans, gens des alentours, touristes, ça discute, ça mange. Je parle avec Geneviève Coiffard, qui m’apprend qu’une chaîne humaine autour de la zone est en projet pour le 11 mai, qu’un grand rassemblement – 300 000 personnes (300 000 personnes !) – se prépare pour les 3 et 4 août. « Il faudra prévoir 25 hectares de parking, 40 hectares de camping. Ce sera en août, parce qu’il faut laisser passer les foins et la moisson ».

Je vais manger, je prends une assiette sale (la vaisselle n’a pas lieu ici), la nettoie avec un mouchoir en papier. Il y a encore à manger, et c’est très bon, eh oui. Une cagnotte est posée, ceux qui peuvent laissent un peu d’argent pour payer le repas. Des zadistes appellent à une réunion pour discuter de la manifestation de samedi, ils vont dans le champ, à l’écart.

Mais de l’autre côté du hangar, une charrette a été avancée, formant tribune. Et les paysans parlent. Dominique Guitton, d’abord : « On va retirer les tracteurs, mais on se prépare à revenir très rapidement si une intervention policière avait lieu. On a fait une chaîne téléphonique avec les départements limitrophes. » Il dit aussi qu’il est prévu de réoccuper la ferme Saint Antoine, pour y reprendre les travaux agricoles. Et puis que pour l’avenir, « les terres n’iront pas à l’agrandissement des exploitations existantes, il faudra une gestion collective et des nouvelles installations ». Applaudissements. Un autre prend la parole, « on va veiller à la gestion du secteur, il y en a déjà qui se préparent à se partager les terres, mais on l’empêchera. Quant à cet aéroport, c’est la goutte qui fait déborder le vase. A un moment, il faut dire stop ».

Guitton reparle : « Dans le monde, les ressources deviennent rares, la population augmente. La question agricole va reprendre de l’importance. » Marie Jolivel, d’Ille-et-Vilaine, s’avance : « On est moins dans le bain que vous, mais on est neuf dans la lutte, on est plein d’énergie. On a fait une manifestation à Rennes avec les tracteurs. En ce moment, on travaille les élus ».

Puis un homme en combinaison rouge et avec toque et barbe grise : il représente les cyclistes qui sont arrivés hier de l’Ardèche, et qui ont parcouru 800 km en sept jours. « On est le collectif des fées ailées, les fêlés ». « Ici comme ailleurs, on défend nos terres qui nous nourrissent. Les gouvernants mangent deux ou trois fois par jour, ils croient que ça tombe dans leur assiette parce qu’ils ont du pognon, ils oublient qu’il faut des terres pour la nourriture ». Ensuite, Kamel Bouhofra, c’est son nom, reprend le conte du colibri : « Que chacun porte sa petite goutte, et on parviendra à éteindre le feu ». Il cède la place à un zadiste, qui parle de la manifestation de demain à la prison de Nantes, en soutien à un qui a été interpellé par un policier infiltré sur une barricade, qui a procédé à un flagrant délit. (J’ai vu une photo, le policier est en civil, sans signe distinctif, sinon une mince étiquette qu’il a sorti de son blouson au dernier moment. Et il paraît que c’est légal…). Un autre lit le texte écrit par Cyril en prison.

Les gens discutent, se dispersent, on commence à partir.

Tiens, voilà Julien Merlaud, un documentariste indépendant - par ailleurs surveillant dans des collèges pour remplir la casserole -, que je n’ai pas vu depuis des années. Il est né à Notre Dame des Landes, et réalise une série de videos autour de la lutte sous le titre « Nous sommes tous des salamandres de feu ». Son "obsession", en fait, c’est Bolloré, le milliardaire très investi en Afrique. Julien voudrait "réquisitionner Bolloré et rendre les bénéfices aux Africains". Il travaille aussi sur le projet de ligne TGV au Maroc.

