« Monique Barbut joue aux Lego » : la réforme qui plonge le ministère de la Transition écologique dans le flou
La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, le 26 mai 2026 à l'Assemblée nationale. - © Serge Tenani / Hans Lucas / AFP
La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, le 26 mai 2026 à l'Assemblée nationale. - © Serge Tenani / Hans Lucas / AFP
Avant sa vraie-fausse démission, Monique Barbut avait lancé une profonde réforme de l’organisation du ministère de la Transition écologique. Accusée de fragiliser les ambitions du ministère, elle plonge les agents dans l’inquiétude.
Après son interlude démissionnaire, Monique Barbut va pouvoir mener à bien elle-même la réorganisation du ministère de la Transition écologique, qu’elle a engagée en juin. Malgré un été 2026 brûlant, avec sa succession de canicules et d’incendies, c’est bien ce sujet qui échauffe les esprits au sein du ministère. D’autant qu’une première préfiguration est attendue pour la fin du mois de juillet.
Cette commande est un héritage du court passage de François Bayrou à Matignon, avec la mission « État efficace » lancée en 2025. Après ses collègues, Monique Barbut s’empare à son tour de ce gigantesque jeu de Meccano.
L’objectif : rendre le ministère plus lisible, plus cohérent et, surtout, mieux armé face aux contestations croissantes de l’action écologique. « Les politiques que nous portons font aujourd’hui davantage l’objet de débats, de contestations et parfois de remises en cause. Protéger nos missions en renforçant notre organisation est donc un enjeu majeur », a écrit la ministre dans une note envoyée aux agents du ministère le 23 juin, que Reporterre a pu consulter.
« Meilleure articulation »
L’architecture actuelle de l’administration centrale date de 2008. Or, explique Monique Barbut dans cette note, ses missions « ont évolué plus vite que ses structures ». La politique de l’eau, par exemple, ne peut plus se limiter à la préservation des milieux : elle doit intégrer le partage de la ressource, les sécheresses, les inondations, les littoraux, les pollutions et leurs conséquences sanitaires.
Même constat pour les déchets, désormais regardés à travers toute la chaîne de valeur des produits, de leur conception à leur réemploi ou recyclage. « L’objectif n’est pas de remettre en cause ce qui a été construit, mais de réunir ce qui doit l’être », insiste la ministre.
Pour assurer une « meilleure articulation entre prévention des risques et protection de l’environnement », elle veut créer une direction générale de l’environnement (DGE). Jusque là, rien de grave. Sauf que cette nouvelle instance réunirait la direction de l’eau et de la biodiversité — aujourd’hui logée dans la direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature (DGALN) —, la direction générale de la prévention des risques, ainsi qu’une partie du Commissariat général au développement durable.
Elle aurait la main sur la préservation des milieux, la santé environnementale, le droit à l’environnement, l’économie circulaire, les risques naturels et industriels, ainsi que la politique de l’eau.
« La ministre joue aux Lego avec les organigrammes »
Ce serait un véritable choc des cultures, selon plusieurs observateurs. « D’un côté, des services qui ont plutôt une approche naturaliste, de l’autre, une culture très réglementaire, trustée par des ingénieurs du corps des mines... donc une absence totale de culture commune », alerte un syndicaliste.
La DGALN, ainsi amputée de l’eau et de la biodiversité, se recentrerait sur le logement, la construction, l’urbanisme et l’aménagement. Répondre aux canicules qui se multiplient, aux inondations et à l’effondrement de la biodiversité suppose pourtant d’agir simultanément sur nos façons d’habiter, d’aménager, de nous déplacer…
Selon la personne nommée à la tête de cette DGE, les arbitrages ne seront pas les mêmes. Ils pourraient pencher pour le respect total du Code de l’environnement... ou son aménagement perpétuel, selon les impératifs politiques du moment (réindustrialisation, course aux data centers, ouverture de mines pour relocaliser la transition écologique...)
