Tefal : autour de l’usine, la pollution aux PFAS peut présenter des risques pour la santé
Le quartier des Grangettes, à Rumilly, est en contrebas de l’usine, au-dessus d’une nappe phréatique très imprégnée au PFOA. - © Antoine Boureau / Reporterre
Le quartier des Grangettes, à Rumilly, est en contrebas de l’usine, au-dessus d’une nappe phréatique très imprégnée au PFOA. - © Antoine Boureau / Reporterre
Des études confirment l’omniprésence d’un PFAS cancérogène en Haute-Savoie, terre historique du fabricant de poêles antiadhésives Tefal. Les niveaux de ce polluant éternel dépassent parfois les seuils sanitaires.
Dans l’eau, les sols, les légumes, les œufs et même dans l’air… La photographie de la contamination qui touche Rumilly (Haute-Savoie), terre historique du fabricant de poêles antiadhésives Tefal, se précise. Des études confirment l’omniprésence du PFOA — un PFAS cancérogène — sur le territoire, à des niveaux qui dépassent, par endroits, les seuils sanitaires. Les résultats, préoccupants, ont fait réagir l’État et les collectivités locales.
Il y a quatre ans, les habitants ont découvert que leur eau potable est polluée au PFOA. En janvier 2025, des enquêtes de Reporterre et du magazine Complément d’enquête de France 2 ont révélé comment l’enfouissement, par Tefal, de déchets contaminés aux PFAS avait pu contribuer à la pollution d’ampleur qui touche Rumilly. Mais pour quels risques sanitaires pour les habitants ? Les données — encore partielles de l’époque — ont depuis été considérablement renforcées par une batterie d’études que Reporterre a épluchées.
Potagers contaminés
Pour mieux connaître la contamination de son environnement, la population de Rumilly dispose désormais de trois études dites d’« interprétation de l’état des milieux » (IEM). Elles ont été réalisées entre 2024 et 2025. Elles donnent les concentrations de polluants dans l’environnement et évaluent si cela présente un risque pour la santé.
Trois foyers de contamination aux PFAS ont fait l’objet de telles investigations, à la demande de la préfecture. Deux études portent sur les décharges communales de Broise et des Granges — dans lesquelles des déchets de Tefal ont été enfouis dans les années 1970 et 1980. Celles-ci ont été réalisées par les collectivités, responsables de ces sites. L’industriel, lui, s’est chargé de la troisième étude portant sur le quartier des Grangettes, localisé en contrebas de l’usine, au-dessus d’une nappe phréatique très imprégnée au PFOA.
À proximité des deux décharges communales, c’est bien le PFOA qui fait grimper le thermomètre du risque sanitaire. Au point d’afficher rouge à certains endroits, en particulier dans le hameau de Broise. À titre d’exemple, cette substance a été détectée dans des œufs à une concentration près de sept fois supérieure à la limite autorisée.
Là-bas, la consommation de légumes du potager ou encore l’ingestion (non intentionnelle) de poussières de sol, représentent également, par endroits, un risque sanitaire supérieur au seuil considéré comme « acceptable » par l’État.
« Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? On n’a pas le choix »
L’eau de source, dont Maurice Vittet se servait pour arroser son potager, est également contaminée. Cet habitant est passé à l’eau du robinet il y a deux ans déjà. « Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? On n’a pas le choix », réagit-il.
La seconde étude menée par les collectivités sur l’ex-décharge des Granges — localisée sous l’une des usines de Tefal — est de moindre envergure. Mais les résultats aboutissent aux mêmes conclusions. Les sols et les végétaux analysés sont trop pollués, estime le bureau d’études, qui recommande « un apport de terre végétale saine au droit des potagers » touchés.
Le sol du jardin de Thérèse Rossi en fait partie. « Pas vraiment inquiète » de potentiels effets sur sa santé, cette salariée de Tefal à la retraite cultivait pourtant, il y a encore une dizaine d’années, des tomates et des haricots. D’ailleurs, l’échantillon de tomate prélevé chez son voisin « dépasse la valeur réglementaire de mise sur le marché pour le PFOA ».
Une étude qui interroge
La troisième étude porte sur le quartier résidentiel des Grangettes. Elle a été menée, elle, par Tefal. De façon surprenante, elle n’aboutit pas aux mêmes conclusions. À l’exception des œufs, les taux de PFOA mesurés — pourtant élevés par endroits — ne présentent pas de risque pour la santé selon les auteurs de l’étude. Cela tient pour beaucoup à une divergence de choix méthodologique, qui change tout.
