Les Etats-Unis ont espionné chefs d’Etat et négociateurs pendant la conférence sur le climat de Copenhague

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4 février 2014 / John Vidal et Suzanne Goldenberg (The Guardian)

La NSA avait placé sous écoute les diplomates lors de la conférence sur le climat de Copenhague de décembre 2009 : c’est ce que révèlent des documents publiés par Edward Snowden. Cet espionnage a-t-il joué un rôle dans l’échec dramatique de cette conférence ?


Des documents divulgués par Edward Snowden montrent que la National Security Agency (NSA) américaine a contrôlé les communications entre les principaux pays participants avant et pendant la conférence. Il s’agissait de donner aux négociateurs états-uniens des informations sur les positions des autres pays avant la réunion de haut niveau où les dirigeants du monde, parmi lesquels Barack Obama, Gordon Brown et Angela Merkel, ont tenté, sans y réussir, de s’entendre pour un accord solide sur le changement climatique.

Jairam Ramesh, ministre de l’Environnement Indien à l’époque et un acteur clé dans les négociations qui ont impliqué 192 pays et 110 chefs d’États, a déclaré : « Pourquoi diable ont-ils fait cela et, finalement, qu’ont-ils tiré de Copenhague ? Ils ont obtenu un certain résultat, mais certainement pas le résultat qu’ils voulaient. C’était complètement idiot de leur part. Finalement, à force de fouiner avec tous leurs gadgets technologiques, ce sont les pays émergents [ Brésil , Afrique du Sud , l’Inde et la Chine ] qui ont tiré d’affaire Obama. »

Martin Khor, conseiller des pays en développement à ce sommet et directeur du groupe de réflexion du Centre Sud, a déclaré : « Voudriez-vous jouer au poker avec quelqu’un qui peut voir vos cartes ? Ce genre d’espionnage ne se fait pas. Quand quelqu’un a une supériorité injuste c’est très déconcertant. Il devrait y avoir une assurance dans les négociations de ce genre pour que les joueurs puissants ne puissent pas avoir un avantage grâce à la surveillance technologique. »

Et il ajoute : « Pour des négociations aussi complexes que celles-ci, nous devons être certains d’un maximum de bonne volonté et de confiance. C’est absolument essentiel. Si le terrain de jeu est déséquilibré, cela empêche les négociations de se dérouler sur un pied d’égalité. »

La NSA maintenait les négociateurs américains au courant des positions de leurs rivaux, montre le document. « Les dirigeants et les équipes de négociation du monde entier seront sans doute engagés dans une intense formulation politique de dernière minute, et en même temps, ils tiendront des discussions latérales avec leurs homologues, dont les détails sont d’un grand intérêt pour nos décideurs... Les renseignements seront sans aucun doute importants pour informer nos négociateurs tout au long des négociations », y lit-on.

Le document montre que la NSA avait fourni à l’avance les détails du plan danois, qui visait à « sauver » les négociations si elles s’enlisaient. La NSA avait aussi connaissance des efforts de la Chine pour coordonner sa position avec celle de l’Inde avant la conférence.

Les négociations - qui se sont terminées dans la confusion après que les États-Unis, en collaboration avec un petit groupe de 25 pays, ont tenté de faire passer un accord que d’autres pays en développement pour la plupart refusaient - ont été marquées par le subterfuge, la passion et le chaos.

Des membres de l’équipe danoise de négociation ont fait remarquer au journal danois Information que les États-Unis et des délégations chinoises semblaient « particulièrement bien informées » sur les discussions tenues à huis clos.

Les négociateurs britanniques lors du sommet ont refusé de confirmer si leurs positions de négociation avaient été espionnées par le renseignement américain. « Nous ne commentons pas les questions d’espionnage », a déclaré un porte-parole du ministère de l’Énergie et du changement climatique, qui a mené les négociations à Copenhague .

Ed Miliband qui, en tant que secrétaire de l’Energie, avait conduit les négociations politiques pour la Grande-Bretagne, a refusé tout commentair. Cependant, à l’époque, il était furieux que le texte danois dont les États-Unis connaissait le contenu l’avance, ait été divulgué par le Guardian.

Un négociateur clé pour le groupe G77 des 132 pays en développement, qui a demandé à ne pas être nommé, a dit qu’à l’époque, il croyait fermement que les États-Unis avaient écouté ses rencontres, et il ne parlait que dans une arrière-salle, dans laquelle il était sûr de ne pas être « buggé ».

Ramesh, lui, dit qu’il n’avait aucune idée que les États-Unis l’espionnaient. « Je n’ai pas eu le sentiment que j’étais écouté. »

La société civile du monde entier a condamné les États-Unis. « Les négociations climatiques de l’ONU sont censés avoir pour but de construire la confiance - menacée depuis des années par la position rétrograde des États-Unis sur une réponse au changement climatique - ces révélations vont saper un peu plus ce qui reste de confiance », a déclaré Meena Raman, un des principaux experts du Third World Network, basé en Malaisie.

« Lutter contre le changement climatique est une lutte mondiale, et ces révélations montrent clairement que le gouvernement américain est plus intéressé à protéger cradement quelques intérêts particuliers », a déclaré Brandon Wu, analyste de l’organisation de développement ActionAid aux États-Unis.

Bill McKibben, célèbre militant et fondateur de 350.org, a dit que ces révélations montrent un espionnage « fou et dégoûtant. »

Les télégrammes diplomatiques américains rendus publics par WikiLeaks en 2010 avaient déjà montré que la CIA avait cherché à se procurer des renseignements sur les négociations avant le sommet, et les documents publiés par Snowden l’an dernier ont révélé que les États-Unis avait espionné aussi l’Indonésie au sommet sur le climat de Bali en 2007.


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Source : The Guardian. Traduction en français par Elisabeth Schneiter pour Reporterre.

Photo : Information

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