Retour en arrière
« La ministre joue aux Lego avec les organigrammes », vitupère la Fédération FO de l’équipement, de l’environnement, des transports et des services. Selon le syndicat, la réforme va « recréer des silos » et « détruire la vision transversale, qui est le seul acquis de vingt ans de politique environnementale ».
« On revient clairement en arrière sur ce qu’un ministère de la Transition devrait être », pestent des fonctionnaires, dont certains ont annulé leurs vacances pour ne pas manquer ces ateliers, webinaires et autres jus de crâne qui doivent préfigurer la future organisation. « Cela trouble énormément, analyse Guillaume Girard, secrétaire général adjoint du syndicat SNE-FSU. On va passer beaucoup de temps sur pas grand-chose, alors que nous aurions besoin de toutes nos forces pour remporter des arbitrages. Surtout en ce moment. »
L’inquiétude est aussi très concrète pour les agents. L’actuelle DGALN compte environ 680 fonctionnaires, qui s’appuient sur 15 000 agents dans les services déconcentrés. Selon le média spécialisé Acteurs publics, la future nouvelle DGE ne compterait que 300 agents, obligeant plus de la moitié des personnels à changer d’affectation !
« Pourquoi engager un tel chambardement à la fin d’un quinquennat ? »
Officiellement, il ne s’agit ni de supprimer des postes, ni d’économiser de l’argent. Cela ne suffit aucunement à calmer les syndicats, qui dénoncent une réforme portée dans un calendrier serré, annoncée brutalement par voie de presse, alors que les services subissent déjà des charges de travail importantes, des baisses d’effectifs et des salaires bloqués depuis des années.
Leur crainte la plus profonde est cependant politique. La réforme doit entrer en vigueur au printemps 2027, quelques semaines avant l’élection présidentielle et son issue potentiellement inflammable. « Pourquoi engager un tel chambardement à la fin d’un quinquennat ? interroge Guillaume Girard. D’autant que personne ne sait quel gouvernement en héritera, ni ce qu’il en fera. »
Monique Barbut politiquement « naïve »
Si personne ne soupçonne Monique Barbut de vouloir préparer le terrain à de futurs dirigeants hostiles à l’écologie — son parcours au WWF, au Fonds pour l’environnement mondial et dans les négociations internationales pour le climat la met à l’abri d’un tel procès —, plusieurs représentants syndicaux la jugent politiquement « naïve ». « En voulant restructurer ce ministère en ce moment, la ministre déroule le tapis rouge au populisme », estime Véronique Caraco-Giordano, secrétaire générale du Syndicat national de l’environnement SNE-FSU.
En isolant toutes les compétences environnementales et naturalistes dans une direction autonome, le gouvernement fabriquerait une structure facilement détachable du reste de l’administration, voire supprimable. Au cabinet de la ministre, on rétorque qu’une DGE permettrait de remporter de « meilleurs arbitrages ».
La crainte n’a rien d’abstrait. Depuis deux ans, les attaques contre les agences environnementales de l’État se multiplient. L’Office français de la biodiversité a été pris pour cible par une partie de la droite et de l’extrême droite. Au printemps, une réforme visait le dépeçage de l’Ademe, l’agence de la transition écologique, avant d’être abandonnée le 26 juin devant la mobilisation des agents et de plusieurs agences publiques.
Cette réorganisation refermerait la parenthèse ouverte après le Grenelle de l’environnement, en 2007, quand Jean-Louis Borloo avait bataillé pour un ministère d’État XXL. L’idée d’alors était d’implémenter la boussole écologique au cœur des politiques qui construisent les villes, déplacent les personnes, utilisent les sols et organisent la production d’énergie...
Depuis cette époque, le ministère de la Transition écologique n’a cessé de rétrécir au lavage au gré des différents gouvernements. Avec une mention spéciale pour le portefeuille énergétique, balle de ping-pong passant successivement du ministère de l’Économie à celui de l’Écologie, au gré des personnalités qui les dirigent.