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Luttes

Canal Seine-Nord Europe : le contexte ultrarépressif n’a pas étouffé la joie

La manifestation joyeuse dans les rues d’Oisy-le-Verger, le 11 juillet 2026, contre le canal Seine-Nord Europe.

Face à l’impressionnant dispositif policier qui a encadré les quatre jours de rassemblement contre le canal Seine-Nord Europe, dans le Pas-de-Calais, les manifestants ont conservé un mode opératoire festif et créatif.

Oisy-le-Verger (Pas-de-Calais), reportage

Drôle d’ambiance, ce weekend, sur les petites routes qui quadrillent les alentours des villages d’Oisy-le-Verger et Villers-au-Tertre, dans le Pas-de-Calais. Les moissons battent leur plein, sous un soleil brûlant, alors que fourmillent tout autour des cortèges en tout genre : convoi à vélo, manifestations festive ou « déter », déambulation de tracteurs. Des voitures de gendarmerie sont postées un peu partout et, dans les airs, au moins deux hélicoptères tournoient en permanence et des drones se maintiennent en vol stationnaire face aux 3 000 à 4 000 personnes présentes le 11 juillet.

La préfecture de police a annoncé la présence de 900 policiers et gendarmes mobiles pour encadrer du 9 au 12 juillet le rassemblement contre le projet de canal Seine-Nord Europe, un canal visant à faire passer des péniches XXL en sacrifiant des milieux naturels et des zones humides, l’un des principaux rendez-vous militants de l’été.

« Le dispositif nous a rappelé Sainte-Soline [et la manifestation de 2023 contre des mégabassines, violemment réprimée]. Les gendarmes étaient très nombreux à l’endroit du chantier [pour la construction d’une écluse pour le canal Seine-Nord Europe]. Ils avaient peur qu’on essaye d’y entrer », dit Maurice, porte-parole du collectif Mégacanal non merci.

La préfecture de police a annoncé la présence de 900 policiers et gendarmes mobiles du 9 au 12 juillet. © NnoMan Cadoret / Reporterre

L’impossible dispositif « trop visiblement brutal »

Samedi 11 juillet, malgré le dispositif impressionnant, les forces de l’État sont restées à distance de la manifestation qui marquait le point d’orgue du weekend. Elles étaient quasi absentes du village où le cortège s’élançait et n’ont pas cherché à montrer leur arsenal, comme c’est parfois le cas.

Même lorsqu’un cortège sauvage a bifurqué du parcours officiel pour aller démonter une clôture qui sécurise une voie d’approvisionnement d’un futur chantier. S’en est suivi un face-à-face électrique (mais à bonne distance) entre manifestants et gendarmes mobiles, avec des tirs de feux d’artifice, un départ de feu rapidement circonscrit et des gaz lacrymogènes. Mais il n’aura duré que quelques minutes.

Neuf personnes ont été interpellées en fin d’après-midi sur le canal de la Sensée, alors qu’elles arrivaient en kayak sur un quai de débarquement aménagé pour le chantier. Elles ont finalement été relâchées, après deux longues heures d’attente, sans placement en garde à vue, plusieurs centaines de manifestants étant restées sur place pour faire pression sur les forces de l’État.

Des fils barbelés ont été enlevés sur plusieurs centaines de mètres. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Le choix des organisateurs de s’en prendre à une cible secondaire aura sans doute joué dans l’absence de répression. « Ils viennent aussi de passer une semaine compliquée, avec le rapport accablant de la Défenseure des droits sur l’organisation délibérée des violences policières de Sainte-Soline jusqu’au plus haut niveau de la chaîne de commandement, estime un membre des Soulèvements de la Terre. Pour eux, c’était compliqué de redéployer immédiatement un dispositif de maintien de l’ordre trop visiblement brutal. »

« Une nouvelle culture collective »

Reste que ces conditions de mobilisation transforment indéniablement les luttes. Pour les organisateurs, « tout prend deux fois plus de temps », dit Maurice.

