Oubliés par leur bailleur, ils installent des stores faits maison contre la canicule
Eloïse et Pierre, de l'association Locataires ensemble, vont d'appartement en appartement pour aider les résidents à installer des stores. - © Oriane Mollaret / Reporterre
Eloïse et Pierre, de l'association Locataires ensemble, vont d'appartement en appartement pour aider les résidents à installer des stores. - © Oriane Mollaret / Reporterre
On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Alors que leur bailleur refuse d’équiper leurs balcons de stores, ces locataires lyonnais ont décidé de se débrouiller seuls pour protéger leurs logements du soleil en installant des stores de fortune.
Lyon (Rhône), reportage
Des bruits de perceuse font vibrer le béton de l’imposante barre d’immeuble de la rue du Lac, dans le quartier lyonnais de la Part-Dieu. Au 12e étage, Daphné Rozet accroche ses nouveaux stores faits maison. Vite, avant que le soleil n’inonde son deux-pièces. « 36 °C pour 36 m2, ironise-t-elle. L’été dernier, j’ai cru que je devenais folle avec cette chaleur. Fin mai, j’ai dû confier mon chat à une amie. Je suis incapable de dormir alors que je me lève à 6 heures et que j’enchaîne les journées de douze heures. Quand est-ce que ça va s’arrêter ? »
Cette aide-soignante de 34 ans n’a pas choisi de se reconvertir dans le BTP. Depuis trois ans qu’elle loue cet appartement 733 euros par mois, elle a demandé à plusieurs reprises à son bailleur — la Compagnie foncière lyonnaise (CFL), une filiale du Crédit agricole — de l’équiper contre la canicule. En vain. Alors, cet été, c’est système D.
Lundi 22 juin, Pierre et Eloïse, membres de la fédération de syndicats Locataires ensemble, ont déjà installé une trentaine de stores sur les balcons de l’immeuble de Daphné, qui compte environ 200 habitants. Ces aménagements sont indispensables, surtout dans les étages les plus élevés : à partir de 14 heures et jusqu’à son coucher, le soleil cogne directement sur les façades sombres de cet immeuble mal isolé des années 1960. Les stores permettent ainsi de bloquer les rayons du soleil avant qu’ils ne touchent le béton des balcons.
Ce chantier amateur est né du travail de cartographie des « logements bouilloires » à Lyon et Paris réalisé par l’association Territoire zéro logement malade (TeZeLoMa). Le porte-à-porte a fait le reste.
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Rue du Lac, un groupe WhastApp a rapidement réuni 80 locataires désireux de s’organiser par eux-mêmes pour se protéger de la chaleur. « On assure la partie perçage et ils se débrouillent », précise Pierre, joignant le geste à la parole. Certains locataires ont tout fait seuls, comme ce voisin cordiste, d’autres se sont occupé de coudre des stores de fortune dans des draps et de les peindre pour afficher leurs revendications sur la façade, façon tifo de stade. En fin d’après-midi, alors que le mercure frise les 40 °C, l’immeuble exige « des stores en urgence ».
Des volets insuffisants
Les locataires mobilisés demandent à ce que l’article R1331-33 du Code de la santé publique, entré en vigueur à l’automne 2023, soit appliqué. Il prévoit que les logements doivent être équipés d’« un système de régulation de la chaleur fonctionnel et suffisant ». Contactée à ce sujet, la CFL précise que tous les appartements ont déjà des volets en bois. « Ce n’est pas suffisant », constate Jérémy, qui habite au 10e depuis cinq ans.
Dès que le soleil brille, lui, sa femme et leurs trois enfants vivent dans le noir. Malgré leurs précautions, à 11 heures du matin, il fait déjà 31 °C dans le salon. Chaque jour, le père de famille regarde la météo avec angoisse. « C’est déprimant, lâche-t-il. Cette année c’est particulièrement difficile. Je ne parviens plus à télétravailler l’après-midi. » Après avoir sollicité la CFL sans succès, il a accueilli la solution faite maison à bras ouverts.
Le bailleur a fait retirer des stores
Fin 2021, les locataires avaient reçu un mail de la régie leur intimant de retirer les « bouts de tissu disgracieux » déjà installés par certains sur leurs balcons, une pratique « absolument interdite ». Pourtant, les trois premiers étages de la barre, propriété du bailleur social SACVL, sont bien équipés de stores rouge vif. Au-dessus, c’est à la CFL. Elle explique avoir retiré les stores il y a plusieurs années, en raison d’un coût d’entretien élevé, à la charge du locataire, et après que des voisins se sont plaints du bruit du tissu par grand vent.
Au-delà de cet immeuble, l’association TeZeLoMa a identifié 400 logements bouilloires appartenant au bailleur, qui assure avoir « parfaitement conscience de cette situation inconfortable pour ses locataires ». La CFL a annoncé lundi une enveloppe d’un million d’euros pour installer des brasseurs d’air, des stores et des persiennes sur l’ensemble de son parc.
En attendant, Pierre et Eloïse continuent leur tournée, qui les fait visiter une dizaine d’appartements. « Il n’y a pas de définition d’un logement bouilloire, soupire cette dernière en montant de nouvelles tringles avec aisance. Il faut en créer une, scientifique, pour que ça ne reste pas un terme médiatique et que la loi soit appliquée. » Locataires ensemble propose de mettre en place un « droit de rénovation » : des petits travaux thermiques réalisés par les locataires eux-mêmes, et déduits des loyers. « On enverra la facture à la CFL », assure Eloïse qui s’attaque au balcon suivant, en équilibre sur un escabeau.