Les grandes multinationales espionnent les mouvements écologistes

Durée de lecture : 7 minutes

6 décembre 2013 / Nafeez Ahmed (The Guardian) / Elisabeth Schneiter (Reporterre)

Un récent rapport montre que nombre de très grandes entreprises recourent régulièrement à des agences d’espionnage pour surveiller les associations environnementales et altermondialistes.


Un nouveau rapport du Center for Corporate Policy (CCP) à Washington apporte des preuves qui montrent comment certaines des plus grandes sociétés du monde ont établi un partenariat avec des entreprises privées de renseignement et avec les agences de renseignement du gouvernement américain, dans le but d’espionner des activistes et des associations à but non lucratif, principalement celles qui défendent l’environnement.

Ce rapport s’appuie sur un large éventail de données publiques, comme des procès ou des enquêtes journalistiques. Il dresse le tableau inquiétant d’un programme d’espionnage industriel mondial hors de contrôle, montrant que jusqu’à un quart des activistes sont peut-être des espions privés infiltrés.

Le rapport montre que le fait qu’une action de protection de l’environnement « ... diminue ou même simplement menace les actifs ou l’image d’une entreprise », suffit pour justifier un espionnage corporate.

Greenpeace est l’un des groupes le plus souvent ciblé, et par différentes entreprises. Dans les années 1990, Dow Chemical, le plus grand producteur de chlore dans le monde, a fait espionner Greenpeace par la firme de sécurité privée Beckett Brown International (BBI), en raison de la campagne de l’association contre l’utilisation de chlore pour la fabrication du papier et du plastique.

Entre autres actes d’espionnage on remarque “le vol de documents dans les poubelles, l’infiltration d’agents au sein des groupes, l’espionnage des bureaux, écoutes téléphoniques de militants, et des réunions confidentielles. »

D’autres bureaux de Greenpeace en France et en Europe ont été piratés et espionnés par des sociétés privées de renseignement français à la demande d’Électricité de France, le plus grand opérateur mondial de centrales nucléaires, détenue à 85% par le gouvernement français.

Les compagnies pétrolières Shell et BP ont embauché Hackluyt, une société privée d’investigation ayant des “liens étroits” avec le MI6 (le service d’espionnage britannique), pour infiltrer Greenpeace en implantant un agent qui « se présentait comme un sympathisant de gauche et cinéaste. » Sa mission était de « trahir les plans des activités de Greenpeace contre les géants du pétrole », y compris la collecte de « renseignements sur les mouvements du navire de Greenpeace dans l’Atlantique nord. »

D’après le rapport de CCP : « Un large éventail d’organismes sans but lucratif ont été ciblés par l’espionnage, dans les domaines de l’environnement, pacifisme, défense des consommateurs, sécurité alimentaire, pesticides, maison de retraites, contrôle des armes à feu, justice sociale et droits des animaux.

Beaucoup des plus grandes entreprises du monde et leurs associations comme la Chambre de commerce américaine, Wal-Mart, Monsanto, Bank of America, Dow Chemical, Kraft, Coca-Cola, Chevron, Burger King, McDonald, Shell, BP , BAE, Sasol, Brown & Williamson et E.ON - ont des liens avec l’espionnage ou ont eu des projets d’espionnage d’organisations à but non lucratif, de militants ou de whistleblowers. »

Explorant d’autres exemples de cette activité, le rapport note que lors du procès contre Texaco puis Chevron, en Équateur, l’entreprise privée Kroll a essayé d’embaucher la journaliste Marie Cuddehe comme « espionne corporate » pour Chevron, afin de saboter des études sur les effets de la marée noire sur la santé et l’environnement.

Se référant aux travaux du journaliste d’investigation américain Jeremy Scahill, le rapport souligne que l’entreprise de défense Blackwater, rebaptisée XE Services puis, maintenant, Academi, avait cherché à devenir « la branche espionnage » de Monsanto, la société de biotechnologie et d’OGM. Blackwater a été payée pour « fournir des agents d’infiltration dans les groupes d’activistes qui s’organisent contre la société de biotechnologie multinationale. »

Dans un autre cas, le Camp du Royaume-Uni pour l’action climatique (UK’s Camp for Climate Action), qui milite pour le démantèlement des centrales au charbon, a été infiltré par la firme de sécurité privée Vericola commanditée par trois sociétés d’énergie, E.ON, Scottish Power, et Scottish Resources Group.

