Après 2015, l’agriculture post-moderne

Durée de lecture : 6 minutes

1er mars 2009 / Yann Fiévet

Un conte pessimiste sur l’agriculture dont rêvent les capitalistes

Comme à l’habitude, Yann-Vari Talleg s’était levé bien avant le jour en ce matin du 24 décembre. Une brume légère dansait sur les prés et les cultures de la modeste ferme anormalement boisée. Après la traite manuelle des huit pies noires, Yann-Vari avait donné leur ration quotidienne de grains aux nombreux poulets élevés sur l’herbe grasse de la vaste étendue située à l’arrière de la longère. Il rentra dans la cuisine et se remplit un bol de café brûlant. Sa compagne, vétérinaire de trente ans, le rejoignit encore ensommeillée après une trop courte nuit. Elle lui raconta brièvement le vêlage nocturne et laborieux chez l’éleveur le plus intensif du canton. Une large tranche de pain de seigle délicatement beurrée dans sa main droite, Yann-Vari ressortit de la maison pour admirer la lente progression de la clarté matinale.

Huit coups sonnèrent au clocher du bourg. C’est alors que surgit et se déploya l’escouade des gendarmes. Le tapage soudain attira Soazig au dehors. Le gaz lacrymogène la fit rapidement suffoquer. Deux hommes en uniforme ceinturaient déjà son compagnon incrédule. Elle bredouilla : « Que nous voulez-vous ? » « Taisez-vous, on l’emmène », lui adressa agressivement le plus gradé de la troupe. Un instant plus tard, les véhicules repartaient. Les trois enfants de la maisonnée entouraient maintenant leur mère désemparée.
On introduisit vivement Yann-Vari dans l’une des pièces du rez-de-chaussée de la gendarmerie et on l’assit sur une chaise sans détacher ses menottes.

Quelques minutes plus tard le commandant en personne fit son entrée. Installé derrière son bureau, il alluma son ordinateur. « Quelle est votre profession, Monsieur Tallec ? », lança l’homme d’un ton presque menaçant. Yann-Vari le regardait franchement : « Vous n’avez pas envoyé chez moi toute une escouade, vos hommes n’ont pas asphyxié ma femme, vous ne me tenez pas attaché sur cette chaise uniquement pour me demander quel est mon métier tout de même ! » Le commandant avait les yeux rivés sur son écran. Il reprit : « Selon Mathurine, le fichier des fichiers, vous êtes noté 3, c’est-à-dire que votre pedigree est suffisamment éloquent pour que nous n’omettions aucune précaution. » Etonné, Yann-Vari demanda au représentant de l’ordre infaillible pourquoi son gros fichier ne mentionnait pas sa profession. « Ne vous moquez pas, d’ici peu nous aurons comblé tous les trous dans l’identité des résidents du pays », claironna fièrement le rouage local du système électronique quadrillant tout l’Hexagone, système total voulu par l’homme qui occupait encore l’Elysée deux ans auparavant.

« Je suis écrivain paysan », lâcha brusquement Yann-Vari. Son interrogateur corrigea aussitôt : « Vous voulez dire écrivain et paysan. » Un peu agacé, Yann-Vari répéta qu’il était écrivain paysan avant d’ajouter qu’il était tout à la fois cultivateur de la terre et des mots, qu’il respectait de façon égale l’une et les autres. Son interlocuteur, peu sensible à cette forme de poésie désormais désuète, s’énervait : « Il va falloir choisir, mon vieux. Dans votre intérêt d’ailleurs. Comme vous le savez, depuis la crise financière qui éclata en 2008 pour se terminer en 2015, il n’y a plus de paysans officiellement. Tous les agriculteurs sont passés sous le contrôle total du complexe agro-industriel. Les farfelus de votre espèce, opposés à la modernité, partisans de la simplicité volontaire ou de la frugalité heureuse – vous voyez, je connais vos œuvres subversives – sont progressivement éliminés et leurs terres récupérées par le complexe. En quinze ans le monde a formidablement changé. En toute sécurité, presque tous les animaux d’élevage naissent en laboratoire ; pour lutter contre l’infertilité des hommes plus de la moitié des femmes élèvent déjà des enfants qu’elles n’ont pas eu à porter. Nous sommes en 2019, M. Tallec. Pourquoi vous obstiner encore ? » Après cette longue tirade du gendarme galonné, Yann-Vari marqua un assez long silence puis répondit avec lassitude : « Il est parfaitement inutile que je vous explique ce que vous ne pouvez plus comprendre. Votre monde n’est pas le mien, mes trois enfants ont été portés sereinement par leur mère. »

Sur un large écran mural situé dans le dos du commandant, Yann-Vari vit apparaître une vue aérienne de sa ferme et des alentours, une tache verte dans un océan de cultures transgéniques truffées des bâtiments renfermant les élevages hors-sol surdimensionnés. « Voyez-vous, c’est cette tache verte qui dérange, qui empêche l’uniformisation nécessaire du paysage de nos campagnes modernes », dit le gendarme sentencieusement. « Il y en a encore une trentaine réparties sur les cinq départements bretons », renchérit Yann-Vari fièrement. « Ces trente récalcitrants sont tous entendus ce matin dans le cadre du plan Toundra, dans les autres régions du pays, le problème est quasiment réglé depuis deux ans. » affirma le gendarme avant d’ironiser : « Vous avez eu des aïeux chouans au temps où le bocage était immense, mais vous avouerez que votre confetti est un ridicule lieu de résistance ».

Agacé, Yann-Vari dit avec force qu’il ne s’agissait en rien de résistance imbécile mais d’écologie pensée, pensée pour sa famille et pour les générations futures. Le commandant scrutait de nouveau l’écran de son ordinateur. Il reprit : « Votre obstination à parler et à écrire en breton n’est évidemment pas non plus de la résistance ! » Yann-Vari se redressa et dit calmement : « Je parle et écris tout autant en français. Le breton était la langue de mon grand-père, mon père me l’a appris, je m’en sers naturellement. C’est une autre forme d’écologie et je suis plutôt heureux que certains mots de votre modernité soient inconnus de la langue bretonne. »

Dans l’après-midi, Yann-Vari Talleg retrouvait les siens. Il raconta à Soazig la fin de la pénible conversation. Le commandant lui proposa un échange : puisque le breton s’accommode si mal du vocabulaire de l’agriculture post-moderne, pourquoi ne pas renoncer à se proclamer paysan dans l’usage de la langue française, celle de la République. La famille n’eut pas trop de la soirée pour méditer sur cette évidence : la représentation du monde est avant tout une affaire de mots. Avant de sombrer dans un profond sommeil, Yann-Vari se plut à imaginer que l’homme de l’ordre rencontré ce matin s’endormirait peut-être moins bien que lui.



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Cet article a été publié dans Le Peuple breton en décembre 2008, sous le titre « Anormalité paysanne ».

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