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ReportageÉcologies populaires

En manque de piscines, la Seine-Saint-Denis ouvre ses rivières

Une jeune fille saute dans la Marne, le 9 juillet 2026 à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis).

[Rivières : le grand plouf 2/5] Neuilly-sur-Marne a ouvert le premier espace de baignade en rivière de la Seine-Saint-Denis. Ce projet s’inscrit dans l’héritage des Jeux olympiques, qui devaient multiplier les points d’eau dans un département qui en manque.

Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis), reportage

Cet article est publié en partenariat avec le Bondy Blog, un média en ligne, né en 2005, visant à « donner la parole aux habitants des banlieues urbaines ».



Pour de nombreux habitants de Neuilly-sur-Marne, il était inimaginable de pouvoir se baigner un jour dans la rivière qui donne son nom à la ville. « On avait des a priori, on pensait que c’était sale », explique Issiaka, originaire du quartier, avant de plonger dans l’un des bassins, profonds de 40 cm à 1,8 m, aménagés sur la Marne, qui peuvent accueillir jusqu’à 200 personnes.

Ce père de famille s’est inscrit en ligne pour un créneau de deux heures avec ses enfants dans la nouvelle piscine naturelle de Neuilly. Le grand, âgé de 7 ans, en liberté dans les bassins aménagés, la petite, 4 ans, sous surveillance et gilet de natation. Les tarifs pour ces créneaux vont jusqu’à 2 euros pour les habitants de la commune et 4,90 euros pour les adultes qui n’y résident pas.

En ce début d’après-midi, le thermomètre affiche 34 °C et les abords de la Rive de Neuilly sont déjà remplis de familles venues profiter de la fraîcheur. « Les enfants réclament tous les jours de l’eau, de l’eau… dit Issiaka. On a quelques points de baignade pas très loin, mais ici, c’est vraiment juste en bas de chez nous, c’est pratique. » Avant l’ouverture de ce site, il fréquentait régulièrement la grande piscine de Champs-sur-Marne, malgré la vingtaine de minutes de route en voiture, et plus d’une heure en transports en commun.

« L’été, on est nombreux à rester enfermés entre quatre murs »

Si la ville de Neuilly-sur-Marne possède une piscine municipale, elle ne fait pas l’unanimité chez ses 40 000 habitants. « Quand mes enfants étaient petits, on n’y est allés qu’une ou deux fois parce qu’elle n’est pas assez grande pour tout Neuilly », se souvient Lucyna. La retraitée se rafraîchit dans l’eau de la rivière, puis vient se poser sur un transat le long du bassin. Habitante du quartier depuis trente ans, elle a pu voir son évolution.

Les deux bassins de Neuilly-sur-Marne peuvent accueillir jusqu’à 200 personnes. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Aujourd’hui, à tout juste 70 ans, elle se réjouit de ce nouvel aménagement, qui comble un réel besoin pour la commune. « L’été, on n’a pas tous la chance de partir deux mois. On est nombreux à rester enfermés entre quatre murs, donc un endroit comme celui-là, surtout en pleine canicule, ça manquait beaucoup », constate-t-elle, un sourire au bout des lèvres. Lucyna observe la nature qui l’entoure : « On se croit en vacances quelque part. »

« Ça nous fait oublier la canicule »

Quelques mètres plus loin, dans le grand bassin, deux hommes s’écrient « on est au paradis ! » Fati et son cousin viennent tout droit d’Algérie. De passage à Neuilly pour quelques jours, ils ont vu circuler sur les réseaux sociaux des vidéos de la mairie et des habitants vantant le site de baignade. Curieux, les deux hommes n’ont pas hésité à venir tester l’eau de la rivière. « Elle est très bonne et il n’y a pas trop de monde, ça nous fait oublier la canicule », s’extasie Fati.

Quand la piscine se vide pour laisser la place aux clients du créneau suivant, quelques affaires restent par terre. Ce sont celles du duo, qui a décidé de prolonger la baignade en renouvelant sa présence pour deux nouvelles heures.

« Faire comprendre que la Marne est devenue propre »

Le 4 juillet, jour d’ouverture, quatre heures de baignade gratuite étaient offertes. La capacité maximale de la piscine a alors été atteinte. Depuis, les derniers créneaux de la journée frôlent régulièrement les 150 baigneurs. Une affluence « très satisfaisante » pour Émilie Baron-Taillefer, responsable de la zone de baignade.