S’appuyant sur des courriels de la firme privée de renseignement basée au Texas, Stratfor, publiés par Wikileaks, le rapport montre comment Stratfor aurait « espionné des groupes de défense des droits humains, des droits des animaux et de l’environnement, au nom de sociétés comme Coca- Cola.” Dans un cas, les courriels suggèrent que Stratfor a espionné PETA, People for the Ethical Treatment of Animals, l’équivalent de la SPA en France, à la demande de Coca-Cola, et a eu accès à une enquête du FBI sur PETA.

Le rapport dévoile des preuves convaincantes qui montrent qu’une grande partie de l’espionnage du fait des entreprises est facilité par des organismes gouvernementaux, le FBI en particulier. S’appuyant sur un document du Bureau de l’inspecteur général du Département américain de la Justice daté de Septembre 2010, qui a examiné les enquêtes du FBI entre 2001 et 2006, le rapport conclut que « l’ouverture d’enquêtes sur des membres de groupes ou associations était factuellement peu fondée... Dans certains cas, nous avons également constaté que le FBI a prolongé la durée des enquêtes impliquant des groupes de défense des droits ou de leurs membres, sans fondement suffisant... Dans certains cas, le FBI a classé certaines de ses enquêtes relatives à la désobéissance civile non-violente sous la classification d’ « actes de terrorisme ».

Par exemple, à propos d’une enquête du FBI sur Greenpeace, le ministère de la Justice a révélé que « le FBI n’a donné que peu ou pas de fondements aux soupçons qu’il y ait eu violation d’une loi pénale fédérale... Nous avons également constaté que le FBI a gardé cette enquête ouverte pendant plus de 3 ans, bien au-delà des réunions d’actionnaires de sociétés que les suspects auraient envisagé de perturber... Nous avons conclu que l’enquête a été maintenue ouverte « au-delà du point où sa justification sous-jacente n’existe plus », ce qui était incompatible avec le manuel du FBI de lignes directrices opérationnelles et d’enquête (MIOG). »

La participation du FBI dans l’espionnage industriel a été institutionnalisée par « InfraGard » , « un partenariat peu connu entre le secteur privé, le FBI et le Département de la Sécurité intérieure. » Le partenariat implique la participation de « plus de 23.000 représentants de l’industrie privée », dont 350 des entreprises membres des Fortune 500.

Mais ce n’est pas seulement le FBI. Selon ce nouveau rapport, « des membres de la CIA en service actif sont autorisés à vendre leur expertise au plus offrant, une politique qui permet à des sociétés financières et à des fonds spéculatifs, d’utiliser le meilleur des talents d’espionnage de la nation. On sait peu de l’activité privée de la CIA, ni quelles sont les entreprises qui ont embauché des agents de la CIA pour des actions en cours. »

Le rapport conclut que, en raison d’un très grave manque de contrôle, le gouvernement tend à simplement fermer les yeux sur la sous-traitance de l’espionnage :

« En fait, les entreprises sont désormais en mesure de reproduire en miniature les services d’une CIA privatisée, en embauchant des agents en service actif ou retraités. Les actes hors la loi commis par ces espions semblent jouir d’une totale impunité, et sont une menace pour la démocratie et la justice. Les entreprises peuvent désormais embaucher une force d’exécution de droit privé - à peine entravée par des normes juridiques et éthiques, et l’utiliser pour renverser ou détruire des groupes civiques. Ce qui diminue fortement la capacité du secteur civique de compenser la formidable puissance des élites industrielles et des riches. »

Gary Ruskin, auteur du rapport, a déclaré : « L’espionnage économique contre les organisations à but non lucratif est un abus flagrant de pouvoir des entreprises et une subversion de la démocratie. »

Il se demande : « Qui maîtrisera les forces de l’illégalité des industries mercantiles qui attaquent les associations à but non lucratifs qui défendent la justice ? »

C’est une bonne question.

Ironiquement, la plupart des entreprises fer de lance de la guerre contre la démocratie sont aussi en guerre avec la planète terre - la semaine dernière le Guardian a révélé que 90 des plus grandes sociétés génèrent près des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre et sont donc en grande partie responsables du changement climatique.


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Source et photo : Traduction et adaptation par Elisabeth Schneiter d’un article du blog de Nafeez Ahmed dans le Guardian

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