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ReportageCanicule

« Notre peur, c’est qu’il y ait des morts » : des saisonniers survivent dans des bidonvilles en surchauffe

« En ce moment, c’est très difficile », disent les saisonniers des bidonvilles en périphérie de Bordeaux, le 23 juin 2026.

Aux portes de Bordeaux, près de 700 saisonniers étrangers vivent dans un bidonville avec un seul point d’eau. Dans un autre camp, l’eau a été coupée il y a plusieurs semaines. « En ce moment, c’est très difficile. »

Périphérie de Bordeaux (Gironde), reportage

Un morceau de pneu commence à fondre sous la chaleur. À 18 heures, le thermomètre affiche 43 °C devant un abri de béton où Dan se protège du soleil, adossé contre le mur. Aujourd’hui, il est rentré plus tôt des vignes : en pleine canicule, « impossible de travailler l’après-midi ». Il vient de parcourir les 300 mètres qui séparent sa caravane du robinet installé à l’entrée du camp, où il remplit un grand bidon qui lui sert de douche.

Dans le bidonville où vivent 700 personnes, dont une centaine d’enfants, un seul point d’eau a été installé par la métropole de Bordeaux. Mais sur les huit tuyaux accrochés sur des palettes de bois, la moitié ne fonctionne pas. « Notre peur, c’est qu’il y ait des morts », s’inquiète Adeline Grippon, coordinatrice régionale Aquitaine à Médecins du monde.

Les caravanes du bidonville de Fouquerolle sont protégées sommairement de la chaleur. © Alban Dejong / Reporterre

Tous les quinze jours, des équipes de l’ONG se rendent dans les bidonvilles de la ville pour assurer un suivi médical et traiter les urgences. Le 19 juin, Médecins du monde a lancé une alerte sanitaire à destination de l’Agence régionale de santé (ARS), de la préfète et des élus pour alerter d’une dégradation « rapide et préoccupante » des conditions de vie, directement liée à l’insuffisance d’eau potable. « Sans eau, il y a de graves risques sanitaires », rappelle la coordinatrice.

La chaleur est implacable sur place, faute de lieux à l’ombre. © Alban Dejong / Reporterre

Supérette improvisée et bidons pour se laver

Posé au bord de la route qui mène aux vignobles du Médoc et du Libournais, le bidonville de Fouquerolle, le plus grand de la métropole, abrite des saisonniers dont presque tous travaillent dans les vignes. Venus de Roumanie pour la plupart, ils partent pour plusieurs années, parfois pour la vie, travailler pour de grands châteaux.

Dorina vit sur le camp depuis plus d’un an. Assise à l’ombre sur une chaise en plastique, elle s’énerve contre cette canicule qui n’en finit pas : voilà trois jours qu’elle n’a pas pu travailler à cause de la chaleur, trois jours qu’elle n’est pas payée. Épuisée, sa fille Anna-Maria, 16 ans, revient des vignes où elle faisait l’effeuillage en plein soleil. En rentrant du travail, il faut encore tirer des bidons fixés sur des charrettes jusqu’au point d’eau pour se laver ou faire la vaisselle.

Certains n’ont pas travaillé depuis plusieurs jours. © Alban Dejong / Reporterre

Ion aussi revient des vignes. Après dix ans de métier, la chaleur, il avait fini par s’y habituer. « Mais en ce moment, c’est très difficile. » Le soir, il s’organise pour survivre à la journée du lendemain : il place des bouteilles d’eau au congélateur qu’il emmènera au travail. « Les châteaux ne leur fournissent pas toujours de l’eau ou une douche », explique Jean-Luc Taris, infirmier et bénévole à Médecins du monde.

En face, Agripina, l’épouse de Ion, transpire à grosses gouttes en vendant des sodas dans la supérette du camp. Derrière elle, des barres de chocolat ont fondu. Quatre frigos tournent en continu, « mais pas assez pour tout refroidir », déplore-t-elle.

Une supérette est improvisée à l’intérieur du bidonville afin de stocker des boissons fraîches. © Alban Dejong / Reporterre

50 habitants, pas de point d’eau

À quelques kilomètres, 50 personnes occupent un autre bidonville. Depuis trois semaines, ils n’ont plus accès à l’eau : « La métropole avait ouvert une bouche d’incendie, mais le réducteur de pression a cassé, alors ils ont coupé l’eau », déplore Leonard Velicu, président de l’association Eurrom qui défend les droits des communautés roms en Gironde. Régulièrement, il sillonne les allées des camps pour relever les situations d’urgence, notamment des femmes enceintes et des nourrissons.

Danut n’est pas parti travailler dans les vignes le 22 juin en raison de la chaleur. Pour beaucoup, le travail de saison dans les vignes est commun. © Alban Dejong / Reporterre

Pendant la canicule, des agents de médiation de Bordeaux Métropole apportent des bouteilles d’eau aux camps sans point d’eau : 4,5 L par personne pour deux jours. « C’est bien pour boire, mais pour se laver, cuisiner ou faire sa lessive, ça ne suffit pas. Sans eau, on ne vit pas », s’énerve Elena. « Les conséquences sont graves : à la fin d’une journée de travail où ils sont au contact de pesticides, la plupart des travailleurs ne peuvent pas se laver », explique Adeline Grippon.

Sous l’ombre, on prépare le repas du soir en luttant contre la chaleur. © Alban Dejong / Reporterre

« L’accès à l’eau existe, mais on voit bien que ça bloque »

Ces dernières années, alors que Bordeaux était sous giron écologiste jusqu’aux dernières élections, Médecins du monde a constaté une dégradation de l’accès à l’eau pour les plus précaires. « Avant, quand on lançait une alerte, l’eau arrivait rapidement. Aujourd’hui, la situation est plus catastrophique que lorsqu’on a soulevé le problème il y a dix ans », déplore Adeline Grippon.

Une directive européenne de 2020 oblige pourtant les métropoles à raccorder l’ensemble de la population à l’eau potable, y compris les bidonvilles. Une mesure applicable facilement, pour Médecins du monde : « Ouvrir un point d’eau dans une métropole, c’est assez simple et peu coûteux. L’accès à l’eau existe. Mais on voit bien que ça bloque », grince la coordinatrice.

Le bidonville de Fouquerolle est situé au bord d’une route. © Alban Dejong / Reporterre

Pour Leonard Velicu, empêcher l’accès à l’eau ne fait qu’empirer les choses : « Les villes pensent que si on ouvre un point d’eau, cela va stabiliser un site et que d’autres personnes vont venir. Mais c’est le contraire : ici, les gens viennent pour travailler dans les vignes. Si on les expulse, ils reconstruisent ailleurs. »

Priver les habitants d’eau ne les fait pas partir, mais les épuise. Elena en a presque fait une routine : pour ramener de quoi tenir quelques jours, elle monte dans sa voiture, bouteilles dans le coffre, et roule jusqu’au bidonville d’à côté.


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