La Lettre à Lulu, ou le journalisme sans pression (et sans argent)

Durée de lecture : 8 minutes

18 janvier 2014 / Emmanuel Daniel (Tour de France des alternatives)

Depuis près de vingt ans, un « irrégulomadaire » satirique secoue le cocotier politico-médiatique nantais. Créé par une bande de potes et porté par des volontaires, La Lettre à Lulu expérimente une pratique trop souvent oubliée par les journaux actuels : l’indépendance.


- Nantes, reportage

« Une idée de pochtrons au coin du bar ». Voilà comment Nicolas, un des trois fondateurs de La Lettre à Lulu, parle de la naissance de cet « irrégulomadaire » satirique et irrévérencieux qui bouscule depuis dix-huit ans le paysage médiatique nantais. En effet, c’est autour d’une bouteille que ce journaliste et deux de ses amis ont décidé de lancer « un Canard enchaîné appliqué à une ville de province ». Car selon Nicolas, alors correspondant à Nantes de Libération et de l’Express, « les questions de pouvoir ne sont pas moins intéressantes dans les villes moyennes et les villages ».

Dans la région, deux quotidiens existent déjà (Presse Océan et Ouest France). Pourtant, la création de La Lettre à Lulu s’est « imposée à nous comme une évidence », se rappelle Frap, dessinateur de presse et directeur de publication pendant les huit premières années de l’aventure. Car les compères avaient besoin d’un support pour « publier cette masse d’infos que nous avions ou que des confrères avaient entre leurs mains et dont ils ne pouvaient rien faire », argue-t-il.

Autocensure

Et c’est autant le plaisir de voir leur bébé en kiosques que la volonté de combler un vide laissé par les journaux existants qui a motivé le lancement de ce journal satirique. « La presse locale n’est ni vraiment géniale, ni totalement catastrophique. Ils n’asticotent pas les gens au pouvoir sauf si quelqu’un l’a déjà fait ou s’il y a une procédure judiciaire, et ce quel que soit le bord politique. Ils ne cherchent pas la confrontation, ils ne vont pas au charbon, ce n’est pas dans leur ADN », regrette Nicolas.

Il regrette « l’autocensure » pratiquée par les journalistes de presse quotidienne régionale mais conçoit qu’il soit malaisé d’être très critique pour « un correspondant local qui se coltine le maire tous les jours et qui a besoin de lui pour avoir ses infos », relate ce cinquantenaire.

A mille lieues d’une concurrence que Nicolas juge « un peu planplan », la Lettre à lulu n’hésite pas à secouer le cocotier. Scoop sur Notre-Dame des Landes, révélation sur un conflit d’intérêts chez les pompiers ou l’emploi fictif d’un représentant du patronat local… Le journal satirique qui sort environ 4 fois par an alimente ses pages avec les tuyaux livrés par des cadres des institutions locales et les investigations des journalistes qui participent à chaque numéro.

Parfois, ils n’ont pas à chercher bien loin : "Nous avons été les premiers à utiliser les rapports de la chambre régionale des comptes, régulièrement truffés de perles. Ces rapports sont pourtant d’accès public », raconte Frap.

Le plus gros tabou de la presse

Dans les colonnes de la Lettre à Lulu, les figures de la politique locale comme Jean-Marc Ayrault sont régulièrement égratignées. Mais il n’est pas le seul. Nicolas précise que les « barons locaux » en prennent également pour leur grade. Il prend plaisir à appeler un chat un chat et à les traiter de « gougnafier » ou d’autres noms d’oiseaux. « Ils ne sont pas habitués et aiment moins que quand les journalistes disent que leurs pratiques posent question », s’amuse-t-il.

La Lettre à Lulu s’intéresse également au « plus gros tabou de la presse, à savoir elle-même », assure Nicolas. « Histoire capitalistique, pratiques sociales et journalistiques… », il n’hésite pas à déballer dans ses feuilles le linge sale qui est habituellement lavé en famille. Et qu’on ne vienne pas lui parler de confraternité. Pas question pour lui de « se taire parce qu’on fait le même métier ».

Et si le journal est bardé de dessins de presse, La Lettre à Lulu n’est pas que satirique. « Il ne s’agissait pas de faire un fanzine de copains ou un journal d’états d’âme, d’opinion, plus ou moins militant, mais au contraire de faire un vrai journal d’investigation. Le fait qu’il n’y ait pas d’édito était pour nous une manière d’affirmer que seuls les faits nous intéressaient », rapporte Frap. « On ne veut pas faire que du commentaire et ironiser sur les nouvelles de la semaine. On privilégie des infos exclusives », abonde Nicolas.