On commence à discuter avec un trio, Kleber, Alice et Mathilde - qui a une petite caméra, mais elle ne filme pas, là. Ils appartiennent à un groupe intitulé ARS Combat (ah ?), et on parle du postcapitalisme, du socialisme, tout ça. Ils viennent ici pour se forger une opinion. Ils ont commencé hier par faire des micro-trottoirs autour de l’aéroport de Nantes-Atlantique, et ils sont tombés dans une boulangerie sur un homme qui les a fortement impressionnés. Il leur a délivré un argumentaire élaboré en faveur de l’aéroport - on convient qu’il devait travailler pour Vinci ou un partenaire impliqué dans le projet. Un argument les a marqués : le nouvel aéroport permettrait de mieux densifier la ville de Nantes en libérant l’espace autour de l’aéroport existant, et donc de consommer moins de terre.

Ils me demandent des arguments contre le projet. En marchant, je leur énonce les raisons écologiques de s’y opposer, du fait du changement climatique, de la nécessité d’arrêter l’artificialisation des terres, du maintien et du développement de la paysannerie, de la vacuité économique du projet fondé sur des extrapolations hasardeuses, des conflits d’intérêt qui imprègnent toute l’affaire, du rôle de la multinationale Vinci, enfin, tout un discours. Ils ont l’air de boire cela comme du petit lait.

On arrive près du carrefour de la Saulce, Paul est en discussion avec les "pétroleuses", disons des zadistes très féministes. On se joint au groupe, le dénommé Kléber se présente, pose des questions sur le projet d’aéroport en se faisant "l’avocat du diable". Les zadistes le regardent comme s’il était un Martien et décampent fissa. Il se tourne vers Paul, et reprend les arguments du gars de la boulangerie. Mais Paul ne répond pas sur le terrain technique, il adopte le "point de vue humain que les gens voulaient garder les lieux qu’ils venaient de construire". Il pose la légitimité de raisonner en fonction de "sa subjectivité", par opposition à la rationnalité purement économique qui se dégage du discours de Kléber. Pour celui-ci, "on peut critiquer le projet quand on est un Européen au ventre bien rempli, mais il faut se projeter dans l’avenir". Aïe ! Paul lui parle des paysans indiens qui se sont bagarrés contre le projet d’usine Tata, ou en ce moment contre des projets de centrale nucléaire. Mais les autres - Mathilde se met de la partie - n’en démordent pas, "économie", "progrès", etc. Bon, on n’est pas sur la même longueur d’onde, on se quitte courtoisement. Plus tard, je regarderai le site de Combat, Alternative révolutionnaire socialiste, leur groupe : du marxisme aux semelles de plomb...

Avec Paul, on part vers La Rolandière, qui se trouve à quelques hectomètres de là. Au moment de l’intervention étatique du 16 octobre, dit-il, "on pensait qu’on avait perdu, on était moins nombreux contre l’aéroport qu’il y a dix ans. On était exsangues, isolés de la population [des villages alentour]. La violence de l’intervention a renversé l’opinion."

A La Rolandière, Alain discute autour de la table, dehors, avec Dominique Fresneau et Claude, un ami. Il nous offre un verre. Une pluie légère commence à tomber. Voilà qu’arrive un petit camion. Une fille descend. "C’est bien ici, La Rolandière ? On nous a dit qu’il fallait venir y poser les affaires. On vient du Gers". Ils apportent les dons du comité de soutien gersois, des matelas, des sommiers, des vêtements, du matériel médical, 160 € pour l’Acipa, des pétitions... On transbahute le chargement dans le hangar de Rolandière, trois chiens descendent du camion et folâtrent. Pour dormir, Paul indique à l’équipage comment se rendre aux Fosses Noires. Et demain, ils feront le tour de la zone pour voir comment aider.

Tout ce matos, c’est impressionnant. Les surplus de la société de consommation ne manquent pas, l’économie du don a de l’avenir...

C’est la nuit, maintenant. Je vais voir les zadistes du bus de communication, qui est rangé devant la Rolandière. C’est là qu’est notamment animé le site de Zone à défendre. La porte en accordéon est au milieu, c’est un ancien bus de ville, il y a quatre jeunes, dont D., que j’avais vue en novembre. C’est tout beau, il y a des ordinateurs, un photocopieur, des rayonnages de livres... Les choses se sont améliorées depuis novembre, quand il fallait se serrer dans une toute petite caravane. "On finit par avoir trop de fric", dit D., "il vaudrait mieux en donner aux Roms".

