Parfum de mensonges et eau trouble autour de l’immersion du Cosette, en Martinique

Durée de lecture : 8 minutes

15 décembre 2014 / Philippe Desfilhes (Reporterre)

Le Cosette a été coulé au large de la Martinique alors qu’il devait être démantelé et recyclé. Il constitue un site pollué à 2.700 mètres de profondeur. Le Cosette ? L’ex-Zanoobia, bateau toxique à l’incroyable périple.
Enquête sur une immersion précipitée sur fond de projet d’extension du port de Fort-de-France.


L’« océanisation » du Cosette, ce vieux cargo de 99 mètres de longueur, coulé le 4 novembre 2014 au large de Fort-de-France, en Martinique, n’a pas fini de faire des vagues. L’association de protection de l’Homme et de l’environnement Robin des Bois et l’Assaupamar (Association pour la sauvegarde du patrimoine martiniquais) ont tenu la semaine dernière à Paris une conférence de presse pour dénoncer les conditions dans lesquelles le navire a été immergé et demander au ministère de l’Ecologie et au secrétariat d’Etat aux Transports des explications sur la manière dont les autorités ont géré cette affaire.

Un site pollué à 2.700 mètres de profondeur

Les défenseurs de l’environnement sont d’autant plus en colère qu’ils ont l’impression d’avoir été bernés : « Le 3 novembre en fin d’après-midi, le préfet de Martinique a annoncé à la presse que le Cosette serait convoyé en France pour y être dépollué, démantelé et recyclé. Et le 4 novembre à l’aube, sous prétexte de l’« apparition d’une voie d’eau » et d’un « péril imminent », nous l’avons vu quitter le port de Fort-de-France accompagné d’un navire de la Marine nationale. Il a été coulé à vingt-cinq kilomètres des côtes au niveau d’une décharge sous-marine déjà utilisée en juillet 2008 pour le sabordage du Master Endeavour », explique Garcin Malsa, président de l’Assaupamar.

« Avec ses 2.500 tonnes de métaux pollués par de la peinture toxique et ses boues d’hydrocarbures, le Cosette constitue un nouveau site pollué à 2.700 mètres de profondeur. Il se trouve, qui plus est, dans le périmètre du projet de parc naturel marin dans la mer des Caraïbes que Ségolène Royal a déclaré soutenir lors de sa visite en Martinique fin août-début septembre 2014 ! », s’indigne le fondateur de Robin des Bois Jacky Bonnemains.

Leurres et mensonges

Que s’est-il véritablement passé ? « Alors que le Cosette, un navire tristement célèbre [lire ci-après « Couler le Cosette, c’était couler la Convention de Bâle »], était à quai à Fort-de-France, les choses sont devenues soudain urgentes en avril dernier », relève Garcin Malsa.

Fabrice Rigoulet-Roze, préfet de Martinique, déclare qu’une solution définitive doit être proposée et mise en œuvre avant la saison cyclonique qui va de juin à octobre. Une dégradation inquiétante du navire est évoquée et deux options sont proposées, le démantèlement du navire dans la cale-sèche du port de Fort-de-France ou l’immersion-océanisation.

- Le Cosette -

Robin des Bois écrit immédiatement au ministère de l’Ecologie et au préfet de Martinique pour que l’option démantèlement soit choisie et, sur place, l’Assaupamar se démène. « Nous avions trouvé une solution soutenue par la CCI (Chambre de commerce et d’industrie) de Fort-de-France et une filiale du groupe Veolia, mais Fabrice Rigoulet-Roze nous a annoncé qu’un « navire chameau » allait venir prendre en charge le Cosette pour l’emmener dans l’Hexagone où il serait déconstruit. On connaît la suite ! », explique Garcin Malsa.

Pour le président de l’Assaupamar et Jacky Bonnemains, le transport du navire jusqu’en métropole était un leurre et aucun « péril imminent » ne justifiait le départ précipité du navire vers sa zone de sabordage.

« D’abord, le coût d’un tel transport est exorbitant », dit Jacky Bonnemains. Joint par Reporterre, Patrick Rondeau, responsable « sécurité-sureté-environnement » des armateurs de France, estime un tel transport à trois millions d’euros ! « Ensuite, poursuit M. Bonnemains, les navires capables de rapatrier le Cosette sont extrêmement rares sur le marché et doivent être réservés plusieurs mois à l’avance. Quant à l’importante voie d’eau et au péril imminent dont on nous a parlés, cela ne tient pas debout : le Cosette a résisté à huit heures de remorquage et il a fallu le dynamiter pour qu’il coule ! »

Pressions ou impératif ?

Les deux hommes pensent que le préfet a subi les pressions du directeur du port. Selon eux, la présence du Cosette gênait le projet d’extension du port de Fort-de-France, que contestent les écologistes.

