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Sélection culturelle

Les rivières, des paradis rafraîchissants et instructifs

Un soir dans la Loire, en 2022.

[Rivières : le grand plouf 5/5] Les rivières, hauts lieux écologiques, sont aussi précieuses pour leurs bienfaits sur les plans physique, psychique et politique. Quatre livres nous le montrent bien.

Elles filent, les rivières, au pourtour des bourgs ou en leur centre, répandant fraîcheur et apaisement avec leur glou-glou imperturbable. Des paradis qui réveillent les sens, et la vie intérieure…

Leur flux qui masse pieds et jambes, leurs algues ou plantes filandreuses qui les caressent ; leurs reflets moirés à la surface de l’onde ; leurs parfums de terre, d’algues, de fleurs ; leur souffle puissant, leur clapotis, et les zézaiements, trilles d’insectes et autres chants d’oiseaux alentour font vibrer nos sens. Plus encore, la présence, peut-être, de poissons, grenouilles, canards et loutres nous plonge dans le grand bain grouillant de la vie, toutes espèces confondues. Un tel plouf n’est pas si fréquent, et Claude, de Béziers, s’en émouvait en 2024 au micro de Radio Bleu Hérault : « Sur six, sept heures que je reste sur place, tout change […] : les oiseaux, les insectes, les fleurs, les canards… C’est mieux, pour moi, que d’être sur la plage à compter les grains de sable. »

Ah, les grains de sable ! C’est eux qui vont attirer la bourgeoisie du XIXe siècle sur les plages, après le thermalisme. Pendant ce temps, l’ouvrier et le petit employé (mâles) s’offriront, grâce aux rivières, des retrouvailles avec leur corps : « Nié sous la tenue de travail, il retrouvait ici ses droits », développe l’historien des sensibilités Alain Corbin dans une passionnante étude, L’Avènement des loisirs (1850-1960).

Après 1870, cette vie au grand air autour des rivières sera captée par les peintres impressionnistes, qui révéleront comme jamais, à travers scènes de bains et de fêtes, la sensorialité éblouissante de la nature, et la joie qu’elle procure aux humains. Perçues à tort comme frivoles, leurs toiles restent pourtant des témoignages d’un lien précieux à défendre.

L’Avènement des loisirs (1850-1960), d’Alain Corbin, coll. « Champs histoire », aux éditions Flammarion, 2020, 624 pages, 13 euros.

Pousser à la rêverie

Les rivières sont aussi des bains d’images : les figures de sirène, de naïade et de dieu et déesse grecques les habitent encore. Plus fondamentalement, expose le philosophe des sciences Gaston Bachelard dans L’Eau et les Rêves, l’eau nous encourage à la rêverie et au dialogue avec nous-même. En dissolvant les contours des choses, son flux provoque un « doux mouvement des images » qui libère du sentiment de réalité imposé par la vision.

Quand Narcisse, par exemple, une des figures mythiques essentielles de la culture européenne, se mire dans l’eau claire d’une rivière, il n’a pas seulement la révélation de son image, comme la lui donnerait, stable, un miroir. La mouvance de l’eau la lui rend insaisissable, et par contrecoup l’interpelle sur sa part d’artificialité, la manière dont elle occulte sa réalité profonde.

En huit chapitres, ce Champenois attaché aux paysages de son enfance décline dans L’Eau et les Rêves les imaginaires liés aux différentes formes d’eau (claires, profondes, dormantes, violentes…), en puisant dans les vers des poètes et la mythologie. Son essai touffu demande de l’attention, mais enrichit beaucoup la perception que nous pouvons avoir des paysages aquatiques. Après lecture, on les perçoit d’ailleurs comme liés à nos destins intimes.

L’Eau et les Rêves (1942), de Gaston Bachelard, aux éditions Corti, rééd. 2026, 225 pages, 17 euros.

Les veines de la Terre

Tant de richesse ne vaudrait-il pas que l’on remette les rivières et les fleuves au centre de nos vies ? Ils l’ont déjà été. Notamment par les Amérindiens (premiers occupants du continent nord-américain), qui s’étaient répartis en « écorégions », c’est-à-dire dans des zones se distinguant par les particularités de leurs flore, faune, eau, climat, sols, reliefs, et le plus souvent organisées autour de bassins versants, territoires qui entourent les cours d’eau (pour le dire vite).

L’essayiste étasunien Kirkpatrick Sale donne plusieurs exemples de ces « écorégions » amérindiennes dans Sédiments de territoire, l’une des quatorze contributions à Veines de la Terre — Une anthologie des bassins versants. Ce petit livre, qui s’ouvre sur de magnifiques cartes colorées sur fond noir révélant le dessin des fleuves et affluents à la surface de la Terre (ses « veines »), est une porte d’entrée passionnante à la compréhension du cycle de l’eau, et au rôle culturel, écologique, économique qu’elle joue dans les sociétés.

Parmi des textes brefs d’Élisée Reclus, d’Ailton Krenak ou de Gary Snyder, une réflexion de Giuseppe Moretti, auteur en 1996 de Bassins fluviaux de la conscience, qui résonne avec notre présent. Elle démontre que notre modernité « n’a pas seulement bouleversé l’équilibre naturel dans les bassins fluviaux, mais aussi celui des bassins fluviaux de la conscience humaine », devenus des chenaux uniformes où ne résonne plus que l’impératif de modeler la nature. Alors que le terme d’« écorégions » revient dans les discours politiques, il est intéressant de se demander quelle révolution culturelle serait nécessaire pour accompagner ce nouveau découpage du territoire français.

Les Veines de la terre — Une anthologie des bassins versants, conçu par Marin Schaffner, Mathias Rollot, François Guerroué, avec les cartes de Grasshopper Geography, aux éditions Wildproject, 2021, 160 pages, 12 euros.

Car si les tribus amérindiennes s’étaient réparties les terres selon les écorégions de l’Amérique du Nord, c’était aussi, comme le rappelle Kirkpatrick Sale, parce que leur culture considérait, « depuis des siècles, la terre sacrée, et son bien-être impératif ». Le dieu Glooscap et son meilleur ami, l’oiseau plongeon huard, les aidaient à en prendre soin. Qu’il s’agisse de limiter l’expansion des castors, pour permettre aux saumons de poursuivre leur migration et de se reproduire, et in fine de nourrir les humains, ou d’empêcher qu’un barrage n’assoiffe les populations en aval, ils intervenaient pour rétablir l’équité entre tous — humains et non humains.

Dans ses Histoires amérindiennes de rivières, de lacs et de mers, l’essayiste Nausica Zaballos dévoile le corpus de contes élaborés par les Inuits, Cherokees ou Navajos pour transmettre ces valeurs écologiques : l’importance de reconnaître l’interdépendance des espèces, de ne pas succomber à l’appât du gain ou encore de reconnaître à la Terre son besoin de respirer. Un récit lakhota plein de charme raconte d’ailleurs que les premiers êtres humains sont apparus sur terre dans une grotte nommée « Oniya Osoka — c’est-à-dire “la terre respire” ou “la terre souffle” », à l’instigation de l’esprit farceur et d’Anog-Ite, à l’origine épouse heureuse de Vent.

Plaisant à lire, construit de façon à créer des ponts avec l’actualité, ce recueil est un voyage des plus rafraîchissants et instructifs, que l’on pourra partager avec des enfants.

Histoires amérindiennes de rivières, de lacs et de mers, de Nausica Zaballos et Juliette Iturralde (illustrations), aux éditions Goater, 2025, 192 pages, 16,90 euros. À partir de 12 ans.



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