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ReportageSocial

Canicule : « Dans les logements sociaux, on cuit dans l’indifférence »

Michelle Audrin vit dans cette passoire thermique à Aubervilliers depuis 1985.

« On se sent complètement abandonnés. » Dans sa passoire thermique, à Aubervilliers, Michelle Audrin tente de survivre aux fortes chaleurs de mai. Le syndicat de locataires dont elle est présidente a attaqué l’État pour dénoncer la mal-adaptation des logements au changement climatique.

Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), reportage

Depuis quelques jours, chaque matin, Michelle Audrin répète les mêmes gestes. La retraitée de 67 ans commence par pulvériser d’eau le sol de son balcon, puis ouvre en grand la fenêtre. À partir de midi, lorsque le soleil commence à taper sur les vitres, il est temps de tout refermer et de tirer les rideaux occultants. Ensuite, en fin de journée, elle allume son rafraîchisseur d’air dans le salon qu’elle alimente toutes les demi-heures de glaçons. La nuit venue, elle emporte l’appareil avec elle, dans sa chambre.

Ce rituel, l’ancienne professeure d’histoire le suit chaque été lorsque la chaleur devient étouffante dans son appartement de la cité Cochennec à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Mais cette année, c’est la première fois qu’elle doit le faire aussi tôt, alors que l’été n’a même pas encore commencé.

Michelle n’a pas de volets. Au moment de l’entretien, la température était de 28 °C à l’intérieur. © Mathieu Génon / Reporterre

Le jour où nous la rencontrons, lundi 25 mai, un record historique a été battu : jamais le pays n’avait connu une journée de mai aussi chaude, 18 départements étaient placés en vigilance jaune canicule. À Aubervilliers, dehors, il fait 32 °C. Chez Michelle Audrin, le thermomètre placé à l’ombre indique 28 °C. « C’est déjà ça de gagné grâce à mes petits gestes », sourit-elle.

Son F5 situé au deuxième étage d’un immeuble construit en béton armé ne dispose ni de volets, ni de VMC. L’appartement de la sexagénaire est une bouilloire thermique, comme 1 logement sur 3 en France. Son diagnostic de performance énergétique ? « Il n’a jamais été réalisé », répond celle qui réside dans l’appartement depuis 1985.

Ni volets ni ventilation

« Vu les températures actuelles, je suis très inquiète pour cet été », dit Michelle Audrin, en jetant un regard vers le ciel avant de nous proposer un verre d’eau. L’an dernier, déjà, la France a connu 27 jours en conditions de vague de chaleur, faisant de l’été 2025 le troisième le plus chaud jamais enregistré. Et ce n’est qu’un avant-goût de ce qui attend le pays : d’ici à 2050, les canicules risquent d’être multipliées par deux sous l’effet du dérèglement climatique.

« Je ne vois pas comment cela va être vivable dans ces conditions », souffle la présidente de l’antenne d’Aubervilliers du syndicat Locataires Ensemble. Elle ne compte plus ses courriers au bailleur social pour mieux isoler les immeubles du quartier. « On veut que la façade ouest de l’immeuble soit réhabilitée, que tous les appartements soient équipés de volets et d’un système de ventilation », explique-t-elle calmement. Des demandes qui semblent être le minimum. Pourtant, rien ne change.

Toutes les demi-heures, Michelle va chercher des glaçons pour son refroidisseur. © Mathieu Génon / Reporterre

Du côté de la ville, l’ancienne maire UDI (Union des démocrates et indépendants) avait promis la rénovation de 504 logements de la cité. Quelques-uns ont pu être réhabilités, pas celui de Michelle Audrin. « Ça devait se faire au printemps, mais maintenant que nous avons un nouveau maire (divers gauche), le projet a été mis en pause et on ne sait pas si c’est toujours d’actualité. »

La locataire, atteinte d’une maladie chronique depuis 2013, n’a pas le temps d’attendre : « Je souffre beaucoup plus de la chaleur depuis que je suis tombée malade. Je perds l’équilibre, chaque geste me demande énormément d’énergie, je finis par ne plus parler et ne plus bouger. »

Pour faire baisser la chaleur de son appartement, Michelle remplit régulièrement son refroidisseur qui l’accompagne en fonction de ses déplacements dans l’appartement. © Mathieu Génon / Reporterre

Action contre l’État

C’est pourquoi, l’an dernier, le syndicat Locataires Ensemble dont elle est présidente de l’antenne d’Aubervilliers a participé à l’action des « sinistrés climatiques » contre l’État. Le 25 juin 2025, quatorze personnes et associations épaulées par l’Affaire du siècle (Greenpeace France, Notre affaire à tous, Oxfam France) avaient déposé un recours devant le Conseil d’État pour obliger le gouvernement « à renforcer ses politiques d’adaptation au changement climatique » face aux canicules, inondations, reculs du trait de côte, retrait-gonflement des argiles, etc.