Le cabinet du secrétaire d’Etat chargé des Transports, de la mer et de la pêche, Alain Vidalis, conteste cette interprétation. « Les services de l’Etat parlent d’une seule voix [le Grand Port Maritime de la Martinique est un établissement public, NDLR] », assure un conseiller du secrétaire d’Etat. La question de l’extension du port est selon lui complétement décorrélée de celle du Cosette. « Le navire était sur l’hydrobase Sud, à l’extrême opposé de la Pointe des Grives où doit avoir lieu l’extension. Cette théorie du complot n’a aucun sens ! »

La possible océanisation du navire n’a, selon le cabinet, pas été évoquée avant l’été. « Il s’agit d’une solution que nous avons alors écartée a priori considérant qu’elle ne pouvait avoir lieu qu’en dernier recours », insiste le conseiller.

Il confirme qu’il a en revanche été question de rapatrier le Cosette en métropole. « Comme nous n’avions réussi ni à réunir les conditions d’un démantèlement sur place du bateau ni à le vendre, nous avons effectivement pensé à le rapatrier à Bordeaux car un bateau de transbordement se trouvait dans la zone ».

Malheureusement, ajoute-t-il, « il y a eu une situation d’urgence et l’immersion était devenue nécessaire faute de quoi le navire aurait coulé dans le port du fait du contexte climatique et menacé les installations portuaires ».

Dépolluer, démanteler et recycler le navire sur place, cela n’était pas possible répète ce spécialiste. « On ne s’improvise pas du jour au lendemain découpeur de navire ! Il y a des procédures à respecter sur les questions de police de l’eau, de prévention des risques, les composites, l’amiante, etc. Aucune solution locale n’a été jugée suffisamment crédible ».

Qui plus est, la cale sèche du Port de Martinique n’était pas disponible. « Elle était occupée ou réservée par des navires, notamment militaires. L’économie locale n’était d’ailleurs pas unanimement favorable à rompre son plan de charge pour accueillir le Cosette », ajoute-t-il.

Version contestée

L’océanisation du Cosette a donc été, selon les autorités, un cas de force majeure. Robin des Bois, qui conteste cette version, a annoncé qu’il n’excluait pas d’attaquer l’Etat en Justice. L’association a écrit le 13 novembre 2014 au préfet de Martinique. « Nous exigeons que nous soient communiquées toutes les expertises montrant l’aggravation de l’état du navire depuis son arrivée à Fort-de-France en 2010 ainsi que tous les documents relatifs aux différentes options de son démantèlement », indique Jacky Bonnemains.

Le fondateur de Robin des Bois avertit : « Sans réponse au 15 décembre, ou si les documents n’existent pas ou montrent qu’il n’y a pas eu de véritable suivi ni de réelle volonté de dépolluer et de démanteler le Cosette pour le recycler comme l’exigent les conventions internationales, nous saisirons le Tribunal administratif de Fort-de-France. »


« COULER LE COSETTE, C’ÉTAIT COULER LA CONVENTION DELE ! »

Chez Robin des Bois, on s’est frotté les yeux quand on a reçu, en 2010, la photo du Cosette, vieux cargo de 99 mètres de long abandonné à quai à Fort-de-France. Jacky Bonnemains est devenu, au fil des décennies, l’un des grands connaisseurs de la sécurité maritime et du démantèlement des bateaux – l’association édite un bulletin trimestriel sur ce sujet. En comparant des photos, il reconnaît très vite l’un de ses vieux ennemis, le Zanoobia.

« Construit en 1966, le Cosette avait eu au milieu de sa carrière le nom de Zanoobia. Un nom mythique pour nous, car le Zanoobia a participé à l’exportation depuis l’Europe vers les pays du tiers monde de déchets toxiques de l’industrie européenne et suisse », rappelle le fondateur de Robin des Bois.

L’une de ses virées est restée dans les mémoires. En janvier 1987, dix mille fûts toxique quittent l’Italie pour Djibouti, avant d’être détournés vers le Venezuela. Là, ils sont déchargés en cachette et provoquent la mort d’un enfant. Caracas obtient de l’Europe le retour des fûts qui, réembarqués, parviennent à Tartous, un port syrien. La cargaison est si toxique que la Syrie n’en veut pas.

C’est alors, en mars 1988, que le Zanoobia entre en jeu. « Il a réembarqué ces déchets pour la Grèce qui n’en a pas voulu non plus. Le navire a alors erré pendant plus de deux mois en Méditerranée avant que l’Italie dont ils provenaient à l’origine accepte de les reprendre », poursuit Jacky Bonnemains.

Ce périple jouera un grand rôle dans la signature en 1989 de la Convention de Bâle, traité international qui a freiné l’exportation de matières dangereuses depuis l’Europe et les Etats-Unis.

« L’épopée du Zanoobia a servi à accélérer la signature de ce traité. Le couler au large de la Martinique, c’est d’une certaine manière couler la Convention de Bâle. Cela a renforcé notre désir de le voir démantelé et recyclé. Cela n’a malheureusement pas été le cas », déplore le militant écologiste.


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Source : Philippe Desfilhes pour Reporterre

Photos :
. chapô : Le Cosette en train de couler le 4 novembre 2014 :Marine nationale
.Cosette à quai : Robin des Bois
. Zanoobia : Editions Cetim.

Lire aussi : La destruction des armes chimiques syriennes risque de polluer la Méditerranée


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