Une boulangerie pour insérer les jeunes en galère

Durée de lecture : 4 minutes

26 octobre 2013 / Marina Bellot (Secours catholique)

« Drôle de pain » a ouvert ses portes en février dernier à Montpellier. Une boulangerie pas comme les autres : au pétrin travaillent des jeunes en contrat d’insertion. Avec la solidarité comme levain et le souci de la qualité, le pain y est excellent.


« Souriez, vous êtes chez Drôle de pain [1]. » Même le client le plus revêche trouverait une raison de suivre l’injonction placardée au mur. Ici, la baguette est artisanale, le croissant est au beurre AOP, le mobilier est chiné chez Emmaüs et les produits d’entretien sont bios. Last but not least : Drôle de pain est l’une des seules boulangeries de France à avoir l’agrément “entreprise d’insertion”, dont la vocation est d’intégrer par le travail des personnes en grande difficulté.

À la tête de cette boulangerie, Antoine Soive mène sa barque avec l’aplomb d’un entrepreneur chevronné. Il faut dire qu’à 28 ans, ce Sarthois a déjà un passé bien rempli. Titulaire d’un CAP boulangerie-pâtisserie, le jeune homme a passé ses premières années de vingtenaire à allier ses compétences professionnelles, son envie de transmettre et sa passion du voyage.

Au Vietnam, il forme à la pâtisserie de jeunes apprentis « aux passés mouvementés ». Puis en Inde et deux ans plus tard au Niger, il porte à bout de bras des projets de boulangeries solidaires. À 26 ans, le jeune bourlingueur commence à fatiguer et a « des envies de vin rouge ».

Farinez-vous

Il revient s’installer en France, où il ne souffle pas longtemps : une rencontre le convainc de s’associer à un nouveau projet, Farinez-vous, qui ouvrira en 2009 à Paris et deviendra la toute première boulangerie d’insertion de France. « Dans toutes ces expériences, le cœur du projet est social, commente Antoine. Il s’agit de former, de réinsérer, bref de transmettre. »

C’est sur le modèle de Farinez-vous qu’il décide de lancer sa propre boulangerie. Direction Montpellier, pour « sa qualité de vie et son dynamisme », avec un objectif : rassembler les 350 000 euros nécessaires pour monter sa petite entreprise.

Commence alors un long parcours du combattant : il faut débusquer les partenaires potentiels, frapper aux portes, et quand elles s’ouvrent enfin raconter, expliquer, justifier. Antoine sait défendre son projet. Le Secours Catholique et la fondation Caritas, notamment, répondent présents et mettent à eux deux 60 000 euros. « Ce sont des partenaires solides, vraiment à l’écoute », dit-il.

De tous ceux qui ont accepté de le soutenir (de Vinci au Crédit coopératif en passant par le Conseil régional du Languedoc-Roussillon), il s’est fait un devoir de tirer le meilleur : « Je les sollicite beaucoup, je suis leurs conseils. Eux sont valorisés, moi j’apprends énormément, et le gagnant c’est le projet. »

« On fait nos mélanges de farines et nos levains liquides »

Une fois les fonds réunis, Antoine s’attèle à constituer l’équipe. Les CV affluent, les entretiens se succèdent pour trouver les futurs « piliers de l’entreprise », les encadrants qui transmettront le savoir-faire aux personnes en insertion. Antoine en recrute trois, aussi doués dans leur métier que rodés à la pédagogie, puis embauche trois jeunes sous contrat d’insertion [2]. « Mon objectif, c’est qu’ils aient à l’issue de la formation un vrai métier entre les mains », dit-il.

Et pour que solidarité n’aille pas sans rentabilité, Antoine mise sur la qualité : « Les gens reviennent parce qu’ils savent que l’on propose de bons produits, du fait maison. Aujourd’hui 70% des boulangeries vendent des viennoiseries industrielles. Nous, on fait nos mélanges de farines, on ajoute nos graines, on fait nos levains liquides… C’est important pour les clients, pour l’éthique, et pour les personnes en insertion. »

Derrière les fourneaux, Hamidou, 26 ans, a la satisfaction de « sortir de bons produits », sous le regard formateur de Julien, sa moitié de binôme : « Hamidou et moi on passe plus de temps ensemble que je n’en passe avec ma femme ! Le côté humain est très important, il faut être à l’écoute, patient, attentif. C’est un travail sur le savoir-faire et sur le savoir-être. »

Dans la file qui ne cesse de s’allonger à l’heure du déjeuner, les clients, venus pour la plupart des nombreux bureaux voisins, ont le choix entre plusieurs formules de 7 à 9 euros, avec sandwich copieusement garni ou salade sur mesure.

« On fait 110 couverts par jour en moyenne », précise Antoine. Un client attablé devant la (déjà) fameuse tarte amandine/framboises de la maison a testé l’endroit après avoir lu un article dans la Gazette de Montpellier : « Je sais que ce n’est pas une boulangerie comme les autres. Mais s’ils faisaient du social et que ce n’était pas bon, je ne viendrai pas. Là, c’est parfait. »

Sept mois après avoir ouvert le rideau, Antoine sait qu’il ne fait pas fausse route : « Les chiffres sont quasiment conformes au prévisionnel et, surtout, l’équipe est unie, solide, motivée. Les fondations sont posées. »


Notes

[1] 1401 avenue du mondial 98, 34000 Montpellier.

[2] Contrat à durée déterminée d’insertion, de quatre mois à deux ans, donnant droit à une aide de 9 681 € par an et par poste en équivalent temps plein.



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Source et photo : Secours catholique

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