A Paris, la police évacue à la matraque des jeunes sans logement

Durée de lecture : 4 minutes

13 novembre 2013 / Barnabé Binctin (Reporterre)



Lundi, une trentaine de policiers ont expulsé sans ménagement les occupants d’un squat destiné à donner un toit à quelques mal-logés et à créer un lieu d’activité. Reporterre y était.


- Reportage, Paris

Cela aurait pu être un squat comme les autres, avec ses matelas de fortune disposés à même le sol dans les chambres occupées au premier étage. Mais les vitres teintés d’anciens bureaux et les deux cellules de garde à vue au rez-de-chaussée révèlent dès l’entrée l’originalité des lieux : un ancien commissariat de police du XVIIIe arrondissement de Paris, rue Raymond Queneau, dans lequel se sont introduits quelques jeunes, le matin du vendredi 8 novembre. A l’intérieur, ambiance froide et clinique. Le lino jaunâtre, décrépi à plusieurs endroits, trahit l’absence de vie.

Ce poste de police est laissé vaquant depuis plusieurs années. Combien ? Les riverains, surpris d’y voir soudain des lumières, ne savent plus trop : selon Catherine, qui vit dans le quartier depuis vingt ans, « le commissariat a fermé au public en 2006 ». Selon d’autres, une brigade spéciale aurait utilisé les locaux jusqu’à la fin des années 2000, mais une chose est sûre : les locaux sont inoccupés depuis au moins deux ans. C’est une des raisons qui pousse Catherine à soutenir cette tentative de relogement : « On ne peut pas laisser de tels emplacements vides en plein Paris ».

Le Haut Commissariat au bonheur

Les squatteurs avaient deux objectifs. Celui, d’abord, de donner un toit à des jeunes en galère de logement. Les neuf habitants sont tous des « mal-logés ». Léa, par exemple, subit ce vagabondisme urbain qui consiste à dormir de canapés en canapés, chez des amis, semaine après semaine. Son statut de stagiaire et sa rémunération de 436 € par mois ne lui permettent pas de payer un loyer parisien. Jean-Charles, son nouveau voisin de chambrée, réclame « le droit au bonheur simple de poser nos affaires, et de se reposer, chez nous ». Le bonheur, une revendication constitutive pour ceux qui agissent au nom du « COOLectif du Bonheur » et qui ont renommé leur nouveau logement « le Haut Commissariat au Bonheur ».

Mais seul le premier étage était réquisitionné pour en faire un lieu d’hébergement. En bas, plusieurs salles devaient être aménagées pour y accueillir des associations. Parmi elles, le collectif féministe des Effronté-e-s. Il était aussi question qu’une plasticienne y dispense des cours d’art plastique pour les enfants du quartier. C’était le deuxième objectif du squat : redynamiser les liens sociaux dans un quartier difficile, qui voit disparaître d’autres espaces d’échange comme le Jardin d’Alice.

L’AMAP du quartier, intitulée HSBC (Hyper Social Bio Club), avait prévu de s’y installer pour distribuer ses paniers bio chaque semaine. D’agriculture urbaine, il était aussi question avec la création d’un potager urbain, dans l’arrière-cour, grâce à de la culture hors-sol, dans des bacs. Enfin, on visait la création d’un café associatif, qui sensibilisera la population aux enjeux de l’alimentation grâce à la vente de produits locaux issus de l’agriculture biologique ou du commerce équitable. Autour d’une épicerie solidaire, des ateliers prévoyaient également le partage de savoir-faire tels que la cuisine ou le jardinage.

Lundi 11 novembre, à 18h, quelques sympathisants et deux élus – Danielle Simonnet, conseillère de Paris pour le Parti de Gauche, et Pascal Julien, adjoint au maire du XVIIIe arrondissement pour EELV – s’étaient donc réunis pour célébrer la naissance de ce nouvel espace collectif. Mais la préfecture de police a coupé court aux festivités. Vers 21h30, une trentaine de policiers ont défoncé à coups de bélier les portes blindées de l’ancien commissariat. Pacifique, l’opposition n’a pas fait long feu face aux boucliers en plexiglas et aux matraques des envahisseurs. Après contrôle des identités, chacun a été invité à enjamber les tessons de verre pour quitter les lieux. En quelques minutes d’une intervention fulgurante, cet espace fugacement alternatif est retourné à son passé policier et silencieux.

Dehors, les forces de l’ordre maintiennent à distance les premiers expulsés en pointant des flashball. Tout le monde ne sortira pas libre : six des occupants officiels, qui s’étaient signalés à la police, passeront une partie de la nuit au poste.

Sarra, qui habite face au commissariat, est descendue dans la rue à la vue des événements. Elle fait face au cordon des policiers. Elle explique : « Le quartier est compliqué, il y a de la violence au quotidien, des problèmes de drogues, de sécurité, etc. Cela fait des années que nous demandons des renforts policiers et la réouverture d’une police de proximité ». Puis elle se tourne vers les hommes en bleu, et les interpelle, derrière leur casque : « Est-ce vraiment ce projet d’animation qui nécessitait un tel déploiement de forces de police... ? »


Complément d’info : Reportage vidéo « Expulsion au commissariat du bonheur »





Source et photos : Barnabé Binctin pour Reporterre.

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