Energie : la France est aveugle

Durée de lecture : 7 minutes

7 octobre 2013 / Marc Théry

La classe dirigeante française s’obstine à rester enfermée dans le système nucléaire. Pendant ce temps, l’Allemagne avance, avec difficulté mais sûrement, sur la voie d’un nouveau système énergétique.


EnR-bashing : enfin une chance de médaille pour la France !
Ceux qui sont heureux de pointer les problèmes pour justifier leur inaction, et ceux qui, juste, trouvent des solutions.

On connaît la vogue actuelle du « bashing », dans les médias, le monde politique, chez les « humoristes », mode qui, peu à peu, par le phénomène de construction de l’opinion publique, gagne l’ensemble de la société. Prenez un sujet ou une personne, et trouvez tout ce qui permettra de la déglinguer.

A l’occasion des élections allemandes, ce sont les énergies renouvelables qui sont dans le collimateur. Quand on regarde les chiffres, il semblerait que l’Allemagne se porte plutôt mieux que la France : chômage au plus bas, solde des échanges aussi positif que le nôtre est négatif, pour ne regarder que ces deux chiffres. Eh bien, ce ne seraient qu’apparences : en fait, tout y va mal, les couches les plus défavorisées notamment sont dans une situation catastrophique, indigne d’une démocratie moderne, et la politique énergétique du pays le mène à une ruine certaine, si l’on en croit nos oracles nationaux.

Non seulement ils ont une électricité beaucoup plus chère (deux fois) que la nôtre, mais elle va continuer à augmenter (pas la nôtre, bien sûr ?), et leur recours forcené aux énergies renouvelables est en train de mettre en péril leurs grands producteurs d’électricité, ainsi que tout le système énergétique européen, non content de multiplier les émissions de GES par le recours au charbon.

C’est ce qui ressort de nombreux articles, des interventions de « spécialistes » et des responsables politiques, pour une fois unanimes, comme de la communication de nos grands groupes de l’énergie.

La réalité est bien différente, comme tout un chacun peut le constater en allant là-bas et en lisant les publications en allemand ou en anglais : l’électricité est deux fois plus chère pour les particuliers, mais ils consomment en moyenne deux fois moins que les ménages français, ce qui fait que cela ne leur coûte finalement pas plus cher.

Les entreprises, quant à elles, bénéficient de tarifs extrêmement bas, qui leur assurent une bonne compétitivité. Suite à l’accident de Fukushima, les Allemands unanimes, ont pris une décision à la fois courageuse et prudente : l’arrêt immédiat de 30 % de leur potentiel de production nucléaire qui ne leur semblait pas présenter les garanties suffisantes de sécurité immédiate. Cela représentait environ 10% de leur production.

Ils ont pu le faire parce que, depuis des dizaines d’années, ils travaillent à des solutions alternatives aux énergies fissiles et fossiles, autour de l’ensemble des énergies renouvelables. Mais sur le coup, il faut passer le cap que la prudence imposait, d’où un retour très partiel et transitoire au charbon. 28% de l’électricité allemande sont déjà d’origines renouvelables.

En France, on a préféré, comme d’habitude, jouer l’air de « tout va très bien madame la Marquise », comme Ray Ventura en 1935 : Toutes nos centrales ont droit à une rallonge de dix ans, et le gouvernement n’a même pas les moyens légaux d’en arrêter une seule pour remplir une promesse électorale. Ce qui finalement semble arranger tout le monde : encore du temps « gagné » avant de ne plus avoir l’excuse de l’absence de loi.

Mais le plus inquiétant dans l’EnR-bashing que nous vivons, c’est ce qui se dit sur les prix de l’électricité renouvelable : tout serait hors de prix, sans commune mesure avec notre « cher » nucléaire « bon marché ».

En fait, l’éolien terrestre vend depuis 2007, sans augmentation, son kWh entre 0,028 (vous avez bien lu) et 0,082 €/kWh, quand le coût de revient du kWh de l’EPR de Flamanville s’établira, d’après les chiffres officiels, au voisinage de 0,11 €/kWh. Mais « on » préfère en haut lieu entraver le développement de l’éolien terrestre et favoriser l’éolien offshore qui présente l’immense avantage (cherchez pour qui) de coûter autour de 0,20 €/kWh.