On discute de la violence - légitime quand il s’agit de se défendre -, de l’A.G. de la veille et de cette longue discussion sur la chicane. On parle aussi de l’avenir : il faudrait partager les terres, mais aussi qu’elles soient exploitées en bio, en méthodes alternatives, telles que la permaculture. On aborde le problème du Champ hors contrôle, juste à côté d’ici, et qui porte bien son nom. L’afflux de nombreux nouveaux zadistes depuis quelques semaines change l’équilibre de vie qui s’était instauré depuis un ou deux ans, quand les occupants "permanents" se connaissaient tous. Mais c’est le signe du succès, non ? Oui. Mais des coupures peuvent se créer, comme avec l’est de la zone, vers le Far west, alors que le centre de gravité s’est déplacé vers la Chataîgneraie. On parle aussi du sexisme, un des repères du mouvement, et auquel des nouveaux arrivants sont peut-être moins sensibles.

Mais l’heure tourne. On se quitte. Dehors, c’est de nouveau la pleine lune. Je retrouve Paul chez Alain et Marie, on discute un bout, et on repart dans la nuit, en passant par les champs pour éviter les gendarmes du carrefour. Que de boue, que de boue ! On pense à Verdun, ce que ça devait être, dans la boue en permanence... avec les obus et la mort en plus, l’enfer, le vrai !

Diner avec Elisabeth et Matéo, et Zoum, qui débarque. On discute. Qu’est-ce qu’on parle, sur la Zad ! Pas de télé, peu de radio, une énergie énorme, beaucoup d’idées et de rencontres... ça brasse. Je vous passe les détails, juste cette discussion, sur les prénoms, l’anonymat vécu et revendiqué par de nombreux zadistes. Il y a bien sûr la méfiance par rapport à la police, les médias, l’Etat. Il y a aussi un choix politique, exprimé dans L’insurrection qui vient (p. 102) : il faut "tourner à notre avantage l’anonymat où nous avons été relégués et, par la conspiration, l’action nocturne ou cagoulée, en faire une inattaquable position d’attaque. L’incendie de novembre 2005 en offre le modèle. Pas de leader, pas de revendication, pas d’organisation, mais des paroles, des gestes, des complicités. N’être socialement rien n’est pas une condition humiliante, la source d’un tragique manque de reconnaissance - être reconnu : par qui ? -, mais au contraire la condition d’une liberté d’action maximale".

Certes. Mais l’aisance avec lequel ce code est adopté est aussi un révélateur. D’abord de la fluidité des relations humaines née de la culture très individualiste qui imprègne, comme nous tous, les zadistes, cet hyper-individualisme exacerbé par le capitalisme des trente dernières années. On se croise, on se parle, on se quitte, on se recroisera, rien ne nous attache... même pas le nom, le souvenir du nom.

Révélateur aussi, peut-être, du désir de rompre avec le passé, avec cet embrouillamini aliénant de télé, de voiture, des contraintes médiocres et confortables qui forment le quotidien des classes moyennes d’où sont issus beaucoup des jeunes zadistes : perdre le prénom, adopter un surnom, c’est aussi changer de peau, devenir l’humain neuf de ce nouveau monde que l’on veut construire et vivre. Et auquel, d’ailleurs, on ne donne pas de nom, parce qu’il est lui aussi libre et indéterminé.

Sur ces hypothèses, la deuxième journée s’achève.