Les bassins sont aménagés avec un fond métallique, afin de proposer des profondeurs différentes. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Un défi subsiste pourtant : celui de convaincre les personnes intéressées par le lieu, mais inquiètes de la qualité de l’eau. Tous les jours, la maître-nageuse répond aux interrogations du public : « Oui, c’est l’eau de la Marne. Non, elle n’est pas filtrée, mais elle contrôlée, répète-t-elle. Il y a un petit chemin à faire sur les mentalités pour que les gens comprennent que la Marne est devenue propre. » À l’entrée, un tableau affiche les résultats des contrôles sanitaires réguliers.

Malgré des progrès réalisés depuis les Jeux olympiques de Paris en 2024, la Seine-Saint-Denis reste sous-dotée en piscines. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Le pari n’était pas gagné pour rendre accessible cette rivière, qui avait pourtant des allures de plage en 1937. À l’époque, 24 sites de baignade officiels étaient aménagés. Beaucoup de Nocéens ont même appris à nager dans ces eaux. Mais, en 1970, un arrêté préfectoral a interdit la baignade. Les nombreuses industries qui entourent la Marne déversaient leurs déchets dans le cours d’eau, altérant sa qualité.

Il a fallu attendre cinquante-six ans pour dépolluer les berges et rendre à nouveau le lieu praticable pour les habitants. « C’est un rappel au temps passé. L’idée, c’est de reproduire ce qui existait auparavant, mais d’une manière plus sécurisée », explique Émilie, qui supervise les trois surveillants maîtres-nageurs de la zone.

117 millions d’euros investis en Seine-Saint-Denis

La commune fait partie des pionnières en étant la première à ouvrir un espace de baignade en eau vive dans le département de la Seine-Saint-Denis. Depuis 1993, le syndicat mixte Marne vive s’est organisé pour œuvrer à améliorer la qualité de la rivière. Les Jeux olympiques de 2024 ont accéléré le processus d’assainissement de la Marne et de la Seine pour permettre la tenue de compétitions sportives, mais aussi pour servir d’héritage aux habitants du territoire.

Dans ce contexte, près de 117 millions d’euros ont été investis par le département de Seine-Saint-Denis depuis 2018, dont plus de la moitié uniquement pour dépolluer la Marne. Les travaux ont notamment servi à la construction du bassin de rétention du ru Saint-Baudile, destiné à réduire les rejets d’eau contaminée dans la rivière, qui rejoint la Seine quelques kilomètres plus loin.

Le bassin de la Rive de Neuilly a ouvert le 4 juillet et restera en place jusqu’au 30 août. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Si la Rive de Neuilly est une avancée, le chemin reste encore long pour la Seine-Saint-Denis, le département français le moins doté en piscines. Les Jeux olympiques ont permis d’augmenter le nombre d’infrastructures, mais ce n’est pas suffisant pour réduire l’écart.

D’autant plus lorsque certaines piscines doivent continuer d’accueillir des événements sportifs et fermer leurs portes aux habitants. C’est le cas du centre aquatique olympique de Saint-Denis, construit pour les JO et fermé au public du 13 juillet au 7 septembre afin d’accueillir les championnats d’Europe de natation. Se pose alors la question de la durabilité de ces installations et de leur cible : à qui profitent-elles vraiment ?

« Les moyens financiers viennent toujours avec les Coupes du monde, les Jeux olympiques… »

En période de canicule, les inégalités d’accès à la fraîcheur se creusent dans les quartiers populaires, où l’urbanisme exacerbe la chaleur. « C’est important de développer les points d’eau et de sensibiliser les plus jeunes à la baignade parce que, culturellement parlant, il n’y a pas forcément cette éducation à l’eau chez les jeunes issus de quartiers, dit Séverine Delbosq, ancienne élue de L’Île-Saint-Denis, où des projets de baignades similaires à la Rive de Neuilly sont en cours. Et puis, on est dans une zone à très forte densité, donc à très fort besoin de loisirs. »

Des baigneurs de tous âges fréquentent le site, situé dans une commune dense de Seine-Saint-Denis. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Si la baignade peut être difficile à mettre en place à certains endroits, Séverine Delbosq défend l’aménagement de sites de rafraîchissement dans les quartiers populaires avec de la verdure, des brumisateurs et des toiles humides pour se poser, bronzer ou lire un livre.

Elle regrette néanmoins que les élans de ce genre ne soient donnés que dans le cadre de grands événements sportifs. « En Seine-Saint-Denis, les moyens financiers viennent toujours avec les Coupes du monde, les Jeux olympiques… Il n’y a que ça qui fait construire, qui donne des infrastructures aux gens. »



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