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IdéeCanicule

Fini la « belle saison » : l’été est devenu la saison du confinement

Avec la multiplication des canicules, l’été n’est plus la « belle saison » que l’on attendait avec impatience. La chaleur étouffante nous pousse à nous confiner chez nous, exacerbant les inégalités.

1891. L’Imagerie d’Épinal, célèbre imprimerie des Vosges, consacre une estampe aux « plaisirs de l’été » de la bourgeoisie de l’époque : courir par les champs, faire la chasse aux papillons, jouer aux raquettes, passer la journée au bord de la rivière, aller observer les écureuils dans les bois... Le tout en bottines et lourds jupons. Cent-trente-cinq ans plus tard, le corps et l’esprit éreinté dès le mois de juillet par un cortège de canicules, on est saisi par l’exotisme de ces représentations. Qu’elle semble loin, la « belle saison » qui pouvait être sereinement passée à l’extérieur !

Un mois et demi seulement après le début de l’été météorologique, la France a déjà cumulé 37 jours de canicule, avec des températures accablantes, dépassant allègrement les 40 °C sur une grande partie du territoire. Fini, les après-midis à cueillir des mûres, la possibilité de se balader en pleine nature, le « clair soleil d’été » chanté il y a tout juste cent ans par Paul Éluard pour « sa chaleur, sa douceur, sa tranquillité ». Pour une large partie de la population, l’été a commencé cloîtré dans le noir, volets fermés ou couvertures de survie aux fenêtres, dans l’espoir d’échapper à la fournaise.

« Confinement climatique »

En réponse à un appel à témoignages de Reporterre, Adèle, 42 ans, raconte avoir passé le début de la saison « claquemurée », sans aucun contact avec l’extérieur, ni possibilité de sentir l’air frais sur sa peau. « C’était oppressant », raconte cette habitante de la campagne bourguignonne, habituée à observer la verdure et les changements de lumière par la fenêtre. « Même en hiver, nous avons davantage de lien avec l’extérieur. » Dans son jardin, les oiseaux se sont tus. Les insectes qui ennuagent d’ordinaire son plafond ont disparu. En juin, après deux semaines de fournaise, elle dit avoir « failli perdre pied mentalement ».

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Dans le Beaujolais, Nicolas a eu l’impression de vivre un « véritable confinement climatique », cloîtré toute la journée chez lui, en attendant que l’arrivée de la nuit ramène la température sous un seuil supportable. La quinzaine de personnes ayant répondu à notre appel à témoignages décrivent une réorganisation similaire de leur emploi du temps : limitation des sorties aux seules activités essentielles, renoncement au sport, aux activités extérieures et aux invitations… Un aménagement du temps jugé « déprimant », qui mine les relations sociales et nourrit l’écoanxiété.

Ces nouvelles pratiques estivales, amenées à se renforcer au fil des années — dans une France à +4 °C, les jours de vague de chaleur pourraient être dix fois plus nombreux d’ici à la fin du siècle, avec des records de température de 50 °C, selon Météo-France —, pourraient constituer une rupture historique. Traditionnellement, l’été est la saison du dehors. « Pendant très longtemps, ç’a d’abord été le moment où l’on devait travailler la terre », retrace l’historien François Walter, spécialiste des saisons.

Longtemps associé à l’épuisant travail des champs, l’été n’a pas toujours été une période attendue avec impatience. « La Moisson », Pieter Brueghel l’Ancien, 1565.

En raison du travail intense qui devait être fourni à cette période de l’année, la saison était peu appréciée par les sociétés anciennes. Les choses ont commencé à s’inverser à la fin du XVIIIe siècle : l’été est devenu la « belle saison », de plus en plus « associée à des activités ludiques », d’abord au sein des élites, puis, à partir de 1936 et des premiers congés payés, de l’ensemble de la population. « C’est devenu la saison du rêve, poursuit François Walter, celle que l’on attend avec impatience. »

« C’est la fin de la délectation de l’été »

Celle, aussi, où l’on « sort de sa sphère privée », où la vie se mène davantage à l’air libre, après de longs mois de repli hivernal. Nous vivons aujourd’hui un véritable « tournant » selon l’historien : avec l’intensification des canicules, « c’est la fin de la délectation de l’été ». La saison pourrait devenir la plus redoutée, comme l’était autrefois l’hiver. Signe du basculement en cours : « Dans les sociétés anciennes, on mourait surtout de froid, signale François Walter. Dans nos sociétés contemporaines, la surmortalité devient estivale. »

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C’est aussi de l’été, désormais, qu’il nous faut nous protéger en nous calfeutrant. Cette année, plusieurs événements festifs et sportifs en extérieur ont dû être annulés à cause des températures insoutenables : festival Solidays, marche des fiertés parisienne, Ironman de Nice… La chaleur accablante a vidé rues, terrasses, sentiers et bords de mer. À l’inverse, la fréquentation des lieux fermés et climatisés, comme les cinémas, a augmenté : +52 % entre le 17 et le 23 juin.