Pour le photovoltaïque, c’est la même chose : le tarif de rachat pour les installations jusqu’à 100 kWc a considérablement baissé : aujourd’hui 0,14 €/kWh, très près donc du seul prix de revient de Flamanville, et, comme l’a noté la Cour des Comptes, en dessous des prix résultant des appels d’offres lancés pour les projets de plus de de 100 kWc, dont profitent les grands groupes, comme pour l’éolien offshore.

Et, si nous n’étions pas entrés dans un syndrome du « achetons français » mal placé, les prix du photovoltaïque pourraient continuer à baisser, puisque les producteurs américains annoncent eux aussi, comme les Chinois, une baisse de 30% du Wc, à 0,30$ pour 2017 (vous avez bien lu : 0,24 €/Wc), alors qu’il est encore aujourd’hui en France plus près de 1 € que de 0,50. Mais ce sera pour les autres, tous ces pays qui annoncent dès aujourd’hui que la parité réseau est atteinte pour le PV, et qu’il est plus intéressant de le consommer que de le mettre sur le réseau. Nous en avons déjà parlé précédemment.

Et là, nous nous rappelons alors de la fameuse découverte des polytechniciens : une puce dont on a coupé cinq pattes devient sourde, parce qu’elle ne saute plus quand on lui dit « saute ». Quand tout est fait pour que les énergies renouvelables soient (très) chères, il n’est pas étonnant qu’elles le soient. C’est le débat de fond.

Au-delà, il y a bien sûr des difficultés techniques pour passer d’un modèle d’approvisionnement électrique entièrement fondé sur des productions massives concentrées, articulées sur un réseau en arbre, de la THT à la BT (basse tension), à un modèle d’approvisionnement accueillant aussi des productions diffuses, plus faibles mais réparties sur de vastes aires géographiques, à toute proximité des points de consommation (donc ne nécessitant pas de transiter par le réseau HT).

L’éolien et le PV sont variables, selon les caprices de la météo et l’heure dans la journée : Il y a des moyens de s’en accommoder et de profiter à plein de ces productions, sans multiplier les CCCG (centrales à cycle combiné au gaz), comme on voudrait nous le faire croire. Ces moyens sont notamment au nombre de trois :

• la diversité du bouquet énergétique (éolien, PV, biogaz en cogénération etc.), qui permet de faire jouer les complémentarités ;
• le stockage de l’énergie, qui se développe dans de nombreux pays, et maintenant même pour les particuliers équipés de toitures PV (en Allemagne et en Californie, par exemple) ;
• les réseaux intelligents (Smart Grids et Micro Grids), qui permettent d’adapter dynamiquement la puissance consommée à la puissance disponible (production et stockage). La France a dans ce domaine aussi un retard considérable, et il est amusant de lire dans la presse spécialisée (française) qu’EDF annonce le lancement du premier laboratoire européen d’expérimentation des Smart Grids.

Bien sûr, tous nos voisins ont déjà des réseaux entiers, sur le terrain, qui utilisent ces technologies, du Portugal au Danemark, alors que nous n’arrivons même pas à articuler les balbutiements dans ce domaine, et que le fameux compteur Linky, annoncé en fanfare, n’est certainement pas l’outil de cette mutation, comme le montrent les expérimentations en cours.

Il est vrai que tout ceci demanderait un sérieux effort d’adaptation de la part des industriels du secteur, comme sont obligés de le faire les industriels allemands, aiguillonnés par les initiatives locales, citoyennes, municipales, très actives outre-Rhin, quand elles sont quasi inexistantes chez nous.

Ils ont transitoirement quelques problèmes de rentabilité, mais ils vont s’adapter sans casse, et pour le moment, les énergies renouvelables ont créé en Allemagne 400 000 emplois, soit trois à quatre fois plus que les emplois français dans la filière nucléaire…



Source : Marc Théry pour Reporterre.

Marc Théry est consultant et porteur de projets énergétiques territoriaux.

Photo : Energie 3.0

Lire aussi : En Allemagne, ce sont les citoyens qui mènent la transition énergétique

16 octobre 2019
L’accès à l’eau, enjeu de la guerre turque en Syrie
Tribune
15 octobre 2019
Lubrizol : des analyses rassurantes, mais insuffisantes
Enquête
15 octobre 2019
L’étrange victoire d’Extinction Rebellion
Édito




Du même auteur       Marc Théry