Un an après Sainte-Soline, les blessés racontent leurs séquelles
Touché par un tir de LBD à Sainte-Soline, Mickaël Boulay a subi huit jours de coma qui l'ont laissé durablement affaibli, avec des pertes de mémoire. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Touché par un tir de LBD à Sainte-Soline, Mickaël Boulay a subi huit jours de coma qui l'ont laissé durablement affaibli, avec des pertes de mémoire. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Durée de lecture : 10 minutes
Les cicatrices, les trous de mémoire, les flashback... Un an après Sainte-Soline, ils et elles racontent à Reporterre leurs séquelles de la manifestation, sans renier le bien-fondé de leur participation.
Aussitôt la bienvenue souhaitée, le charme de son sourire un brin asymétrique s’évanouit. Un doigt pointé dans le creux de son cou, Mickaël Boulay bouillonne : « Les flics m’ont tiré là. Un flashball en pleine gorge. » Intérimaire dès la majorité en poche, il a le parler du prolo et la fièvre du défenseur des droits des travailleurs. Quelques cheveux grisonnants se dérobent de la casquette à l’effigie des Yankees vissée sur sa tête, qu’il ôte pour dévoiler sa cicatrice.
Il y a un an, ce papa d’un garçon de 12 ans a failli perdre la vie à Sainte-Soline. Le 25 mars 2023, la commune des Deux-Sèvres fut le théâtre de violents affrontements, gendarmerie et police contre des militants écologistes opposés aux mégabassines. En l’espace de deux heures, plus de 5 000 grenades lacrymogènes ont été utilisées. Vingt fois plus que lors de la nuit du décès de l’activiste Rémi Fraisse, à Sivens en 2014.
Dans leur analyse de 164 pages, les observateurs de la Ligue des droits de l’Homme ont déploré « un usage immodéré et indiscriminé de la force » par la gendarmerie. Élue, médecin, psychologue, militants radicaux… Reporterre s’est entretenu avec quelques-unes des personnes ayant vécu ces « scènes de guerre ». Toutes témoignent d’un « chaos total », dont les traces perdurent encore aujourd’hui dans les chairs et les esprits.
« J’ai eu le sentiment d’entrer dans un tunnel infernal, de ne plus percevoir le danger. Je me contentais d’éviter les grenades balancées à tirs tendus et les LBD sifflant de tous les côtés. » Jérémy semble avoir conservé chaque détail du déluge de violences dont il fut témoin ce jour de printemps. Les visages balafrés, les corps emmitouflés sous des couvertures de survie, les cris et les larmes inondant les champs. « En me baissant pour attraper un caillou, j’ai découvert une terre mêlée à des flaques de sang. »
Au cœur du brasier, victime d’un tir de LBD dans la hanche, il avait décidé de quitter le front : « J’ai lâché le ciel du regard une seconde. L’erreur à ne pas commettre. » Une grenade lacrymogène et assourdissante GM2L a éclaté sur son pied. Hurlant de douleur, il a jeté un œil à sa chaussure, totalement éventrée, et s’est évanoui.
Flashback
À l’hôpital, Jérémy a saisi l’ampleur des dégâts : un pied « déchiqueté », brûlé au troisième degré, avec vingt morceaux de plastique incrustés. Aussitôt débutée la saison, elle s’est achevée là pour ce serveur, contraint de quitter son travail. Au fil des mois, les séquelles se sont effacées. Fini le boitement. Il a alors compris que sa véritable blessure était tout autre : la perte quasi-totale d’audition de l’oreille gauche.
L’indescriptible bande sonore de cette journée d’affrontements. Peut-être résiste-t-elle plus que toutes images à l’érosion de la mémoire. Le 1ᵉʳ mai 2023, Jérémy a décidé de défiler entre les places de la République et de la Nation, à Paris. « Une idée absurde, concède-t-il aujourd’hui. Les flashs ressurgissaient à chaque détonation. Je me suis souvenu que Serge [un manifestant très gravement blessé par les gendarmes à Sainte-Soline] était tombé juste à côté de moi, qu’un mec avait fini la main en chou-fleur. Le sang, les chairs… Ces pensées refoulées s’immisçaient à nouveau. »
« Je n’arrivais plus à dormir normalement »
Le fracas des grenades, les hurlements et appels au secours ont longtemps paralysé Océane Mariel, assistante parlementaire de l’eurodéputé Benoît Biteau : « Je n’arrivais plus à dormir normalement. Je me réveillais en pleine nuit, hantée par ces souvenirs. » Des séquelles, la conseillère municipale de La Rochelle assure ne pas en avoir. Pourtant, les feux d’artifice que cette musicienne aimait tant observer autrefois lui font aujourd’hui peur.