Cette tendance à la réclusion estivale s’observe également à l’étranger : en juillet 2024, lorsque la température a atteint 50 °C en Iran, le pays a encouragé la population à respecter un « confinement thermique », et décrété la fermeture des banques et des institutions gouvernementales. En juin de la même année, en Grèce, les écoles ont fermé et les salariés été priés de rester en télétravail.

Cette évolution est d’autant plus inquiétante qu’elle s’inscrit dans un mouvement de fond, décrit notamment par l’essayiste Vincent Cocquebert dans son livre La Civilisation du cocon (Arkhê, 2021) : notre repli généralisé sur la sphère domestique. Cette dernière, explique Vincent Cocquebert à Reporterre, est de plus en plus perçue comme un « micromonde ». Une sorte de « bunker » dans lequel se calfeutrer, afin de se protéger d’un monde extérieur de plus en plus rude, hostile et violent… au risque d’appauvrir nos liens sociaux et nos contacts avec l’altérité.

Les images de personnes lourdement vêtues en été appartiennent au passé. « Clotilde et Elena sur les rochers », Joaquín Sorolla, 1905.

Ce mouvement, amorcé au début des années 1980, s’est intensifié avec l’arrivée du numérique, qui nous a permis « de domicilier le monde ». Relations sociales, culture, consommation : les différents pans de nos vies peuvent désormais « venir entièrement à nous », note Vincent Cocquebert.

Générations d’intérieur

En l’espace de quelques générations, le temps passé à l’extérieur — et notamment dans la nature — a fondu. Selon une enquête YouGov de 2018, les Français passent en moyenne 90 % de leurs journées à l’intérieur, tout en ayant l’impression d’y passer seulement 60 %. Un tiers des adultes du pays passent aujourd’hui plus de sept heures de leur temps éveillé assis ou allongé.

Les canicules n’incitent plus à profiter du soleil comme lors des étés des siècles précédents. « Un dimanche après-midi à l’île de la Grande-Jatte », Georges Seurat, 1884-1886.

Dans son ouvrage Contre la brutalisation de nos existences (Flammarion, avril 2026), l’essayiste Paul Klotz cite, pour illustrer ce phénomène d’immobilisation de nos modes de vie, les résultats d’une étude britannique parue en 2007 : en 1926, un enfant de 8 ans se promenait autour de sa maison dans un rayon de 10 km. Quatre-vingts ans plus tard, son arrière-petit-fils ne s’aventurait plus, au même âge, que dans un rayon de 300 m. Ce phénomène contribue à l’appauvrissement de notre rapport au vivant.

« Nous allons vivre de plus en plus de confinements volontaires »

Les géographes néerlandais Lia Karsten et Willem van Vliet ont théorisé, en 2006, l’avènement d’« enfants d’intérieur », à l’horizon spatial considérablement réduit. Nos étés de plus en plus brûlants amplifieront-ils ce phénomène, jusqu’à faire de nous une « civilisation d’intérieur » ? D’après les résultats d’une étude publiée en mars dans la revue The Lancet Global Health, la hausse de la sédentarité causée par la chaleur devrait, en 2050, engendrer 500 000 décès prématurés par an à travers le monde.

« Évidemment, avec la canicule, nous allons vivre de plus en plus de confinements volontaires, anticipe Vincent Cocquebert. Personne n’a envie d’aller s’ébrouer dehors lorsqu’il fait 40 °C. » Le problème, souligne l’essayiste, est que notre capacité à constituer un « cocon » climatique est « profondément inégalitaire ». Pour les plus précaires vivant sous les toits ou dans des logements mal isolés, l’espace domestique peut rapidement devenir un piège mortel.

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Les plus privilégiés, à l’inverse, peuvent compter sur les espaces verts de leur ville, ou sur leur résidence secondaire, pour échapper à la chaleur. Des havres de paix dont l’existence peut vite devenir obscène, comme l’avaient été, en mars 2020, les témoignages d’écrivains confinés dans leur maison de campagne.

« Les réseaux sociaux ont ouvert un espace de comparaison hypervisibilisé, note Vincent Cocquebert. Avant eux, on savait qu’il y avait des inégalités, mais on ne voyait pas comment les gens vivaient. Aujourd’hui, on peut voir que des gens vivent les canicules depuis leurs studios, et d’autres dans leur piscine. » Cela pourrait nourrir selon lui un sentiment de colère « diffus »… mais individualisé.

Faut-il y voir un indice de notre tendance générale au repli ? Face à la chaleur, les pistes d’actions structurelles et collectives ont reçu peu d’attention politique et médiatique. La climatisation individuelle de nos « cocons », en revanche, était sur toutes les bouches.

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