Samedi 29 décembre

Le matin, dodo, on traîne, le jour traîne, le ciel traine, toute la zone semble traîner. En route ! L’air est clair, l’atmosphère détendue. Je marche. On marche beaucoup sur la zone, comme autrefois. Les gens marchaient. Des amis en Lozère me racontaient, lors d’une ballade en forêt, que dans des temps pas si lointains, puisqu’ils en ont été témoins, les paysans venaient de loin jusqu’à la foire au bétail de Chambon-le-Château, ils marchaient cinq, dix, quinze kilomètres, avec leurs bêtes, partis avant l’aube, sans faiblir, et ils repartaient de même, l’après-midi, après la palabre sur le foirail et la pause dans un des nombreux bistros. On a oublié, aujourd’hui que la marche est devenu « randonnée », qu’elle a longtemps été, pendant des milliers d’années, le principal moyen de locomotion des humains.

Donc je marche, croise des gens, « salut », « salut », « salut », tout le monde semble de bonne humeur, ce matin. Ah, sur la zone, on dit « salut », pas « bonjour », je ne sais pas pourquoi. Les bleus laissent passer sans presque se faire remarquer, ils saluent, je salue, puis remonte vers La Rolandière, histoire d’aller voir le Champ hors contrôle, et ensuite la Chataigneraie, pour quelques photos. Il ne faut pas trainer, rendez-vous à 14 h à Notre Dame des Landes pour aller à Nantes à la manifestation de soutien aux prisonniers.

Quelques inscriptions, sur la route ou sur de petits panneaux de carton ou de bois. « Ralentir, animaux et humains en liberté ». Un grand panneau : « La nature est NON recyclable ! », phrase suivie d’une liste détaillée des nombreuses espèces de hérissons, écureuils, reptiles, chauves-souris, oiseaux nicheurs, amphibiens, insectes, que les naturalistes ont inventoriées sur la zone. Ailleurs, ce bout de papier délavé accroché à un arbre : « La trahison des clercs, encore pour longtemps ? ». Hélas oui, je le crains, tant qu’ils voudront manger dans la main des puissants.

Le Champ Hors contrôle est juste après la Rolandière et le « point d’information ». C’est un vaste terrain boueux, où une vingtaine de yourtes, grandes tentes, caravanes, forment cercle avec une sorte de cuisine au milieu, et au fond, des toilettes. Ouye, il faut du courage, de l’obtination, pour vivre dans ces conditions, avec la pluie, qui se remet encore à tomber, et le froid, souvent. Mais on s’arrange, comme en a témoigné le père de Geneviève, l’adolescente qui est venue vivre quelques temps ici : « Elle mangeait très bien, couchait dans un endroit – une yourte – sec et elle a même pris du poids ».

Je repars vers La Chataigneraie, il pleut, je ne rencontre presque personne.

Tout le monde est ailleurs, comme évaporé, ou au fond des duvets douillets, peut-être. Personne au dortoir de Kulon Progo. Je prends quelques photos, discute un peu avec un constructeur d’un nouveau dortoir, à deux niveaux, en rondins épais.

L’heure tourne, je rentre. Il y a un gars à la barricade, avec un talky-walky, c’est plus sûr que les téléphones portables. J’emprunte de nouveau la voie des champs pour éviter les gendarmes, qui semblent s’être remis à contrôler les passants.

Fosses Noires, déjeuner rapide, bouclage du sac, grand salut à Paul et à Elisabeth, dont l’hospitalité est si généreuse. Paul me prête même sa vieille Xantia, je pourrai aller à Nantes et transporter des manifestants.

Route vers Notre Dame des Landes, à quelques kilomètres. Les gendarmes sont aux Ardillères, ils laissent passer les voitures. Juste après, quatre zadistes et un chien font du stop, je les embarque, ils sont de très bonne humeur, l’un a une guitare et une fausse barbe, "Monsieur, quel âge j’ai ?", "Hmm, quatre vingt douze ans", rires. On arrive vite au village, où une soixantaine de gens sont rassemblées. Il y a des tambours et percussions qui s’exercent, on papote. Je tombe sur P., le jeune avec qui on a discuté l’autre jour de la violence. C’est amusant, parce qu’on a entendu parler des fugueuses qui sont sur la zone, et qui semble-t-il agitent les médias. P. a seize ans et parle avec beaucoup de maturité des différentes actions auxquelles il participe, avec l’assentiment de sa tante, apparemment. En fait, il part ici et là pendant les vacances, et a par exemple suivi les Indignés l’an dernier à Paris, notamment quand ils étaient à La Défense. On sent aussi chez lui, comme chez R., pas beaucoup plus âgé, avec qui on discute, une excitation née de la confrontation avec la police. On n’a pas le temps de parler plus avant, car la troupe commence à s’agiter, on commence à se répartir dans les voitures disponibles, une part en tête et les autres vont suivre en faisant clignoter les feux pour se reconnaître dans le trafic.