À ses yeux, le dispositif policier a été façonné pour provoquer la peur. Elle garde à l’esprit l’effroi qui l’a envahie à la vue des gendarmes chargeant en quads. « J’étais comme hébétée, incapable de me concentrer. J’avais le sentiment d’être piégée, vulnérable, dans l’incapacité totale de m’échapper. » Aux yeux d’Ambre, psychologue présente ce jour-là, ce sentiment d’étau et l’effet de surprise sont le terreau idéal pour la création de grands traumatismes.
La terreur des affrontements est contagieuse, et l’infirmerie du camp de base n’y a pas échappé. Jérémy revoit encore l’affolement du chef des médics, ordonnant aux équipes de n’administrer que des demi-doses de morphine, les stocks s’amenuisant à vue d’œil. « La plupart des soignants n’avaient jamais fait de la traumatologie de guerre, témoigne Ambre. Certains, consternés, ont dû se mettre en retrait. Il y avait une atmosphère pareille à celle d’un attentat. » Hors de question pour elle de partir en courant, elle s’était engagée à aider. Hors de question aussi de vivre à nouveau cela un jour.
Trou noir
Mickaël Boulay, lui, n’a plus aucun souvenir. Le jour J, il travaillait de nuit à la plateforme de distribution du courrier de Mer, bourgade du Loir-et-Cher. Il a quitté son poste sur les coups de 3 h 30, a filé en direction de Tours, où l’attendaient des compagnons Gilets jaunes, et l’équipe a roulé en direction de Sainte-Soline. « Une fois là-bas, j’ai enfilé mes bottes, tracé à travers champ en bon retardataire, et dès que j’ai atteint la zone d’affrontements… » Il s’interrompt et tire une bouffée sur sa clope, comme pour y puiser l’inspiration : « Et puis rien, en fait. Trou noir. »
Perle Bertrand, médecin généraliste, est l’une des seules à avoir les pièces manquantes du puzzle. Les hurlements pour dénicher une civière, le rendez-vous fixé à l’église de Sainte-Soline où le Samu n’apparaîtra jamais, et la bonté d’un homme embarquant dans sa camionnette le militant inconscient, direction le CHU de Poitiers.
Effleurant du bout des doigts la peinture écaillée du vieux banc, Nathalie Duval peut, elle aussi, témoigner d’un récit douloureux. Le 25 mars 2023, à 200 kilomètres à vol d’oiseau, la mère de Mickaël Boulay suivait le déroulement de la lutte en direct sur BFMTV. « Leur bandeau déclarait que deux hommes étaient en urgence absolue. Et je me répétais en boucle, pourvu que ce ne soit pas mon fils. » Au bout de deux heures, un ami l’a appelée et lui a annoncé la nouvelle. Nathalie Duval a aussitôt téléphoné aux hôpitaux des alentours, et celui de Poitiers lui a confirmé l’admission de Mickaël.