« Ici, dans les logements sociaux, on cuit dans l’indifférence, on se sent complètement abandonnés. » Michelle Audrin marque soudain une pause. « Je ne sais plus ce que je voulais dire ensuite, c’est la chaleur... »

En 2024, 37 % des Français gagnant moins de 1 000 euros ont déclaré souffrir de la chaleur dans leur logement, contre 20 % de ceux qui touchent plus de 2 500 euros.

« Les grands oubliés de ce plan »

C’est précisément ce que dénonce la Fondation pour le logement des défavorisés, qui a rejoint, le 27 mai, cette action collective contre l’État. L’organisme accuse l’État de manquer à son obligation de garantir le droit à un logement digne dans un contexte de crise climatique, en particulier pour les plus précaires. Car ce n’est pas le troisième plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC 3), censé préparer le pays à un réchauffement de +4 °C d’ici la fin du siècle, qui va arranger les choses.

Habitants de passoires thermiques, des territoires d’outre-mer, personnes sans-abri, voyageurs… « Les publics les plus vulnérables aux aléas climatiques sont les grands oubliés de ce plan, alors que l’on sait très bien que le dérèglement climatique renforce les situations de mal-logement et fait basculer des personnes dans la précarité », rappelle Maider Olivier, chargée de plaidoyer à la Fondation pour le logement des défavorisés.

Michelle Audrin va interpeller le nouveau maire d’Aubervilliers ainsi que celui de Pantin et du 19e arrondissement de Paris, samedi 30 mai. © Mathieu Génon / Reporterre

La principale critique de la fondation et des ONG participant à l’action : le contenu de ce plan est insuffisant, tout comme son financement. Il veut notamment mettre fin aux situations de mal-adaptation face aux fortes chaleurs dans les logements neufs et rénovés d’ici 2030. Un horizon bien trop lointain au regard de l’urgence climatique et de l’état des connaissances disponibles, estime la Fondation pour le logement des défavorisés.

Autre critique : « Une mesure propose de conditionner les aides à la rénovation énergétique des bailleurs à la prise en compte des canicules, et pas seulement du froid. C’est une bonne idée, mais aucun financement supplémentaire n’est prévu pour cela », souligne Maider Olivier.

Concernant les personnes sans-abri, qui décèdent autant l’été que l’hiver, le PNACC 3 ne prévoit rien de nouveau alors que les centres d’hébergement d’urgence, pas assez nombreux, sont souvent des bâtiments inadaptés pour accueillir des personnes vulnérables pendant les vagues de chaleur.

Michelle Audrin humidifie son balcon pour apporter un peu de fraîcheur sur sa façade ouest. Habituellement, elle fait cela le matin. © Mathieu Génon / Reporterre

Une cité délaissée

Parallèlement à cette action, Michelle Audrin va interpeller le nouveau maire d’Aubervilliers ainsi que celui de Pantin et du 19e arrondissement de Paris, samedi 30 mai, pour savoir où en sont les projets de rénovation énergétique du parc social. Mais aussi sur la dégradation de la cité Cochennec.

« Avant, c’était la cité la plus verte d’Aubervilliers mais, depuis 2020, les voitures se garent n’importe où sur la pelouse, un garage sauvage s’est installé, les poubelles s’accumulent partout, on n’a plus de bac pour faire le tri sélectif », décrit la sexagénaire, amère.

Avant de se quitter, elle tient à nous montrer quelque chose. En bas de chez elle, un rat mort gît devant les poubelles, une scène devenue malheureusement banale. D’en bas, on voit bien aussi à quel point le béton de plusieurs balcons se décroche. À côté, des enfants jouent avec un pistolet à eau dans un petit parc entouré d’arbres. Ce coin de verdure tranche avec le reste du cadre, où la chaleur accentue l’impression générale d’abandon. Et celle-ci va s’intensifier : la baisse des températures ne devrait intervenir qu’à partir de dimanche 31 mai.

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