« El impenetrable », un western écologiste

Durée de lecture : 5 minutes

31 mars 2014 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Le documentaire El impenetrable, de Daniele Incalcaterra, vient de sortir sur les écrans. Il raconte l’histoire vraie d’une réserve naturelle, constituée contre vents et marées au Paraguay, pays qui connaît le plus fort taux de déforestation d’Amérique Latine.


A la mort de son père, Daniele Incalcaterra reçoit un curieux héritage. Une terre au Paraguay, dans la région du Chaco. Cinq mille hectares de sols arides, de cactus et d’arbres épineux. Daniele Incalcaterra n’a pas l’âme d’un propriétaire, il n’est ni paysan, ni Paraguayen. Son métier, c’est de faire des films.

Le réalisateur décide donc de restituer cette terre à son peuple originaire, les Indiens Guarani-Ñandeva. Il part pour le Chaco, caméra sur l’épaule. Mais tout ne va pas se dérouler comme prévu, et le documentaire prend rapidement des allures de thriller. El impenetrable retrace l’histoire de son périple.

Un film à mi-chemin entre fiction et réalité, mais pourtant « rien n’est répété, tout est en direct, précise le réalisateur. C’est un western contemporain ». Tous les ingrédients sont réunis.

Un milieu hostile

Le film s’ouvre sur une route, droite et poussiéreuse. À perte de vue, le même paysage, un mélange de désert et de forêt. Sauf que la forêt recule, emportée un peu plus chaque jour par la déforestation. Le Chaco est la région d’Amérique Latine où le taux de déboisement est le plus élevé, devant l’Amazonie.

« Ce qui est frappant, c’est la disparition des sons, explique Fausta Quatrini, co-réalistrice et compagne de Daniele Incalcaterra. Avant, on entendait des milliers d’insectes, des bruits d’animaux, et maintenant, plus rien, à part les vaches ». Les troupeaux de bovins remplacent les jaguars, et les vaqueros, ou cow-boys, font fuir les Indiens.

El impenetrable, nom donné au Chaco pour son caractère inhospitalier, est désormais un espace ouvert à la conquête et soumis à l’avidité des grands propriétaires terriens. La propriété de Daniele Incalcaterra, en revanche, est devenue impénétrable. Des cadenas en interdisent l’accès. Les routes autrefois communales ont été privatisées par ses voisins. Des voisins aussi hostiles que l’environnement.

Les bons, les brutes et les truands

Du côté des bons, notre protagoniste, Daniele Incalcaterra, qui laisse la caméra à sa compagne pour endosser son rôle de propriétaire naïf, bien intentionné, un peu dépassé par les événements mais déterminé. Avec lui, les communautés autochtones, isolées et expropriées. « Les Indiens sont les garants d’une conscience écologiste, explique le réalisateur. Ils ont une conception du monde où l’homme est l’égal des autres êtres vivants ».

Avec lui enfin, l’ex-Président de la République, Fernando Lugo, destitué en 2012. Un allié de poids, indispensable pour faire face au pouvoir de Tranquillo Favero, propriétaire des terres entourant les 5000 ha de Daniele Incalcaterra. À la tête d’une des plus grosses fortunes du pays, Tranquillo Favero dirige une industrie agroalimentaire très puissante. Viande, soja transgénique, pesticides, semences... il maîtrise la chaîne de production de bout en bout.

« Le pouvoir, c’est la terre en Amérique Latine, explique le réalisateur. Au Chaco, 80 % des terres sont détenus par 2 % des habitants ». Alors quand Favero s’oppose au projet de son petit voisin sorti de nulle-part, l’histoire vire au combat de David contre Goliath.

Fièvre de l’or (vert) et corruption

Bien vite, Daniele Incalcaterra se rend compte qu’il ne pourra pas restituer la terre aux Indiens. Ses puissants voisins ne le permettront pas. Il décide alors de transformer sa propriété en réserve naturelle « gérée en co-gestion avec les communautés autochtones ». Mais le chemin est semé d’embûches.

Ainsi, il apprend rapidement qu’ils sont deux, lui et un Uruguayen, à posséder son lot de terres. La faute à un État corrompu. La bataille pour la terre se déplace dans les tribunaux et jusqu’au Palais présidentiel. Il faut l’accord du chef de l’État pour créer une réserve.

The end : happy or not happy ?

La réserve finit par voir le jour. Daniele Incalcaterra plante un panneau estampillé « Arcadia » à l’entrée de sa propriété. Dans la Grèce antique, Arcadia désignait une région du Péloponnèse à la fois fantastique et paradisiaque. Un éden terrestre.

« La réserve est maintenant un symbole de résistance, une utopie au milieu du désastre de la déforestation », explique le réalisateur. Une utopie qu’il faut continuer à défendre. Car le panneau a depuis été arraché. Et le projet de réserve est en panne, faute de financement.

Daniele Incalcaterra ne baisse pas les bras pour autant. « Je ne peux pas être pessimiste. J’ai un enfant de 3 ans et demi, et je veux lui montrer que c’est possible, qu’on peut faire bouger les choses ».

Cette terre de 5000 ha dont il voulait se débarrasser fait donc désormais partie intégrante de sa vie. Il s’y rend régulièrement. Il s’est attaché à son air sec et chaud. Comme le spectateur s’attache à ce réalisateur à moitié rêveur et à son histoire, à la fois désolante et pleine d’espoir.


- Voir les séances en France

Complément d’informations :

. Les Indiens ayoreo lancent un appel urgent à un magnat de l’industrie (Survival France)
. Paraguay : le taux de déforestation le plus élevé au monde (Survival France)



Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : Les films d’ici
. carte : Wikipedia.

Lire aussi : Les surprises de « L’homme aux serpents ».


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