Son esprit semble s’être égaré dans les pétales couleur glycine d’une petite fleur. Elle se souvient de quelques mots qu’elle lui a murmurés, d’une voix à peine perceptible : « Mon Mickey, je suis là. » Il a alors eu un instant de lucidité, plongeant son regard dans le sien, et s’est évanoui à nouveau. Le lundi, le neurochirurgien l’a opéré durant près de quatre heures : « C’était risqué, mais il n’y avait pas le choix. Il y serait resté sinon. » En entrant dans la chambre, elle a découvert son fils intubé, comme inanimé : « J’étais bouleversé, j’ai cru que c’était fini. »
Au huitième jour de coma, Mickaël Boulay a entrouvert les yeux. Totalement déboussolé, il a attrapé son téléphone et a découvert le témoignage de sa mère sur BFMTV. « Aujourd’hui encore, ça m’émeut », murmure-t-il, la larme à l’œil. Perle Bertrand et l’infirmière l’ayant pris en charge à Sainte-Soline lui ont rendu visite : « Ce sont mes anges gardiennes, je ne les remercierai jamais assez. »
Vivant au quatrième étage d’un HLM sans ascenseur, il y est resté cloîtré près de deux mois. Grimper les escaliers ou soulever un gobelet était devenu impossible. « Je sentais tellement plus mes doigts qu’un jour, une cigarette m’a échappé sans que je ne m’en aperçoive. C’est la fumée qui m’a alerté, dit-il en mimant la scène. Je venais de cramer mon maillot tout neuf du PSG. »
« Cinq années de répression, ça marque »
Tapotant les poches de son jogging en quête d’un briquet, Mickaël arbore les prunelles victorieuses d’un homme toujours debout. Presque aux antipodes du regard de Nathalie Duval, convaincue d’avoir perdu « son boute-en-train d’autrefois » : « Il passait sa vie à vadrouiller dehors. Maintenant, c’est un pépère pantouflard et casanier. » L’hémorragie cérébrale dont il a été victime lui a comprimé une artère. Désormais, sommeil prolongé et pertes de mémoire rythment son quotidien.
Aujourd’hui, l’éternel Gilet jaune ne manifeste plus : « Ou je fais juste un petit tour, histoire de. Cinq années de répression, ça marque. J’ai décidé d’arrêter, pour être là pour mon petit. » Nathalie Duval poursuit, elle, la bataille juridique. Les absences successives, pour être auprès de son fils à l’hôpital, lui ont coûté plus de 2 000 euros. À présent au chômage, elle perçoit à peine 800 euros, avec trois enfants à charge.
Si c’était à refaire ? Les personnes interrogées, aussi douloureux soient les traumatismes, semblent unanimes. « J’y retournerais… avec de meilleures chaussures et des bouchons d’oreilles. » À l’autre bout du fil, Jérémy refuse d’être qualifié de victime et assume sans détour d’aller à l’affrontement avec les forces de police : « Bien sûr, il y a une forme d’absurdité. L’État défendait un trou, et nous on l’attaquait. Seulement, il faut avoir une lecture symbolique de cette journée. L’État voulait prouver son autorité, et nous, leur montrer nos capacités à l’ébranler. »
Kévin, à qui un éclat de grenade de dix centimètres a perforé la jambe, n’est pas une victime non plus : « Je savais où j’allais. En décidant de combattre l’État, j’ai accepté de pouvoir en payer le prix fort. » Au fil de la discussion, il s’autorise toutefois à penser qu’une bêtise a été commise en s’entêtant à vouloir atteindre la bassine : « Je me dis parfois qu’on aurait pu s’arrêter à 300 mètres, encercler le site et tous baisser nos frocs pour montrer nos culs aux flics. Histoire de dévier de l’imaginaire guerrier dans lequel Darmanin est parvenu à nous entraîner. » À ses yeux, l’État a remporté la bataille stratégique, en les guidant vers un terrain où la victoire était impossible.
Un an après Sainte-Soline, Ambre est persuadée que cette journée du 25 mars 2023 restera « une date clef à jamais inscrite dans les mémoires ». La confusion provoquée par tant de violences a servi de leçon dans l’organisation militante de l’antirépression, des soins psychologiques et physiques. « Avec Sainte-Soline, on a compris, conclut la psychologue. On a compris jusqu’où l’État était prêt à aller dans sa stratégie d’intimidation. Personne n’avait envie de vivre ça, mais il fallait le conscientiser. Voir autant de personnes massacrées pour un trou, ça ne s’oublie pas. »
Le 25 mars 2023, la manifestation de Sainte-Soline marquait un tournant dans la lutte écologiste. Un an plus tard, Reporterre consacre une série d’articles aux mégabassines et à leur contestation.
- Serge, tombé dans le coma à Sainte-Soline : « La police a reçu carte blanche »
- 53 % des Français désapprouvent la violence des forces de l’ordre à Sainte-Soline
- Les cinq leçons à tirer de Sainte-Soline
- Sainte-Soline, un an après : « On est encore là, et plus déterminés que jamais »
- « Sainte-Soline, autopsie d’un carnage » : le film en accès libre
- Loutres, cigognes... Julien Le Guet nous embarque dans son Marais poitevin
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- Mégabassines : l’État opaque sur les chiffres