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ReportageÉcologies populaires

L’agriculture, un outil de « libération » pour les Afro-Américains de Détroit

La ferme D-Town permet à des bénévoles de venir participer à des cultures gérées par le Réseau pour la souveraineté alimentaire des communautés noires de Détroit.

La ville étasunienne de Détroit, laissée exsangue par la crise de l’industrie automobile, devient un terrain d’expérimentation pour l’écologie populaire. La population noire, majoritaire, organise sa souveraineté alimentaire avec des produits locaux.

Détroit (États-Unis), reportage

« Être dans la nature est un privilège. » Tiffany est avocate à Détroit. En ce samedi de mai, la jeune femme de 31 ans est venue aider à planter des pousses de gombo sur ce terrain verdoyant de presque 3 hectares, à la lisière ouest de la ville, bien loin des buildings du début du XXe siècle de l’hypercentre. « Ça me relaxe », dit-elle en souriant.

La météo est changeante dans le Michigan, cet état du Midwest étasunien adjacent au Canada. Après quelques jours de canicule, la journée est plutôt pluvieuse et ils ne sont qu’une poignée de bénévoles, sur les quelques centaines impliqués au sein du Réseau pour la souveraineté alimentaire des communautés noires de Détroit (DBCFSN), à avoir fait fi du ciel gris pour venir travailler la terre de la ferme D-Town.

Tiffany, avocate de 31 ans, vient régulièrement participer aux travaux agricoles du Réseau pour la souveraineté alimentaire des communautés noires de Détroit. © Nick Hagen / Reporterre

Faite de plantations, de serres, de hangars, d’espaces en friche et, un peu plus loin derrière les arbres, d’une esplanade avec une petite scène de concert pour le festival organisé par l’association en septembre, la ferme tire son nom d’un surnom donné à la ville de Détroit, bastion de la construction automobile étasunienne, qui a vu exploser les usines géantes des Big Three — Ford, Chrysler et General Motors — après la Seconde Guerre mondiale.

Retour à la terre

Elle a alors été l’une des destinations de la Grande Migration, le déplacement de millions d’Africains-Américains fuyant la ségrégation raciale du Sud rural. Comme d’autres arrivants, ils se sont installés dans les jolies maisons en bois coloré quadrillant les alentours d’usines colossales. Pour ces générations, l’amélioration des conditions matérielles de vie a été substantielle.

Au fil des années 1970, puis 1980, Détroit est devenue une ville à la population majoritairement africaine-américaine. C’est aussi à cette période que l’industrie de l’automobile a choisi de délocaliser massivement sa production dans le sud des États-Unis, moins syndiqué, et au Mexique, laissant sans emploi des dizaines de milliers de personnes.

La population de la ville s’est effondrée, usines et maisons se sont dégradées et sont tombées en ruines. Appauvris et coincés, les habitants qui sont restés n’ont plus eu accès qu’à une nourriture industrielle de mauvaise qualité vendue dans des fast-foods, des stations essence et des magasins d’alcool.

Dix-sept salariés travaillent au DBCFSN, la structure qui chapeaute notamment la ferme D-Town. © Nick Hagen / Reporterre

Ce désastre économique, environnemental et humain a poussé Malik Yakini, alors directeur d’école primaire et de collège, à fonder en 2006 le DBCSFN, puis, en 2008, la ferme D-Town. « L’idée était de générer une prise de conscience concernant les politiques alimentaires et s’assurer que notre communauté obtienne la nourriture la plus saine possible », rapporte Monica Marie White, sociologue spécialisée en justice environnementale et ancienne présidente du DBCFSN, dans son livre Freedom Farmers (ed. Cambourakis, 2025).

L’homme, âgé aujourd’hui d’une soixantaine d’années, a transmis la direction de l’équipe de dix-sept salariés à Shakara Tyler, la trentaine, non moins militante. La jeune femme arrive un peu en retard à la ferme, sweat-shirt noir aux couleurs de l’association, jean, bottes jaunes et ses deux petits garçons accrochés aux jambes. L’un des salariés, qui se fait appeler « Q », les emmènera faire des tours de brouette entre les arbres et les plantations le temps de l’entretien.

