« Je n’ai pas le choix, il faut travailler » : en pleine canicule, ouvriers et livreurs continuent malgré la fournaise
Hosam subit la chaleur à Bordeaux. « Je n'ai pas le choix, il faut travailler. Prends-moi en photo, que les gens voient comment on travaille, que Macron voit comment je travaille. Le visa de ma mère pour venir me voir en France a été refusé. » - © Timothée Buisson / Reporterre
Hosam subit la chaleur à Bordeaux. « Je n'ai pas le choix, il faut travailler. Prends-moi en photo, que les gens voient comment on travaille, que Macron voit comment je travaille. Le visa de ma mère pour venir me voir en France a été refusé. » - © Timothée Buisson / Reporterre
En images — Dans les rues, ouvriers du BTP, livreurs et sans-abri sont les premiers à pâtir des températures extrêmes. Plongée dans la fournaise de Bordeaux, qui a récemment décroché le titre de ville la plus chaude de France.
Bordeaux (Gironde), reportage
Alors que 79 départements sont en vigilance canicule jaune et orange, Bordeaux vit déjà son deuxième épisode de chaleur exceptionnelle en l’espace de quinze jours. Si les Bordelaises et Bordelais souffrent de ces températures extrêmes, ce sont les personnes les plus précaires qui sont en première ligne dans une des villes les plus bétonnées de France. Ouvriers du BTP, facteurs, livreurs et sans-abri sont les premiers à pâtir de ces températures.
Le 15 juin, Bordeaux a enregistré la maximale de température sur l’ensemble de la France hexagonale avec 35,4 °C. Le 18 juin, le mercure est monté à 37 °C, la barre des 40 °C devrait être atteinte ce weekend. Plongée dans une métropole en surchauffe.
Bordeaux, métropole de presque 270 000 habitants, brille par sa minéralité. Les places bétonnées sont nombreuses et les chantiers le sont tout autant. Ici, le pont de Pierre, ouvrage emblématique de la ville, est en chantier depuis l’été 2025. Les ouvriers y sont nombreux, tout au long de l’année, jours de canicule y compris.
Sur ce skatepark, il est bientôt midi. Ces deux travailleurs se partagent une bouteille d’eau. Les horaires ne sont pas spécifiquement aménagés par leur employeur. L’ouvrier à droite confie : « Je n’ai jamais connu une chaleur comme ça, même au Soudan. »
Les entreprises d’insertion ne ralentissent pas la cadence pour désherber la ville malgré la canicule. « Même en plein soleil, on fait travailler les gens pour désherber, c’est ridicule », se lamente une passante.
Nicolas a apporté une tonnelle de chez lui pour pouvoir aménager un coin d’ombre lors des pauses pour lui et son coéquipier. « On nous tolère les manches retroussées quand il faut chaud, mais nos pantalons tiennent chaud, on n’a pas le choix, on s’adapte. »
Killian, facteur depuis quelques mois, bénéficie d’un aménagement d’horaires pour son équipe. « Au lieu de faire du 9-16 heures, on fait du 8-14 heures. Ça va, mais en fin de matinée il fait déjà bien chaud. » Dans la cadence de sa tournée, Killian relativise : « Au moins on a un vélo électrique, sinon ce ne serait pas tenable. La Poste nous a aussi donné un brumisateur chacun, c’est pas grand-chose, mais ça fait quand même du bien. »
Idris est livreur pour une plateforme. « Les jours de canicule, on a moins de courses, mais plus loin. C’est n’importe quoi, je vais pas faire 20 km aller-retour pour 10 euros. En faisant ça, la batterie de mon vélo tiendra à peine pour le reste de ma journée. »
Un livreur se repose dans la Maison des livreurs. « On a noué un partenariat avec la Banque alimentaire qui nous fournit de quoi manger, de l’eau, des boissons qu’on peut mettre au frais », résume Jonathan L’Utile Chevallier, le coordinateur de cet espace qui accompagne les livreurs.
Pour une livraison de moins de 2 km, la plateforme Deliveroo rémunère moins de 3 euros. « Pour ce prix-là et avec cette chaleur, moi je n’y vais pas. Il y a des livreurs qui font des malaises avec la chaleur », explique Iniesta, inscrit depuis trois ans sur les plateformes de livraison.
« Pendant ces journées, les livreurs travaillent beaucoup et sont payés une misère. Un livreur a travaillé 40 heures pour gagner 100 euros. Aucun dialogue n’est possible avec les plateformes », dénonce Jonathan L’Utile Chevallier, le coordinateur de la Maison des livreurs.
« Certains restaurateurs sont inquiets de nous voir travailler quand il fait chaud. Ils nous proposent à boire », dit Ftsum, livreur.
À Bordeaux, la mairie a décidé de ne pas ouvrir d’espaces supplémentaires dédiés à l’accueil des personnes sans-abri. Pour Harmonie Lecerf Meunier, conseillère municipale d’opposition, « la protection des personnes vulnérables doit constituer une priorité absolue ».
En fin de journée, les rues de Bordeaux sont chaudes. Malgré un léger sentiment de fraîcheur — il fait en réalité juste moins chaud —, la pierre continue de restituer la chaleur qu’elle a emmagasinée pendant la journée. Dix jours caniculaires sont attendus à Bordeaux.