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EntretienMonde

250 ans des États-Unis : « La transformation de l’environnement est structurante dans l’histoire de ce pays »

Les États-Unis d'Amérique se préparent à célébrer les 250 ans de leur Déclaration d'indépendance, comme ici à Philadelphie.

Les États-Unis fêtent leur 250ᵉ anniversaire en pleine régression écologique. Pas illogique, pour un pays qui s’est construit par l’appropriation et la transformation de la nature, explique l’historienne Emmanuelle Perez-Tisserant.

Les États-Unis célèbrent leur 250ᵉ anniversaire en pleine période de régression environnementale, entre les attaques de Donald Trump contre les scientifiques, le recul sur les politiques climatiques et le retour d’un impérialisme expansionniste symbolisé par la guerre en Iran.

C’est pourtant d’outre-Atlantique que nous puisons une partie de la pensée de l’écologie politique française et européenne : les premiers espaces naturels préservés, les premiers ponts entre antiracisme et écologie, et des modes d’auto-organisation des communautés locales pour s’opposer au pouvoir central.

Spécialisée sur l’histoire environnementale des États-Unis, Emmanuelle Perez-Tisserant, maîtresse de conférence à l’université Toulouse-Jean-Jaurès, décrit cette phase contemporaine dans son dernier ouvrage, Le moment orwellien (Seuil, 2026, avec Olivier Berné et Tamara Ben Ari).



Reporterre — L’écologie aux États-Unis a connu une longue succession d’épisodes où elle était à l’avant-garde, et d’autres où elle était en retrait. Qu’est-ce qui la caractérise actuellement ?

Emmanuelle Perez-Tisserant — Les États-Unis ont une longue histoire coloniale, qu’il est important d’avoir en tête. Les institutions politiques actuelles du pays ont été façonnées d’abord par les colonisations britannique, espagnole, française, néerlandaise et russe ; puis, à partir de la Déclaration d’indépendance en 1776, par une colonisation intérieure qui s’est matérialisée par l’éradication des populations autochtones et le développement de l’esclavage.

Ce n’est donc pas un accident s’il y a à la fois une très forte prise de conscience des enjeux environnementaux, et en même temps une résistance à les intégrer : la transformation profonde de l’environnement est un élément structurant de l’histoire de ce pays.

L’historien Frédérick Jackson Turner théorise, en 1893, l’importance de la « frontière » pour les États-Unis. Pour lui, ce qui fait le caractère étasunien, ce ne sont pas seulement les traits culturels et les institutions importés d’Europe, mais surtout la confrontation avec la « nature sauvage » — une catégorie dans laquelle il range, par ailleurs, les populations autochtones.

La « frontière » symbolise alors le front mouvant de la civilisation, qui s’étend toujours plus loin à l’Ouest, et qui est arrivé à son terme en 1880. Ce mythe a été réactivé par John F. Kennedy en 1960, lorsqu’il a désigné une « nouvelle frontière » à conquérir : l’espace.



En quoi la vision de Kennedy en 1960 diffère-t-elle de celle de Donald Trump, Jeff Bezos et Elon Musk aujourd’hui, qui rêvent de nouveau de conquête spatiale ?

Dans son discours, Kennedy annonce repousser la frontière pour le bien de toute l’humanité [en annonçant par exemple lutter contre la pauvreté], malgré des évidents impensés environnementaux. La frontière de Donald Trump, elle, symbolise de manière plus manifeste une confiscation des richesses obtenues par une économie extractive pour le bénéfice d’une petite poignée de personnes seulement.

L’ère de Trump rappelle plutôt celle du « Gilded Age », qui se traduit à la fois comme « l’âge d’or » et « l’âge du toc » : c’est l’époque des grands patrons qui construisent des monopoles. Trump, qui vend du toc comme si c’était de l’or, est très explicite dans cette captation : à la fois il rejette les préoccupations environnementales, mais aussi il réserve le meilleur de la célébration de l’anniversaire des États-Unis à une poignée de donateurs.



Une écologie décoloniale s’est-elle développée aux États-Unis, comme elle émerge aujourd’hui en France ?

Les historiens ont beaucoup déconstruit le mythe de la frontière, pour montrer sa dimension coloniale et le fait que la nature soi-disant sauvage était, en réalité, déjà anthropisée par les populations autochtones. Malgré cela, ce mythe reste très présent dans l’imaginaire collectif, réactivé régulièrement dans le roman national, les westerns, etc.

