Le paysan irakien… et Charlie

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19 janvier 2015 / Jean-Claude Ray

Il y a un lien entre l’expansion du djihadisme et les politiques menées par les Etats-Unis au Moyen-Orient. Entre le fondamentalisme du marché, selon l’expression de Joseph Stiglitz, et le fondamentalisme islamique. Illustration avec cette histoire irakienne.

Mohammed est un paysan irakien, pauvre comme tous les paysans des pays « en développement ».

Mohammed cultive du blé. Il s’agit du même blé cultivé depuis quatre millénaires, car c’est là, dans le croissant fertile, entre Tigre et Euphrate qu’a été inventée l’agriculture. Ce blé n’est pas très productif, mais il suffit pour que Mohammed évite la misère. Pas la pauvreté, mais ça, il est habitué.

Ce blé possède un petit épi, mais une grande tige. S’il offre un faible rendement, il a un mérite : sa hauteur empêche les mauvaises herbes de se développer car elle les prive de la lumière nécessaire à leur photosynthèse. Ce blé ancestral a un autre mérite : on peut resemer une partie de sa production sans diminution ultérieure du rendement.

Tout allait bien jusqu’à la deuxième guerre d’Irak, en 2003. Ou plutôt, tout n’allait pas plus mal. Et puis, les Etats-Unis et leurs alliés ont occupé le pays. La guerre leur avait coûté cher, il fallait bien rentrer dans les fonds investis. Alors, Paul Bremer, le responsable US du pays, a édicté un certain nombre de lois destinées à « faire entrer l’Irak dans le marché mondial ».

Une de ces lois, parmi la centaine d’autres, concerne notre paysan Mohammed. Elle lui interdit désormais d’utiliser des semences « non homologuées », « non inscrites dans le marché mondial ». Il doit donc acheter non seulement ces semences, mais aussi les herbicides qui les accompagnent. Car ce blé nouveau, issu de la révolution verte, offre des tiges courtes et de gros épis, aux rendements généreux… mais sa petite taille laisse de la lumière aux adventices qu’il faut combattre. Ce n’est pas un hasard si l’herbicide indiqué est le plus souvent américain, élaboré par Monsanto, le Round Up à base de glyphosate…

Ah j’oubliais : c’est un hybride qu’on ne peut resemer, comme toutes les semences disponibles actuellement sur le marché mondial…

Aujourd’hui, Mohammed ne peut plus se payer ni la semence, ni l’herbicide. Il est ruiné.

Quel choix lui reste-t-il ? On lui a fait deux propositions.

Un passeur peut, pour une forte somme, le mettre sur un « bateau » pour l’Europe, avec probablement une chance sur trois de se noyer dans la Méditerranée, sans garantie de trouver du travail.

L’autre option le fait hésiter. Un djihadiste lui a proposé une ceinture d’explosifs à déclencher sur le marché local. On lui garantit en échange de s’occuper de sa famille…

On comprend son hésitation.

À sa place, quelle option choisiriez-vous ?

Autre question difficile : qui est responsable du terrorisme ? Mohammed s’il accepte, le djihadiste,… ou l’occupant qui a édicté les lois ?

L’entrée de l’Irak dans le « Marché total », avec toutes ses conséquences, n’est rien d’autre que la manifestation d’un autre fondamentalisme s’opposant au fondamentalisme djihadiste. Aucun des deux ne peut être excusé.

Ces questions devraient nous travailler en cette période troublée.



Lire aussi : En Colombie, guerre contre les semences au nom du libre-échange

Source : Courriel à Reporterre

Photo : Fermier irakien (Palestine chronicle news)

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