J’embarque une fille et trois gars et... foin des théories sur les prénoms, tout le monde se présente spontanément : R., E., J.-B. et F. R. vient d’arriver hier de Paris, il est jeune, a arrêté le lycée pour faire une formation de jardinier, vit en ce moment en woofing (travail au pair dans des fermes bio). E. a trente trois ans, elle est travailleuse sociale, en ce moment au chômage, elle n’a pas été retenue pour un poste à la Cimade à Paris - 5 000 demandes d’asile par mois à traiter, parait-il ; son copain travaille dans une boulangerie en SCOP à Montreuil, La conquête du pain - c’est bien, mais proche de "l’auto-exploitation". Elle est plusieurs fois venue sur la Zad depuis deux-trois ans, et est là depuis quelques jours. J.-B. vient de Brest, il est chômeur en ce moment, "ce qui laisse du temps pour militer". Et F.,... j’ai oublié.

On discute de la prison, de manière assez surréaliste. Car R. explique qu’en gros, la prison est nécessaire pour protéger l’Etat. Bien sûr, il ne faut pas emprisonner les activistes, mais il est normal d’enfermer les gens dangereux, par exemple les trafiquants de drogue. Même les petits dealers de banlieue ? Oui, enfin... Ca réplique sec, la prison comme instrument de répression, libérer la prison, et l’une ou l’autre de raconter des expériences de garde à vue, 24 h, 48 h, sans manger sinon un paquet de biscuit, à ne pas pouvoir pisser, des ados mis dans des cellules pleines d’adultes, et la prison qui est si dure que les gens sortent de là encore plus désocialisés qu’avant. Ah, répond R., mais les prisons sont confortables, ça coûte cher à l’Etat. Là on arrive presque au point de rupture, j’avance que le capitalisme depuis une trentaine d’années a énormément augmenté le nombre de personnes emprisonnées pour contrôler les classes populaires, mais ça n’accroche pas vraiment, on est plutôt sur le thème de la prison en tant que telle, utile ou pas à la société.

On roule maintenant sur la voie rapide qui conduit à Nantes, suivant le cortège qui clignote, sous la brumasse, en longeant les centres commerciaux et entrepôts qui forment l’environnement usuel de nos si belles métropoles, avant de s’engager sur le périph. Où la conversation redécolle, car notre ami R. parle d’"enculés", ce qui déclenche le hourvari, "Ah, injure homophobe !, comment peux-tu dire ça ?", eh oui, la zone est non homophobe, non sexiste, non raciste, et en discutant, on se rend compte que presque toutes les injures sont sexistes, "bâtard", "fils de pute", "pédé", et nous voilà partis à discuter de savoir comment s’injurier correctement, parce qu’il faut être réaliste, les injures, on en a besoin, ne serait-ce que, pour prendre un exemple au hasard, s’adresser aux forces de l’ordre quand elles vous envahissent... Et là, on cherche, "malandrin", "voyou", "vilain", "méchant", et puis il faudrait dire "zut" plutôt que "putain", on rigole bien.

Mais voilà qu’on arrive, sur une grande zone commerciale Carrefour. Parking, rassemblement, on n’est pas loin de trois cents, parce que des Nantais sont venus, et il y a aussi des militants de l’Acipa. On s’abrite de la pluie sous les auvents d’un MacDonald’s, bloquant une file de voitures qui ne le prennent pas mal, on se regroupe, des indications sont données : rappel du sens politique de l’action - manifester la solidarité avec les militants emprisonnés (deux ont reçu des peines de prison ferme) -, numéro de l’avocat en cas de pépin, on l’écrit au feutre sur l’avant-bras, distribution de quelques masques et citrons en cas de lacrymo. Il y a deux banderoles, les tambours et sifflet qui donnent une bonne pêche, et on s’ébranle, devant l’immense supermarché, puis à travers un quartier d’immeubles HLM, puis sur une route où les maisons s’éclaircissent, en discutant sous la pluie qui tombe, s’arrête, retombe, etc.