Pour les manifestants, d’importantes précautions sont mobilisées : visages dissimulés sous un masque, tatouages recouverts à la peinture noire, aucun téléphone durant la manifestation... Le moindre cutter ou lot de boules de pétanque oubliés dans un coffre peut valoir une nuit au poste. « C’est une nouvelle culture collective, dans un monde où les moyens de répression sont considérables », résume un membre des Soulèvements de la Terre.

Un départ de feu a rapidement été circonscrit. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Des « teufeuses et teufeurs », expérimentés dans l’organisation de teknivals, sont venus partager leur savoir-faire, alors qu’ils et elles font eux-mêmes l’objet d’une répression accrue. « On a par exemple décidé de former un convoi de centaines de voitures pour rejoindre le départ de la manifestation, depuis le camp. C’est un moyen de déjouer les contrôles et de protéger le matériel contre les risques de saisie », dit Maurice.

Mais le contexte ultrarépressif n’a pas étouffé la joie, ingrédient désormais central des luttes écologistes. Une fanfare a joué, samedi après-midi, quasiment sans interruption. Une brigade de clowns gravitait autour du cortège familial, coloré de nombreux masques d’animaux ou marionnettes géantes. Les deux cortèges se sont retrouvés en fin d’après-midi pour une baignade géante dans le canal de la Sensée.

La manifestation dans les rues d’Oisy-le-Verger, le 11 juillet 2026. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Ne pas abandonner les actions directes

Au contraire, déjouer le dispositif de contrôle devient un nouvel objectif collectif. Et les organisateurs ont été forcés de réinventer un répertoire d’actions pour faire face à cette nouvelle réalité.

« Notre pari est de permettre des actions directes très rejoignables, dit un membre des Soulèvements de la Terre. Nous sommes convaincus qu’il faut, dans les luttes, plusieurs leviers d’action. Avec des actions de désarmement, qui peuvent d’ailleurs être réalisées par qui le veut en dehors des manifestations, mais aussi des moments de puissance collective massive où chacun ressent qu’il peut avoir un impact concret et immédiat contre un projet destructeur. »

Des piquets de bois autour du chantier ont été démontés. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Ils ne veulent pas non plus renoncer aux actions directes, symboliques ou de sabotage. « C’est ce qui leur met le plus de pression, dit ce membre des Soulèvements de la Terre. Le pouvoir déteste que l’on sorte d’un mode uniquement revendicatif, prévisible et encadré. C’est ce qu’on a fait contre les mégabassines, en en désarmant plusieurs en manifestation avec des paysannes et habitants des territoires cibles de projet écocidaires, et il a clairement perçu cela comme une menace. C’est comme cela qu’on les a forcés à renoncer à Notre-Dame-des-Landes. C’est aussi pour cette raison qu’ils doivent mettre les grands moyens pour sécuriser le chantier du canal. »

« Cela a pris quinze ans, mais nous avons gagné »

L’affluence du camp a dépassé les pronostics et entre 3 000 à 4 000 personnes ont manifesté samedi. C’est plus que la dernière grande mobilisation contre ce projet, le 11 octobre 2025, qui avait réuni entre 2 000 et 3 000 personnes. « On montre aujourd’hui qu’ils n’ont pas réussi à nous faire renoncer », affirme un participant.



Dans les prochains mois, les regards vont se tourner vers le cénacle politique. Le gouvernement est intimé de prendre position sur l’avancée du chantier titanesque et plusieurs partis politiques (La France insoumise, Les Écologistes) comptent faire des grands projets d’infrastructure un thème de campagne. « Même à droite, certains partis peuvent se positionner contre en regardant ce que ce projet coûte », dit Maurice. La facture prévisionnelle a déjà explosé, passant de 2,6 à 7 milliards d’euros.

« Notre-Dame-des-Landes, la ferme des Mille vaches… Cela a pris quinze ans, mais nous avons gagné, lançait samedi Vincent Chombart, porte-parole de la Confédération paysanne des Hauts-de-France, devant la foule réunie avant le départ de la manifestation. Soyez donc présents jusqu’en 2035 ! »


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