Shakara Tyler, directrice du Réseau pour la souveraineté alimentaire des communautés noires de Détroit. © Nick Hagen / Reporterre

« Ce qui sous-tend notre action, c’est le concept d’agrarianisme noir. C’est-à-dire d’arriver à la libération noire à travers l’agriculture », explique-t-elle avec détermination. L’action de son organisation s’inscrit dans le prolongement du mouvement des droits civiques contre la ségrégation raciale aux États-Unis des années 1950 et 1960, puis du mouvement Black Power, qui prônait l’autodétermination, la fierté noire et une action radicale face aux injustices raciales.

Connaître l’histoire et s’en servir

Pour Joey [*], 28 ans, foulard autour du cou et lunettes, qui, un peu plus loin, verse du compost pour les pousses de gombo, il est aussi question d’apprentissage, un des mots d’ordre de l’association, qu’il s’agisse d’accéder aux techniques agricoles, à des choix alimentaires sains ou à une lecture politique et historique de l’agriculture aux États-Unis.

« Ce qui se passe à Détroit est une résurgence d’un héritage agricole et politique plus ancien »

« Ce qui se passe à Détroit depuis le début des années 2000 n’est pas vraiment totalement nouveau, mais plutôt une résurgence d’un héritage agricole et politique plus ancien », développe au téléphone la géographe Flaminia Paddeu, qui a écrit la préface de la traduction française de Freedom Farmers.

Moins de 0,5 % des terres sont cultivées par des agriculteurs africains-américains aux États-Unis. © Nick Hagen / Reporterre

L’enjeu de la propriété est crucial dans cet héritage. Si la ferme D-Town dispose d’un accord avec la mairie démocrate de Détroit lui permettant de disposer quasiment gratuitement de sa parcelle, la question dépasse largement l’échelle de l’association. Selon les derniers chiffres du ministère de l’Agriculture étasunien, presque 94 % de la surface des terres agricoles du pays est détenue par des fermiers blancs, et moins de 0,5 % par des Africains-Américains.

Avec la crise du Covid-19, le DBCFSN et deux autres organisations locales avec qui l’association est en lien, Oakland Avenue et Keep Growing Detroit, ont fondé le Detroit Black Farmer Land Fund (Fonds pour l’accès à la terre des agriculteurs noirs de Détroit). Cette nouvelle structure financée par des fondations et des dons, chiffre à 80 le nombre de lauréats, qui ont pu, grâce à elle, acheter leur terrain dans la région de Détroit.

De la ferme à l’assiette

De la propriété de la terre jusqu’à la vente des produits, le DBCFSN s’est investi sur tous les fronts. Depuis la ferme D-Town, il faut prendre ces grandes routes toutes droites qui passent entre les pavillons rutilants, les jardins, les maisons abandonnées, les jachères verdoyantes, les magasins et les usines en ruine pour rejoindre la « co-op », qui a ouvert l’année dernière après une gestation de plus de quatorze ans — notamment nécessaire pour rassembler les millions de dollars nécessaires pour construire le bâtiment.

Charles, salarié du supermarché coopératif, dont les rayons sont approvisionnés par des producteurs noirs. © Nick Hagen / Reporterre

Quand elle arrive dans ce supermarché coopératif flambant neuf, Shakara Tyler allume des sourires sur tous les visages des employés. Elle nous présente le lieu — rayons fruits et légumes, épicerie, alcool, bar à salades et à plats préparés — tout en profitant de la visite pour faire ses courses. « Ici, explique-t-elle, on trouve à la fois les produits issus des fermes détroitiennes D-Town, Nurturing Our Seeds [Cultiver nos graines] et Oakland Avenue, mais aussi des produits plus classiques. Nous proposons aussi beaucoup de marchandises issues de chaînes d’approvisionnement gérées par des entrepreneurs noirs. »

Quand on l’interroge sur le retour de Donald Trump à la Maison Blanche et sur la pérennité des activités de son association, qui a « déplacé des montagnes », pour reprendre les mots admiratifs d’un voisin agriculteur, la jeune femme ne manifeste pas d’inquiétudes démesurées. « Financièrement, nous sommes soutenus par des fondations et nous ne dépendons donc pas de fonds fédéraux. Et pour le moment, nous n’avons pas été directement touchés, même si nous pourrions l’être, car le mot “noir” fait partie du nom de notre structure », craint la directrice.

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