La grande peur de M. Bruckner

Durée de lecture : 5 minutes

30 octobre 2011 / Hervé Kempf



« La grande peur de M. Bruckner, c’est qu’en changeant le monde, on reprenne aux riches ce qu’ils ont volé. »


Vous croyez que Pascal Bruckner dénonce le fanatisme des écologistes, leur goût supposé de l’apocalypse, leurs dérives catastrophistes ou leurs exagérations ? Je le croyais aussi. Mais son insistance, peut-être inconsciente, à enfoncer un certain clou, révèle que sa campagne anti-écologiste vise un autre but.

Il a d’abord dit, lors de l’émission télévisée « Ce soir ou jamais », animée par Frédéric Taddéi le 4 octobre sur France 3, que c’est mon livre (Comment les riches détruisent la planète) qui l’avait poussé à écrire le sien (1). Puis il s’est inquiété de l’idée selon laquelle l’Occident devrait accepter l’appauvrissement matériel. Plus tard, le 15 octobre, chez Alain Finkielkraut, sur France Culture, voilà qu’il s’indigne presque en m’attribuant « le slogan » que « les riches doivent s’appauvrir volontairement » (2). De nouveau, le 22 octobre, dans l’émission de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché » sur France 2, il me prend pour cible, expliquant qu’« Hervé Kempf a écrit textuellement et il l’a redit devant moi, que nous devions nous appauvrir » (3).

Comme M. Bruckner cite peu d’autres écologistes, on peut penser que son insistance recouvre une obsession : la crainte qu’une politique écologiste conduise à une remise en cause de l’ordre social, en poussant à la réduction des inégalités très importantes qui caractérise le monde d’aujourd’hui.

En effet, ce que je dis aussi bien dans mes livres qu’en public – jusque devant les militants du Parti socialiste, réunis dans leur université d’été à La Rochelle en août 2011 (4) -, est que les pays riches doivent réduire leur consommation matérielle et leur consommation d’énergie.

Pourquoi ? Parce que la situation écologique planétaire ne permet pas que sept milliards d’humains vivent avec le même niveau de consommation matérielle que les Américains du nord ou les Européens. Comme, par ailleurs, il n’y a aucune raison qu’une partie des humains vive de manière plus dispendieuse que d’autres, le niveau de vie moyen sera dans l’avenir inférieur à celui que connaissent les Américains du nord et les Européens. Autrement dit, que si l’on veut respecter l’équilibre écologique de la planète et maintenir la paix, nous allons vers une baisse de la consommation matérielle dans les pays occidentaux, ce que l’on peut traduire comme appauvrissement matériel.

Mais il y a deux choses que j’écris et dis également avec constance, et que M. Bruckner feint de ne pas entendre.

La première est que baisser la consommation matérielle n’est pas avoir moins, mais se donner les moyens de faire mieux. C’est-à-dire qu’il s’agit d’orienter une part de notre activité collective vers des domaines à moindre impact écologique que la production matérielle, répondant mieux aux besoins sociaux, et capables de créer de nombreux emplois : l’éducation, la santé, la culture, une autre agriculture, une autre politique de l’énergie et des transports, la restauration de l’environnement, etc. S’appauvrir matériellement, mais pour s’enrichir dans les biens communs. Moins de biens, plus de liens.

La deuxième idée, indissociable de la première, est que la condition pour aller dans cette direction est de réduire drastiquement l’inégalité. D’une part, pour changer le modèle culturel de surconsommation projeté par l’oligarchie. Ensuite afin que les classes moyennes occidentales constatent que la transformation écologique se fait dans l’équité. Enfin de façon à récupérer la part de la richesse collective appropriée par l’oligarchie, pour améliorer la situation des plus pauvres – qu’il n’est bien sûr pas question d’appauvrir -, et pour financer la réorientation de notre activité collective dans un sens moins nuisible et plus créateur d’emplois. Consommer moins pour partager mieux

C’est ce point clé de l’écologie politique qui effraie tant M. Bruckner – et les Ferry et Allègre de tout poil : pour résoudre la crise écologique, il faut résoudre la question sociale. Et la question sociale, aujourd’hui, c’est une inégalité devenue insupportable, tant au sein des sociétés qu’à l’échelle du globe. Comme une large part du mouvement écologique articule maintenant clairement la question sociale et la question écologique, la tactique des défenseurs du néo-capitalisme est de faire croire que l’écologie se résume à un sentiment psychotique de la catastrophe. De nier qu’au contraire nous voulons changer le monde, et que changer le monde suppose la justice. La grande peur de M. Bruckner, c’est qu’en changeant le monde, on reprenne aux riches ce qu’ils ont volé.

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Notes :

(1) Pascal Bruckner, Hervé Kempf et Yves Paccalet chez Frédéric Taddéi sur France 3, citation à 8’40’’.

(2) Pascal Bruckner et Dominique Bourg chez Alain Finkielkraut sur France Culture, citation à 10’00’’.

(3) Pascal Bruckner chez Laurent Ruquier sur France 2, citation à 18’30".

(4) Le 27 août 2011, dans la session "Mondes en crise : les scénarios pour en sortir", repris sur LCP (à 48’25’’, après le discours d’Arnaud Montebourg).






Source : Reporterre et Rue89.

Lire aussi : Les petits trafics intellectuels de Pascal Bruckner

Lire encore cet entretien, où il est rappelé l’appartenance de M. Bruckner au club néo-conservateur le Cercle de l’oratoire, et son soutien à l’invasion de l’Irak par George W. Bush : Réponse à Pascal Bruckner, entretien avec Thierry Boutte, de La Libre Belgique (10 novembre 2011)

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