En parallèle du mouvement des droits civiques (1954-1968), une histoire renouvelée des populations natives, avec notamment les Indigenous studies, montre que le mythe de la frontière ne se lisait pas lui-même comme un récit colonial. À partir des années 1960, les historiens et historiennes mettent clairement en avant les parallèles entre les logiques d’exploitation de la nature et celle des populations amérindiennes et afrodescendantes.

La filière du coton en est un bon exemple : elle se développe surtout après la Déclaration d’indépendance et son message ambigu de liberté, les États-Unis connaissant alors une croissance presque inégalée du nombre d’esclaves sur le territoire.

Les historiens lient aujourd’hui les ravages ethnoraciaux de l’esclavage aux ravages environnementaux du coton, qui consomme énormément d’eau et appauvrit les sols. Ce dialogue est en train de se réaliser en ce moment, mais ce n’est pas toujours facile.

« L’idée de préserver l’environnement des actions humaines aboutit souvent à l’exclusion des populations qui vivaient sur place »

Il n’y a pas une conférence où je me rende sans que des voix amérindiennes viennent proposer ce regard décolonial et soulever les impensés dans la pratique de l’Histoire elle-même. Ils pointent par exemple que l’idée de préserver l’environnement des actions humaines aboutit souvent à l’exclusion des populations qui vivaient sur place — comme l’a montré Karl Jacoby (Crimes contre la nature, 2021, Anacharsis), par exemple.

Et certaines choses évoluent, lentement : dans le parc de Yellowstone, le premier parc national étasunien, j’avais pu observer des efforts faits pour intégrer la présence autochtone dans le parc, par exemple. La Californie, à contrecourant du gouvernement national, restitue assez régulièrement des terres aux populations autochtones.



En 2016, lors de la première élection de Donald Trump, la Californie avait réactivé un vieux projet de faire sécession du reste des États-Unis, en prenant la forme de la biorégion de Cascadie. Y a-t-il des leçons à en tirer, dans la perspective de l’opposition à un gouvernement de droite dure en France en 2027 ?

Bien entendu, le système étasunien est différent du système français : la Californie est un État fédéral, qui a pu faire jouer son poids politique et économique au sein de la fédération étasunienne.

Mais ce que l’on a pu voir, c’est que dès la victoire de Trump, la Californie a réservé une part importante de son budget pour mener des combats judiciaires, attaquer en justice le gouvernement fédéral sur un certain nombre de mesures anti-environnementales et antisociales.

On peut imaginer que des communes ou des individus français puissent utiliser ces ressorts judiciaires — même s’il y a deux limites : d’abord le rythme de la justice, et ensuite le fait que Trump a tendance à balayer les décisions de justice.

On peut aussi penser à l’historien spécialisé sur l’antifascisme Timothy Snyder, contraint à s’exiler au Canada, qui réfléchit à la manière de vivre sans « obéir par anticipation » — en faisant jouer à plein les pouvoirs qui sont les nôtres en tant que citoyens, plutôt que de courber l’échine avant l’heure.

Cela consiste à résister en amont, déconstruire la mécanique entretenue par les intérêts financiers qu’il faut déjouer et démonter, puis bâtir des alliances sur le terrain entre des cercles qui ne se parlent pas d’ordinaire.



Donald Trump, désormais dans son second mandat, persiste encore et toujours plus gravement dans ses politiques anti-écologiques et autoritaires. Quelles ont été les réactions, et quelles sont les perspectives de celles et ceux qui se mobilisent contre son pouvoir ?

Si on repense à ce « moment orwellien », ce que l’on voit, c’est aussi que les États-Unis ont manqué d’un mouvement social collectif massif. Au-delà des mobilisations judiciaires, il n’y a pas eu de réaction collective lorsque les universités ont été attaquées les unes après les autres.

Certes, les mouvements Stand Up for Science, bien que restreints, ont parfois rejoint d’autres actions, comme le No Kings Day, ou les actions de résistance contre les raids de l’ICE, la police de l’immigration étasunienne. S’il n’y a pas eu de mouvement plus massif, c’est aussi parce que les personnes avaient peur — rappelons que des opposants à l’ICE ont été assassinées, notamment à Minneapolis.

En parallèle de cela, la riposte politique de l’establishment démocrate n’est pas très convaincante, et les initiatives qui apparaissent plus porteuses sont celles menées par une frange de la gauche plus radicale.

Le Moment orwellien, de Tamara Ben Ari, Olivier Berné et Emmanuelle Perez Tisserant, préfacé par Valérie Masson-Delmotte, aux éditions du Seuil, février 2026, 240 p., 19 euros.

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