Ces études calculent le risque de développer des maladies pour les personnes exposées à la pollution. Pour cela, elles utilisent ce que l’on appelle les valeurs toxicologiques de référence (VTR). Problème : l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) « n’a pas à ce jour établi de VTR pour de nombreux PFAS » en France, explique Annabelle Austruy, responsable milieu terrestre et écotoxicité à l’Institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions.
Dans pareil cas, les bureaux d’études se tournent vers d’autres agences étrangères, « à commencer par l’américaine [Environmental Protection Agency, ou EPA] qui a souvent les données les plus complètes en termes de toxicité », pointe l’écotoxicologue.
C’est exactement ce qu’ont fait les collectivités dans le cadre de leurs investigations. Pour calculer l’excès de risque de cancer, elles ont pris en référence la valeur, pour le PFOA, définie par l’agence étasunienne, aboutissant à des conclusions alarmantes.
Mais ce n’est pas le choix fait dans cette troisième étude commandée par Tefal. L’industriel n’a tout simplement pas procédé à ces calculs, estimant qu’aucune VTR n’était disponible.
« Cela montre la nécessité d’une expertise contradictoire »
Résultat : rien, ou presque, à signaler dans le secteur des Grangettes, pour cette molécule manipulée jusqu’en 2012 par Tefal. Contacté, l’industriel répond que son étude « est conforme au cadre méthodologique français applicable ». Selon la préfecture, sollicitée par Reporterre, « les références toxicologiques mobilisées » font « l’objet d’analyses approfondies ». Les services de l’État nous ont indiqué ne pas fermer la porte à prendre d’éventuelles mesures complémentaires en fonction de leurs conclusions.
« Cela montre la nécessité d’une expertise contradictoire, commente l’avocat de la communauté de communes, Antoine Clerc, qui a bien relevé cette anomalie. On sait d’expérience que ce type d’étude présente le risque de biais lorsqu’il est commandé par un industriel. »
En attendant, face à ces risques sanitaires pour les riverains, que faire ? Dans ce type de situation, « un plan de gestion est censé être lancé afin de réduire les risques et dépolluer le secteur », estime Annabelle Austruy.
À quand la dépollution ?
Pour l’instant, l’action de la préfecture s’est centrée sur des conseils aux riverains. Depuis décembre 2025, il est déconseillé de consommer les œufs domestiques dans huit communes du secteur, et les fruits et légumes de potagers dans un périmètre limité autour des anciennes décharges. Quant à l’eau provenant de puits privés, il a été recommandé en février 2025 à trois communes, dont Rumilly, de ne plus l’utiliser. Un conseil désormais étendu à un village supplémentaire.
À proximité de la décharge de Broise, l’étude préconise d’interdire tout simplement l’usage de cette eau, « au-delà » de la simple recommandation. Interrogée, la préfecture n’a pas dit si un arrêté allait être pris, ou non, en ce sens.
Les études conseillent aussi aux collectivités d’approfondir les analyses. « Nous avons averti les riverains des résultats », répond le président de la communauté de communes, Yohann Tranchant.
« Faire toute la vérité »
Réservées au départ, la ville de Rumilly et la communauté de communes Rumilly Terre de Savoie (CCRTS) ont annoncé, le 22 mai, avoir lancé une procédure juridique « pour faire toute la vérité ». Le but : nommer des experts indépendants afin de déterminer l’origine de la pollution et des responsabilités. Selon France 3, sont visés Tefal et Salomon — l’équipementier de ski disposait d’un site dans la commune jusqu’en 2008.
D’autant qu’un nouveau volet de la pollution vient d’être découvert. Demandées par les services de l’État, des analyses d’air réalisées en novembre 2025 ont mis en évidence des PFAS dans les rejets atmosphériques de Tefal. Les flux rejetés « paraissent très élevés au vu des premiers résultats », estime la préfecture dans un arrêté du 29 avril, qui impose à l’industriel de réduire ses émissions et de réaliser une étude sur la dispersion de ces polluants en remontant jusqu’en 1960.
Malgré les analyses qui s’accumulent, chez Tefal, la dépollution n’est pas à l’ordre du jour. « À ce stade, les investigations doivent encore permettre d’identifier précisément les sources, les voies de transfert et les mesures les plus efficaces », indique le groupe Seb, propriétaire de la marque. Quant à ses rejets de PFAS dans l’air, « Tefal poursuit les travaux demandés pour identifier les sources [...] et mettre en œuvre les mesures appropriées de réduction ».
Dans une ville où résident beaucoup de salariés de Tefal, les élus restent prudents. Ils citent « les entreprises », au pluriel, comme autant de potentielles sources de pollution. « Il ne faut pas stigmatiser une entreprise, tout comme il ne faut pas stigmatiser un territoire, estime Yohann Tranchant. On réclame de la clarté et de la vérité. Ensuite, chacun prendra ses responsabilités. »