Au Kazakhstan, l’ancêtre de toutes les pommes est menacée
L'entrée du parc national d'Ile-Alatau au Kasakhstan, lieu supposé de l'apparition des tout premiers pommiers. - © Thomas Guichard / Reporterre
L'entrée du parc national d'Ile-Alatau au Kasakhstan, lieu supposé de l'apparition des tout premiers pommiers. - © Thomas Guichard / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
L’ancêtre de toutes les variétés de pommes du monde est un fruit sauvage d’Asie centrale. Au Kazakhstan dont la pomme est un symbole, le changement climatique menace l’arbuste qui la produit.
Esik (Kazakhstan), reportage
Sur le bord de la route, les pommiers à perte de vue sont émaciés par l’arrivée de l’hiver sur le sud du Kazakhstan. C’est du moins ce qu’il paraît, car ce jour-là le brouillard embrume tout. Derrière son volant, le chauffeur de taxi ajoute : « Bientôt, il ne restera de pomme que le logo de la station essence, à l’entrée du village. »
Ce trait d’humour noir caractéristique de l’esprit kazakh illustre une anomalie qui a fait son chemin parmi la communauté scientifique : au crépuscule de la saison de la pomme, entre novembre et décembre, eux comme les habitants du village d’Esik s’interrogent. Repousseront-elles l’année prochaine ? Chaque printemps, les branches donnent moins de fruits ou meurent.
Ces arbustes ne sont pas n’importe lesquels. Au creux des montagnes entre le Kazakhstan et le Kirghizistan, un combat se livre pour la survie de la lignée génétique du fruit le plus consommé en France, et le quatrième dans le monde en 2022, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) : la pomme. Comme Homo sapiens, la pomme aussi a son Luca (Last universal common ancester, dernier ancêtre commun universel) au nom de Malus sieversii, une pomme sauvage dont on trouve les plus anciennes traces d’ADN en Asie centrale.
Si l’on écarte le mythe d’Adam et Eve, la pomme originelle serait apparue ici, entre les contreforts des sommets kirghizes et les environs d’Esik. Au pied du pic Talgar (4 979 mètres), la gorge de Turgen est l’un des lieux de naissance supposés. La légende qui traverse les générations dit que les pommiers donnent un goût sucré à la rivière.
Après enquête, la multitude de variétés de pommes sauvages, certaines acides, d’autres carrément amères, jette de sérieux doutes sur cette croyance. En revanche, les habitants sont d’accord avec la science sur un point : il y a effectivement moins de pommiers.
Ce n’est pas nouveau : depuis la fin de l’Union soviétique, en 1991, 70 % du territoire couvert par les Malus sieversii a disparu, selon une étude parue dans la revue Diversity en 2022. Au point que l’espèce a été placée sur la liste rouge des espèces en danger au Kazakhstan, au Kirghizistan et en Chine. Et le phénomène, observé depuis le milieu des années 2000, semble s’accélérer.
Chèvres, touristes et sangliers
À chacun ses explications. Les villageois de Turgen assurent que les troupeaux de chèvres croquent les pommiers jusqu’à épuisement. Un fils de berger à cheval nie toute implication des bêtes de son père et attribue la disparition des pommiers sauvages au surtourisme. De fait, les yourtes façon AirBnb se multiplient sur ce flanc de la montagne. De là à expliquer la disparition de milliers, peut-être de centaines de milliers d’arbres par an…
Affalé au chaud dans sa guitoune, le garde-barrière du parc national d’Ile-Alatau, après avoir empoché un généreux passe-droit, donne lui aussi son sentiment : « Le climat s’est réchauffé, ce qui est mauvais pour les pommiers. Les sangliers grimpent plus haut et le sommet est de moins en moins enneigé. »
Selon les scénarios établis par le chercheur chinois Zhongping Tian et son équipe de l’université de la Chine de l’est, à Shanghaï, dans l’article de Diversity, « l’aire de répartition du pommier sauvage connaîtrait de fortes contractions d’ici les années 2050 et 2090 ». En plus de l’augmentation des températures, estimée, en Asie centrale, pouvoir atteindre + 5,4 °C avant la fin du siècle, l’apparition d’insectes nuisibles et de l’assèchement des sols aggravent concomitamment le phénomène.