La troupe parvient à un carrefour. Aller à droite ou tout droit. On va à droite, puis rebrousse chemin, reprend la longue route qui longe une forêt derrière laquelle se trouve la prison dont on aperçoit quelques bâtiments. Que faire ? Une partie décide de monter vers la prison à travers les arbres, mais on est plusieurs à juger - surtout les plus anciens - que c’est aller se prendre des lacrymogènes pour le plaisir sans que ça serve à grand chose. Donc l’autre partie revient vers la première voie, qui traverse la zone industrielle.

Je suis à côté de Julien Durand, le porte-parole de l’Acipa, notant quelque chose sur mon carnet. Et voilà que sa femme m’interroge : "Vous êtes policier ?" - Ah... ben non, je suis journaliste. Mais pourquoi vous me posez cette question ? - Parce que vous avez une tête de policier". Marie, de la Rolandière, qui assiste à la scène, se marre doucement. Et c’est vrai que cheveux courts, un âge certain, la bouche aux plis sévères, une tête qui n’inspire pas la sympathie spontanée, je pourrais bien être un policier en civil. Je porte de plus une parka bleue marine, ce qui est le pire dans le code vestimentaire de la Zad, parce que ça évoque la couleur des gendarmes... La femme de Julien en veut à ces “journalistes“ qui appellent si souvent son mari, qui ne se présentent pas, et auquel il répond avec trop de confiance, selon elle.

Mais ça me fait réfléchir : car au fond, un journaliste recueille beaucoup d’informations, tout en maintenant une distance à l’égard de son sujet, et en parlant avec les différentes parties prenantes d’une situation. Cela implique d’une part qu’il soit très vigilant pour respecter ses informateurs et ne pas les mettre en danger, et d’autre part qu’il est très important que le principe légal de secret des sources des journalistes soit strictement maintenu et respecté. Après, vous avez la tête que vous pouvez...

On avance vers la prison en discutant. Justement, Julien Durand me raconte un bout d’histoire de la lutte - engagée dès 1973, quand il avait fondé l’Adeca avec Michel Tarin, l’aéroport était prévu pour 1985. Il me raconte aussi les débuts des Paysans Travailleurs, l’organisation qui allait donner naissance à la Confédération paysanne, et dont Bernard Lambert, en Loire-Atlantique, était le leader. Sur la stratégie, me dit Julien, Lambert avait une phrase : "L’important, c’est le but". Ne jamais oublier, dans les luttes qui prennent de l’ampleur et deviennent protéiformes, le but qui les axe. Et pour Notre Dame des Landes, sous les couches multiples et passionnantes qui l’enrichissent jour après jour, le but essentiel : empêcher que se réalise ce projet d’aéroport.

Mais on arrive à la prison.

Rien à faire, il y a une grande grille posée par les CRS et qui bloque le passage.

On peut crier des slogans, au moins les prisonniers entendront, sauront qu’on est venus.

Je reste un peu, puis je m’éclipse. Retour au parking, reprendre la voiture, la poser au parking du tram, jeter les clés à l’arrière et la porte se ferme, Paul la retrouvera demain. Direction la gare, le train.

Fin du reportage. Et une réflexion. Un des enjeux de Notre Dame des Landes, c’est que la zone ne devienne pas un fétiche de la liberté, une sorte d’Eurodisney de l’alternative, mais que l’on retrouve cette liberté en mille lieux, que partout s’inventent des zones d’autonomie à défendre, d’agriculture durable, d’amour décalé, d’anarchisme démocratique, d’alternatives définitives... Gagner à Notre Dame des Landes pour gagner aussi ailleurs. Une graine, qui multiplie...




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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

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