« C’est démoralisant » : faute d’aides adaptées, la pêche artisanale se meurt à La Réunion
Jean-François Folio est pêcheur comme son fils Judicaël, qui détient « L’Exocet I ». - © Ophélie Vinot / Hans Lucas / Reporterre
Jean-François Folio est pêcheur comme son fils Judicaël, qui détient « L’Exocet I ». - © Ophélie Vinot / Hans Lucas / Reporterre
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L’Europe a enfin validé, après 17 ans d’attente, des aides au renouvellement de bateaux à La Réunion. Las, ces aides sont quasiment inaccessibles pour les petits pêcheurs. « C’est démoralisant », confient-ils.
Saint-Pierre (La Réunion), reportage
La mine fatiguée, cigarette à la bouche, Judicaël Folio rentre au port de Saint-Pierre à bord de son bateau, L’Exocet 1, en ce milieu de mois de juin. Dans son ciré jaune, le quadragénaire pèse ses poissons pêchés au large de la côte réunionnaise entre 12 et 20 milles marins (22 et 37 km). Il est dépité. Il a rapporté à peine 300 kg : un marlin, une dizaine de thons et de daurades.
« J’en ai pour 1 000 euros d’appâts et d’essence à chaque sortie. J’amortis à peine mes frais en ce moment. C’est démoralisant. » Dans ce contexte difficile, l’annonce le 31 mars du déblocage des aides étatiques et régionales pour le renouvellement de la flotte à La Réunion aurait pu l’intéresser. Elles promettent de « moderniser la flotte, de garantir des conditions de travail dignes [et] d’engager la transition énergétique du secteur », selon Catherine Chabaud, ministre déléguée chargée de la Mer et de la Pêche.
Judicaël Folio balaye l’idée d’un revers de la main, un sourire narquois aux lèvres : « Je ne vais même pas essayer de déposer un dossier. » Comme beaucoup d’autres artisans-pêcheurs réunionnais, il dénonce une aide « complètement hors-sol », qui favorise la pêche industrielle alors qu’elle est présentée comme une politique de soutien aux pêcheurs artisanaux et qu’elle pourrait être étendue à l’Hexagone.
Des aides d’un montant risible
Ces aides, d’un montant de 6,9 millions d’euros, dotés à moitié par l’État et à moitié par la Région, ont été d’abord annoncées en 2022, mais les conditions techniques imposées par la Commission européenne ont retardé leur mise en place effective en mars. La nouvelle a réjoui le Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins (CRPMEM) de La Réunion. Son président, Ludovic Courtois, raconte : « On a été submergés d’appels. La seule question c’était “Où est-ce qu’on peut déposer un dossier ?” »
Avant de refuser de candidater, Judicaël Folio s’est quand même renseigné. Il pratique la pêche à la palangre côtière. À chaque sortie, il dépose en surface une ligne longue de plusieurs kilomètres équipée de plusieurs centaines d’hameçons, puis la récupère quelques heures plus tard. Dans son secteur, il aurait droit à jusqu’à 300 000 euros d’aides directes. Il secoue la tête : « C’est pas réaliste. Depuis 2022, avec l’inflation sur les matières premières et le contexte économique, tout a augmenté. Un bateau neuf coûte entre 800 000 et 1 million d’euros. Même avec l’aide, quel pêcheur indépendant peut sortir cette somme de sa poche ? »
« Je pêcherai en hors-la-loi. Je ne me laisserai pas faire »
Même constat dans un autre secteur de pêche encore plus artisanal, la pêche à la ligne. Dans cette catégorie, les demandeurs auront droit à 90 000 euros. Jacky Hoareau, pêcheur de 60 ans et fils de pêcheur, fait la grimace : « C’est trop dur. Surtout que l’argent n’arrive pas tout de suite, il faut avancer les sous ! Aucune banque ne va accepter de suivre un jeune sur un projet comme ça. »
Cédric, pêcheur « depuis toujours » et collègue de Judicaël, ajoute : « Là, les constructeurs sont au courant des subventions. Ils vont en profiter pour gonfler leurs prix ! » Enfin, un autre problème se pose selon lui : à qui revendre son ancien bateau ? Il explique : « Notre nombre est réglementé. À La Réunion, il ne peut y avoir que 22 licences en palangre côtière pour protéger la ressource. Ce qui veut dire que nos bateaux, personne n’en voudra ici. Ce sera pareil dans les pays voisins : nos bateaux sont trop chers pour eux. »
Cette problématique a été soulevée lors de la première réunion du groupe de travail du CRPMEM sur ces aides, le 20 mai. Les pêcheurs participants ont demandé au comité « d’entrevoir des pistes de revente des anciens navires considérés comme vétustes et de faible rentabilité ».