Et bien qu’il ait, chevillée au corps, l’envie d’informer et de titiller les puissants , il n’a pas la prétention de « défendre la démocratie » comme le font « pompeusement » certains de ses confrères. Loin de vouloir jouer le « révolutionnaire couteau entre les dents », Nicolas entend surtout « se marrer… Et si ça dérange, ça fait partie du jeu », sourit-il.

Un « anti-produit »

Et pour jouir d’une liberté totale, les trois copains ont décidé de s’affranchir du diktat de la rentabilité. « On ne voulait pas faire des unes sur le palmarès des hôpitaux ou des meilleurs lycées. On voulait être assez branleurs pour ne pas avoir à réfléchir en termes de sujets commerciaux ou non. La Lettre à Lulu est un anti-produit. On en avait marre du marketing autour de la presse. Nous on fait notre truc comme ça nous plaît, sans ambition de durée, sans avoir de business plan, de capital ou d’emploi à financer ». Librement en somme.

Dès la sortie du premier numéro en 1995, ils optent pour des raisons économiques pour des photocopies numériques distribuées dans un bar et un kiosque. Près de 20 ans plus tard, pas grand chose changé. Sauf peut-être l’équipe. A l’époque, ils étaient 3 à alimenter La Lettre à Lulu. Aujourd’hui, Nicolas la « tient à bout de bras » et même si des contributeurs occasionnels lui filent un coup de main, il produit de « 60 à 80 % du contenu ».

Le prix du bénévolat

Les deux autres cofondateurs ont eux emprunté d’autres chemins. Frap a décidé de « calmer le jeu » suite à des problèmes de santé. « La Lettre à Lulu me prenait plus d’un tiers de mon temps de travail, parfois beaucoup plus, tout ça bénévolement de surcroît », indique-t-il. Même chose pour Philippe qui après avoir investi « une énergie folle » dans son « bébé » a décidé de « prendre ses distances ».

L’absence de salariés n’est pas étrangère à cette démotivation. « Avec les bénévoles, difficile d’être exigeant et pressant, On bricole avec les énergies, souligne Nicolas. Même si cela a été envisagé à une époque, les recettes actuelles laissent peu d’espoir de professionnalisation ». En effet, avec un tirage inférieur à 3 000, les recettes permettent « à peine de payer la diffusion et l’impression », assure Nicolas.

Le gavroche qui saute dans les flaques

Mais qu’importe, avec 3 bouts de ficelle et beaucoup d’énergie, ils ont réussi à accomplir un travail remarquable. « Toute l’info devait être béton, notre crédibilité reposait là-dessus. Et c’était le cas. Nous avons eu cinq procès, nous les avons tous gagnés, parce que nous avions un excellent avocat mais aussi parce que le boulot était nickel", souligne Frap.

Une exemplarité et un mordant qui ont « joué un rôle bénéfique pour le reste de la presse locale, a fait sauter des verrous en remettant au centre l’idée fondamentale de l’indépendance de la presse d’information au niveau local, ce qui n’était plus vraiment le cas à l’époque. Nous sortions des affaires importantes ou anecdotiques, nous mettions des taules à la PQR [presse quotidienne régionale, ndlr], l’obligeant à se bouger », relate Frap.

Mais pour lui, depuis son départ en 2003, la Lettre à Lulu « est devenue un journal d’opinion » plus que d’investigation. Un avis partagé par Philippe qui a quitté l’aventure à la même époque. Et bien qu’il regrette cette orientation militante, Frap loue quand même la ténacité de son compère.

« Il faut savoir qu’à l’origine, en 1995, des esprits bien intentionnés ricanaient et ne nous donnaient pas d’espérance de vie au-delà de trois numéros ! Donc, bravo à Nicolas, parce que ce n’était pas un pari gagné d’avance. C’est une tâche très difficile que de maintenir ce canard, surtout seul à la barre ».

En temps que capitaine de ce pédalo médiatique deserté par une partie de ses matelots, Nicolas tente de garder le cap. Il voit toujours La lettre à Lulu comme le « gavroche qui saute dans les flaques » nantaises et éclabousse au passage quelques petits seigneurs des environs. Peu importe si le bénévolat met en péril la pérennité du titre, elle permet au minimum de garantir son indépendance. Car pour lui, « la meilleure protection vis à vis des pouvoirs c’est de ne rien avoir à leur demander ».


Le numéro 81 vient de sortir.

Nicolas de La Casinière collabore à Reporterre, ce dont on est très contents - et un peu fiers, si, si… Sa plus récente enquête : Carnage d’amphibiens pour le Center Parcs de la Vienne.


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Source et photos : Tour de France des alternatives
. photo du chapô : Le Courrier de l’Ouest.

Première mise en ligne sur Reporterre le 8 janvier 2014.

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