Aux Philippines, une urgence oubliée : les toilettes

Durée de lecture : 6 minutes

19 novembre 2013 / Aurélie Blondel (Reporterre)



Dans les régions dévastées par le typhon Haiyan, fournir aux rescapés des moyens décents et sécurisés de faire leurs besoins figure parmi les priorités. Afin, surtout, d’éviter la propagation des maladies.


Des comprimés pour désinfecter l’eau. Des biscuits protéinés. Du riz. Des médicaments. De l’eau potable. Mais aussi des dalles pour construire des toilettes et des sacs biodégradables dans lesquels déféquer. Dans leurs convois d’aide qui arrivent peu à peu dans les régions des Philippines ravagées par le typhon Haiyan du 8 novembre, les ONG n’ont pas oublié le matériel pour répondre à l’un des besoins les plus élémentaires des rescapés. Car lors des catastrophes humanitaires, la question des toilettes est une des priorités pour les humanitaires, soucieux d’éviter les épidémies – donc la sur-catastrophe.

Le risque sanitaire, c’est surtout la propagation des maladies diarrhéiques. De la « simple » gastro à la dysenterie et au choléra, qui se propagent via les matières fécales. Pour les populations fragiles, comme les enfants, et sans accès aux soins, les diarrhées sont souvent mortelles.

Or, « les personnes qui vivent aujourd’hui sur les ruines de leur maison ou dans les centres de regroupement font très largement leurs besoins dehors, un peu partout, décrit Lucile Grosjean, actuellement aux Philippines pour l’ONG Action contre la faim (ACF). Souvent dans les centres de regroupement il y avait quelques latrines mais pas assez. Les cas de diarrhées sont clairement en hausse d’après les centres de santé. En jouant par terre, les enfants se retrouvent avec des matières fécales sur les mains, donc potentiellement à la bouche. Où je me trouve, dans la province de Capiz, sur l’île de Panay, ACF commence à construire des latrines. »

Des sacs « pipi-caca » adoptés en Haïti

« Nous avons envoyé lundi vers l’île de Cebu 700 dalles de toilettes, qui devraient servir à 14 000 personnes, et 30 000 sacs biodégradables », explique de son côté Ian Bray, de l’ONG Oxfam. Les dalles ? Des plaques en plastique qui, placées sur un trou creusé dans le sol, permettent de construire rapidement des toilettes à la turque. « Elles sont conçues spécifiquement pour les situations d’urgence, détaille Julien Eyrard, référent eau et assainissement à ACF. « Elles sont empilables, donc facilement transportables, et rigides, pour éviter les accidents. » (Vous les verrez dans cette courte vidéo d’Oxfam au Pakistan.) « Dans un premier temps, on place souvent une bâche au-dessus, pour l’intimité, mais l’objectif est de poser ensuite des portes avec loquet. »

Solution plus flexible et plus rapide encore : les sacs Peepoo – « pipi-caca ». (Démonstration dans cette vidéo d’Oxfam en Haïti.) Fabriqués et vendus aux ONG par une société suédoise, ils sont biodégradables et voués à être collectés et compostés. L’objet, composé d’un sac intérieur et d’un sac extérieur, est très simple d’utilisation. Il est en outre tapissé d’urée pour désinfecter les matières fécales et éviter les odeurs.

Les humanitaires ont commencé à s’en servir en Haïti après le séisme de 2010 parce qu’il était souvent difficile de creuser là-bas ; il est aujourd’hui devenu un des outils de base dans la gestion des catastrophes naturelles, pour certaines ONG. La Croix-Rouge suisse le place même dans le « kit d’hygiène » distribué aux Philippines, aux cotés des savons et autres brosses à dents. « Ces sacs sont utiles partout où on ne peut pas creuser – dans les zones trop denses, sur les terrains bétonnés ou couverts de débris, les sols trop durs, les sols trop sablonneux pouvant s’effondrer, les zones où les nappes phréatiques sont affleurantes et où il y a risque de pollution », dit Julien Eyrard.

Question de sécurité, aussi

« Selon les endroits, il y a d’autres techniques, poursuit-il. Exemple : la location de cabines de chantier, mais c’est cher et il faut les vidanger chaque jour. Pour moi, la solution la plus prometteuse quand la place manque est l’utilisation d’activateurs : des bactéries versées dans les fosses accélèrent la digestion naturelle des selles, réduisant le souci de stockage. Plusieurs sociétés en fabriquent, nous effectuons des tests pour trouver la bonne marque. » A situations locales multiples, solutions diverses.

« La question des latrines est souvent vue comme l’étape d’après, conclut Julien Eyrard. Même si le sujet est délicat, un peu tabou, c’est dès les premiers jours qu’il faut s’y atteler. » D’autant que le problème n’est pas que sanitaire, il est aussi question de dignité et de sécurité. Les humanitaires s’inquiètent des risques pour les femmes et enfants qui s’isolent la nuit pour faire leurs besoins à ciel ouvert. « Les agressions ne sont pas rares dans ce genre de situations, indique Ian Bray. Aucune information ne nous est remontée pour l’instant pour les Philippines mais ça ne signifie pas que ça n’arrive pas, il faut rester vigilant. »

Le manque de toilettes et ses impacts sanitaires ou sécuritaires ne sont d’ailleurs pas l’apanage des situations d’urgence : un tiers de l’humanité n’a toujours pas accès à des latrines décentes. Alors, pour mobiliser les donateurs et les gouvernements des pays en voie de développement, l’ONU a déclaré ce mardi 19 novembre... « Journée mondiale des toilettes » (lire ci-dessous). Sans rire.


Pas que drôle, la Journée mondiale des toilettes...

Coincée dans le calendrier entre la Journée sur les antibiotiques et celle du souvenir trans, la Journée mondiale des toilettes a tout pour faire sourire. Elle vise toutefois à attirer l’attention sur un problème aux impacts graves : 2,5 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à des WC décents. Et pas qu’en Afrique, tous les continents sont concernés.

Tabou oblige, la question mobilise peu. Sans compter qu’il n’est pas très prestigieux, pour un gouvernement, de s’emparer du problème, déplorent les ONG. « Le régler ne serait toutefois pas forcément cher, il y a des solutions basiques », souligne Kristel Malègue, coordinatrice de la Coalition Eau.

Les enjeux sont importants : avant tout éviter la propagation des maladies diarrhéiques via les excréments, mais aussi éviter les coûts liés à ces maladies (absences, soins) pour les familles et les économies des pays en voie de développement. Et puis, rappelle l’ONU, faire ses besoins à ciel ouvert « a aussi un impact sur les populations vulnérables, comme les personnes handicapées et les femmes, plus exposées à la violence sexuelle ». Et saviez-vous que l’absence de WC à l’école est « l’une des principales raisons pour lesquelles les filles ne continuent pas leurs études quand elles atteignent la puberté » et qu’elles ont leurs règles ?





Source : Aurélie Blondel pour Reporterre.

Photos :
. Aux Philippines : enfants à Tacloban (Lucile Gorsjean – ACF/2013).
. Journée mondiale des toilettes : Albert Amgar.

Lire aussi : Philippine : un pays durablement meurtri.


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