Comment la droite instrumentalise George Sand pour relativiser la canicule
Freddy Roy, Laurent Duplomb et Anne-Laure Blin : trois élus qui ont récupéré l'œuvre de George Sand. - Montage © Mélissa Germany / Reporterre
Freddy Roy, Laurent Duplomb et Anne-Laure Blin : trois élus qui ont récupéré l'œuvre de George Sand. - Montage © Mélissa Germany / Reporterre
Durée de lecture : 5 minutes
Des élus de droite et d’extrême droite instrumentalisent des écrits de 1870 de George Sand, qui évoquent des températures extrêmes, pour relativiser la chaleur actuelle. Un comble : l’écrivaine était une pionnière de la protection de la nature.
« Un été que je n’ai jamais vu, que je ne croyais pas possible dans nos climats tempérés : des journées où le thermomètre à l’ombre montait à 45 °C, plus un brin d’herbe, plus une fleur au 1ᵉʳ juillet, les arbres jaunis perdant leurs feuilles, la terre fendue s’ouvrant comme pour nous ensevelir, l’effroi de manquer d’eau d’un jour à l’autre. » Cette citation, tirée du Journal d’un voyageur pendant la guerre de George Sand, paru en 1971, décrit la vague de chaleur vécue par l’autrice durant l’été 1870 depuis sa résidence de Nohant, dans le Berry (Indre).
Depuis fin juin et alors qu’une nouvelle vague de canicule frappe la France, toute une partie de l’extrême droite et de la droite climatosceptiques la reprend pour relativiser — à tort, évidemment — l’ampleur du changement climatique. Un comble, alors que George Sand fut une pionnière de la protection de la nature, qui intervint publiquement en 1872 pour empêcher la destruction d’une partie de la forêt de Fontainebleau.
Climatodénialisme de toutes parts
C’est Le Berry républicain qui a ouvert le bal le 24 juin, sans commentaire ni mise en perspective. Le Figaro a suivi le 26 juin, avec le même format. Le sénateur (Les Républicains) Laurent Duplomb s’est empressé de reprendre cet extrait le 29 juin en ouverture des débats en séance sur le projet de loi d’urgence agricole — celui-là même qui s’était illustré en déclarant en 2023 que « le changement climatique (…) sera très bénéfique » pour sa région.
Lire aussi : Les écologistes boucs émissaires de la canicule : comment la droite a détourné le débat
« L’histoire n’explique pas tout, mais elle évite parfois de raconter n’importe quoi », a persiflé le même jour Freddy Roy, figure locale du Rassemblement national puis de l’Union des droites pour la République (UDR) en Vendée, aujourd’hui conseiller municipal à la mairie de La Roche-sur-Yon. L’extrait a ensuite été repris le 1er juillet par la députée (Droite républicaine) de Maine-et-Loire Anne-Laure Blin qui, après avoir déclaré en 2021 sur LCP que « la science n’est pas unanime » sur le réchauffement climatique, persiste et signe en écrivant que le climat « a toujours évolué depuis les origines de la Terre ».
Zéro nuit tropicale en 1870
Cette description continue de circuler sur les réseaux sociaux et au-delà —Reporterre a reçu un courriel de lecteur relayant ces propos. Pourtant, elle ne prouve rien, comme l’a expliqué La Nouvelle République, qui a interrogé un météorologue qui souligne notamment que l’épisode dont parle la romancière a eu lien en juillet et non en juin, et que les thermomètres de l’époque étaient peu fiables.
De son côté, la climatologue Valérie Masson-Delmotte s’est fendue d’un long post sur LinkedIn pour replacer cette citation à sa juste place.
Les archives météorologiques ne confirment en effet pas les 45 °C de l’époque, et témoignent d’un épisode bien moins extrême que celui de juin. Valérie Masson-Delmotte s’est appuyée sur les longues séries de mesures disponibles à Rochefort, Vendôme, Le Mans et Melun. Elles montrent bien deux épisodes chauds en juillet 1870, mais pas une canicule comparable à celle de 2026.
« La désinformation fait mouche »
« Par exemple, à Vendôme, la température maximale a dépassé 30 °C pendant dix jours, et a même dépassé une fois 35 °C, en juillet 1870, précise-t-elle, graphique à l’appui. Par comparaison, la vague de chaleur exceptionnelle de juin 2026 y a dépassé 30 °C pendant treize jours, 35 °C pendant dix jours, et 40 °C pendant quatre jours. »
Selon son analyse, les températures maximales de cet été dépassent celles de l’été décrit par George Sand de 3,8 à 6,3 °C selon les stations étudiées, avec des nuits tropicales (plus de 25 °C) observées en 2026 mais pas en 1870.
Des « marchands de doute »
Enfin, le climat ne s’évalue pas à partir d’un événement isolé. Or, les observations météorologiques homogénéisées, les indicateurs phénologiques — dates de floraison, de vendanges — et les reconstructions climatiques à partir des archives naturelles convergent toutes vers le même constat. Celui du « caractère inédit, exceptionnel du réchauffement actuel, qui s’accompagne d’une augmentation de la fréquence, de l’intensité, de la durée, et de la saison des vagues de chaleur ».
Valérie Masson-Delmotte estime que reprendre cet extrait de George Sand pour suggérer que « ce n’est pas nouveau » est une stratégie de « marchand de doute ». « Les commentaires des lecteurs du “Berry Républicain”, du “Figaro”, les commentaires des internautes exposés à la citation de George Sand sur les réseaux sociaux montrent à quel point cette désinformation fait mouche », se désole-t-elle. Or, « elle ne permettra en rien de construire des réponses permettant de protéger les personnes et les activités qui sont particulièrement vulnérables face à la chaleur ».