« Les efforts de conservation pourraient échouer »
Dans le meilleur des cas, les projections de l’étude estiment que la géographie des pommiers sauvages se déplacerait de 150 km au nord à l’intérieur du Kazakhstan et dans la région voisine du Xinjiang, en Chine. Les chercheurs ajoutent toutefois que « les migrations sur de longues distances et les échanges de gènes associés se produisent rarement parmi les populations fragmentées de pommiers sauvages, ce qui suggère que les efforts de conservation de cette espèce pourraient échouer ».
Ces études scientifiques, Nizam Ibraimov, un marchand de fruits et légumes d’Esik, les a devancés depuis longtemps. Tout en touillant sa bouilloire sur le poêle de son magasin, il soupire : « Quand j’étais petit, les pommiers étaient partout. Désormais il faut prendre la voiture pour les cueillir ».
Ce constat l’a conduit à chercher une solution. Car Nizam Ibraimov est pomiculteur de père en fils et ses revenus reposent à moitié sur la vente de pommes. Afin de sauver ces arbustes historiques, mais surtout pour rendre un commerce plus lucratif — il ne s’en cache pas — le primeur s’est lancé dans le croisement avec des espèces communes.
À sa demande, des blouses blanches d’Almaty passent une fois l’an récupérer des échantillons et réaliser l’opération dans leur laboratoire. Cela donne une pomme sauvage domestiquée, c’est-à-dire conforme aux normes de la production à gros volumes. Il en cultive plusieurs hectares à la sortie d’Esik. De la dernière récolte il ne reste que deux ou trois cagettes en plastique à l’entrée de sa boutique.
La pratique se généralise. Dans le village d’à côté, Karakemer, une fabrique de jus et de vin de pommes a même été ouverte. Si l’ADN est préservé, quoique mêlé à des variétés internationales, cela ne sauve pas pour autant les Malus sieversii. Un client qui ne réalise peut-être pas sa chance repart avec une livre dans un sac en plastique. Cette saison, les dernières pommes sauvages finiront séchées, prêtes à être croquées en friandises quand la neige aura figé le temps.
Un futur sans pommes ?
Dans l’oblys (région) d’Almaty, la pomme a toujours été là et peu imaginent ce que pourrait être la vie des prochaines générations sans elle. La capitale culturelle du Kazakhstan porte ce fruit jusque dans son nom : Almaty signifie « pleine de pommes » en kazakh. Son nom soviétique, Alma-Ata en russe, signifiait aussi « père des pommes ».
Il est toutefois impossible, même à l’emblématique Bazar vert, de mettre la main sur ces pommes sauvages, remplacées par l’aport, une espèce domestique d’Asie centrale, et des golden telles qu’on en trouve dans les supermarchés français. « On a fait venir des variétés de l’étranger pour coller au marché européen. En important aussi leurs maladies, cela n’a fait qu’aggraver le problème », assure Narmukhan Sarybaïev, conseiller chez Agro Fin Consult et spécialiste kazakh du secteur de la pomme.
Loin de s’inquiéter, le ministre de l’Agriculture, Yerbol Karashukeïev, a semblé, lors d’un discours cet été, se réjouir de ce grand remplacement : l’année prochaine, le ministère estime que la récolte passera de 205 000 à 352 000 tonnes. Des chiffres erronés, basés sur des calculs arbitraires réalisés à Astana, la capitale, selon Narmukhan Sarybaïev.
« Les producteurs tous types de variétés confondus voient déjà l’effet sur les feuilles de leurs arbres et sur les sources d’irrigation, dit-il. Mais il n’y a pas d’étude évaluant l’impact du changement climatique sur la filière et le gouvernement s’en contrefiche. » Derrière les chiffres, les pommiers originels meurent en silence. Et dans le brouillard, qui plus est.