Des bateaux toujours plus gros
Selon Judicaël et ses collègues, cette aide va à coup sûr profiter « aux plus gros ». Le marin-pêcheur en cite un sans hésitation : Reunimer, groupe réunionnais à 110 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2025 qui pêche dans l’océan Indien, les Terres australes et antarctiques françaises (Taaf) mais aussi dans La Manche. Le groupe, né en 1996, assure également la production et la distribution de ses produits partout dans le monde.
En effet, l’aide est composée de deux dispositifs distincts, comme l’explique Ludovic Courtois du Comité des pêches : « Pour les moins de 12 mètres, donc les artisans-pêcheurs indépendants, c’est une aide directe. Pour les bateaux plus gros, jusqu’à 40 mètres : ce sera une aide à la défiscalisation. Ça concerne les armateurs et les grosses structures. »
Contacté par Reporterre, Sébastien Camus, président de Reunimer, affirme que son groupe va remplacer un ou plusieurs navires de pêche à la palangre hauturière de 13 mètres par des navires de 18 mètres, qui seront défiscalisés à hauteur de 30 à 35 % de leur prix (2 500 000 euros). Il prévient : « Le nombre d’hameçons reste toujours le même. Ce sera juste plus confortable pour les marins. Cela nous permettra aussi de pêcher dans les eaux de Madagascar et de Maurice, avec qui la France a des accords, et donc de mieux répartir l’effort de pêche. »
« Un cheval de Troie pour l’industrie »
Jérôme, pêcheur indépendant depuis dix ans à Saint-Pierre, rouspète : « De base, l’aide ne les concernait même pas ! C’était pour les petits bateaux ! » L’association Bloom, qui œuvre pour la préservation des écosystèmes marins, confirme. Selon Frédéric Lemanach, directeur scientifique de Bloom, cette annonce est bien « un cheval de Troie pour l’industrie ». Il explique : « Au début, on devait simplement permettre le renouvellement des petits navires côtiers. Aujourd’hui, on parle de navires de 40 mètres. »
Selon lui, cette mesure sert simplement à amorcer le même type d’aides en Hexagone. La ministre déléguée à la Mer, Catherine Chabaud, a d’ailleurs annoncé que le gouvernement continuera d’agir « pour ouvrir de nouveaux segments en 2027 [c’est-à-dire de nouvelles tailles de bateaux] et plus largement garantir un cadre européen qui permette de moderniser la flotte. » Le chercheur analyse : « Exit l’argument des outre-mer : on s’en sert pour obtenir la réforme, mais ensuite ce sont évidemment les industriels métropolitains qui vont quasi exclusivement en bénéficier. »
« Ils nous poussent à l’illégalité »
L’un des objectifs affichés de ce renouvellement de la flotte est la décarbonation de la filière. Ludovic Courtois explique : « L’état actuel des bateaux ne permet pas de décarboner. Vous n’allez pas mettre un moteur électrique sur une barque de 6 mètres qui a plus de vingt ans. » Des propos qui font sourire Jérôme : « Donc, on prévoit de décarboner dans vingt ou trente ans des gros bateaux de pêche industrielle qui vident la mer de ses poissons. »
Judicaël, qui accompagne son père, également pêcheur, depuis ses 8 ans, ajoute : « J’ai vu le changement. Avant, des gros thons, il y en avait partout ! Maintenant, il n’y a plus de daurade, de bonite ou de marlin, tout est impacté. L’Europe le sait. Alors pourquoi nous restreindre, nous ? Pourquoi ne pas aider les petits pêcheurs ? »
Judicaël se retrouve dans une impasse : il n’a pas envie de vendre son bateau, acheté de seconde main 150 000 euros à Mayotte. Il n’a pas les moyens d’en changer, même avec l’aide. Mais il n’a pas le choix, car son bateau ne correspond plus aux nouvelles normes, explique-t-il : « Avec mon bateau actuel, je ne suis pas censé sortir plus de vingt-quatre heures, car je n’ai qu’une couchette pour un équipage de trois. Mais le poisson est de plus en plus rare. Je dois sortir plus loin et plus longtemps pour en trouver, je pars généralement quarante-huit heures. »
« La concurrence est déloyale »
Son angoisse, c’est l’arrivée prochaine de la VMS, un système de surveillance des navires par satellite, qui permettra aux autorités de savoir s’il est sorti plus longtemps que ce à quoi il est autorisé. Elle sera obligatoire à partir du 1er novembre 2027 à La Réunion et expose les pêcheurs à des amendes.
En mai, le CRPMEM a demandé à l’État l’exemption de la VMS pour les bateaux de moins de 12 mètres, comme celui de Judicaël. Le pêcheur est découragé : « Les normes sont impossibles à suivre et un nouveau bateau, impossible à acheter. » Il ajoute avec amertume : « On fait tout pour être dans les règles, mais là, la concurrence est déloyale. Je dois travailler, j’ai une famille à nourrir. Ils nous poussent à l’illégalité alors tant pis, je pêcherai en hors-la-loi. Je ne me laisserai pas faire. »