Hugo Clément, et le jeu dangereux de l’écologie « dépolitisée »
De g. à d. : Paul Watson, David Rachline, Hugo Clément, Jordan Bardella et Brigitte Bardot. - © Timothée Moreau / Reporterre
De g. à d. : Paul Watson, David Rachline, Hugo Clément, Jordan Bardella et Brigitte Bardot. - © Timothée Moreau / Reporterre
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Défendre l’écologie sans jamais la politiser, quitte à parler avec l’extrême droite : le credo du journaliste Hugo Clément lui vaut des critiques jusque dans le milieu écologiste. Certains lui reprochent sa porosité et sa complaisance envers l’extrême droite. Calcul ou naïveté ? Reporterre a enquêté.
Une femme « courageuse et libre » qui, « seule contre tous, n’a jamais plié » face aux autres pour défendre les animaux. Voilà comment Hugo Clément rendait hommage à Brigitte Bardot lors de son décès survenu en décembre 2025. L’ancienne actrice a été condamnée à cinq reprises pour injures racistes, mais, dans l’hommage du journaliste, pas un mot n’a été prononcé sur ses propos racistes, homophobes et antiféministes, ainsi que sur sa proximité avec l’extrême droite.
Depuis plusieurs années, le journaliste le plus suivi de France sur les questions environnementales s’est construit une position singulière : défendre l’écologie sans jamais la politiser, parler à tout le monde, sans jamais choisir son camp. Une posture qui lui vaut autant d’audience que de critiques au sein du milieu écologiste, et qui soulève une question de fond : à quoi sert de parler d’écologie avec l’extrême droite qui, en plus de son projet de société xénophobe, s’applique à sabrer les normes environnementales dès qu’elle gagne du pouvoir ?
Ce, que ce soit encore récemment à travers le soutien du Rassemblement national (RN) pour réintroduire l’acétamipride — un dangereux pesticide —, ou en préférant ignorer les études scientifiques sur le cadmium. En avril 2024, le Réseau Action Climat révélait comment, durant le premier mandat européen de Jordan Bardella, les eurodéputés du RN et de Reconquête ! avaient « systématiquement voté contre toutes les mesures portées par les associations environnementales ».
Le journaliste Hugo Clément, qui avait accepté de débattre en 2023 avec le président du RN devant les lecteurs du journal d’extrême droite Valeurs actuelles, a refusé de répondre à Reporterre. Le 9 mai, alors que le rendez-vous était pris, Hugo Clément a finalement annulé notre venue à Biarritz, la ville où il réside, préférant que nous lui transmettions nos interrogations par écrit. Mais la trentaine de questions que nous lui avons alors envoyées sont restées sans réponse, le journaliste se contentant de justifier son refus.
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Par mail, le coproducteur de l’émission « Sur le front » (France 2) et fondateur du média en ligne Vakita a fait savoir qu’il ne souhaitait pas donner suite, considérant que nos questions [lire ici] ne relèveraient, d’après lui, « pas d’un travail journalistique », mais du « pamphlet à charge ». « J’estime que la défense de l’environnement, du climat et de la biodiversité doit dépasser les clivages partisans. Le rôle d’un journaliste n’est pas de prendre parti politiquement », indique-t-il simplement. Plusieurs proches collaborateurs joints par Reporterre n’ont pas non plus donné suite.
« Il amène une protection dans un contexte d’État répressif »
Ce que personne ne conteste, c’est la portée de son travail journalistique. « En sept ans, “Sur le front” est devenu le format le plus suivi en France sur l’environnement », nous écrit-il, affirmant que ses enquêtes « ont fait bouger de nombreux dossiers ». Des militants qui ont bénéficié de son soutien confirment à Reporterre cette réalité. Thomas Brail, figure de la lutte contre l’autoroute A69 entre Toulouse et Castres, que le journaliste a soutenu jusqu’à couvrir sa grève de la faim en 2023 pour sauver des platanes dans le Tarn, ne cache pas sa reconnaissance.
« Il m’a fait passer dans un reportage sur “Sur le front”, il a envoyé des reporters sur l’A69, quand je me suis fait déloger devant le ministère, il y avait une journaliste de “Vakita” dans l’arbre avec moi », énumère-t-il. Thomas Brail pointe un atout moins visible : « Je pense qu’il amène aussi une sécurisation par rapport aux luttes qu’il couvre. Sa mise en lumière permet une forme de protection dans un contexte d’État répressif. »
Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France, qui a embarqué Hugo Clément et les équipes de Vakita sur plusieurs missions — notamment aux îles Féroé, sur les captures de dauphins —, abonde. « Il a contribué à rendre audible un discours sur l’importance de préserver la planète, avec une portée plus large que celle de certaines ONG, nous y compris », dit-elle.
Suivi par 2 millions de personnes sur Instagram, le journaliste met souvent à profit son audience pour lancer des cagnottes à destination de refuges animaliers — l’établissement Athénas pour les lynx dans le Jura, le centre Co&xister en Suisse, l’association Aspas dans le Vercors — ou relayer des situations individuelles, comme celle d’Antoine Foulu-Mion, agriculteur bio en Isère, en grande difficulté financière : en deux jours, près de 79 000 euros avaient été récoltés.
En 2020, il était à l’initiative d’une proposition de référendum d’initiative partagée sur le bien-être animal, visant notamment la sortie de l’élevage intensif, l’interdiction de l’élevage en cage et de la chasse à courre.
Une porosité avec l’extrême droite
En parallèle, le fondateur de Vakita s’est vu, à plusieurs reprises, reprocher sa porosité avec l’extrême droite. Il faut dire qu’Hugo Clément assume de dialoguer avec le Rassemblement national. « Évidemment que je veux que le RN soit plus écolo, et que tous les partis le soient davantage ! Qu’on le veuille ou non, le Rassemblement national réunit des millions de voix et dispose d’un gros groupe parlementaire », disait-il au magazine Le Point en 2025.
Deux ans plus tôt, le 13 avril 2023, le journaliste engagé pour la cause animale avait répondu à l’invitation du magazine d’extrême droite Valeurs actuelles — définitivement condamné en janvier 2024 pour injure raciste contre la députée insoumise Danièle Obono après un article xénophobe publié quatre ans plus tôt. En 2021, Valeurs actuelles avait d’ailleurs mis un portrait d’Hugo Clément en Une et titré « Ils sont anti-viande, anti-traditions, anti-joie de vivre, anti-tout... Les écolos sectaires. »
« Je ne suis pas sectaire, et pas rancunier », avait alors plaisanté le journaliste durant le débat en guise d’introduction, la couverture en question projetée derrière lui sur un écran géant. En échange d’un don de 1 500 euros à la Fondation Brigitte Bardot — dont Libération a depuis documenté les liens avec l’extrême droite radicale —, il avait alors débattu pendant près d’une demi-heure avec le président du Rassemblement national qui affirmait de son côté que « les patriotes » ne peuvent pas « abandonner ce sujet à la gauche ».
Une sortie d’Hugo Clément avait été particulièrement acclamée par les lecteurs de l’hebdomadaire : « Les vagues d’immigration massives que personne ne pourra arrêter, c’est rien du tout par rapport à ce qui arrive, les dizaines de millions de personnes qui vont arriver pour fuir un pays inhabitable, qu’est-ce qu’on va dire à ces gens ? » Un poncif que l’on retrouve dans la vision de l’écologie à la sauce Bardella. Le chef de file du parti lepéniste ne cesse d’expliquer que, pour lui, « la meilleure écologie, c’est la frontière ». « Il faut moins de Sandrine Rousseau [députée écologiste] et plus d’Hugo Clément ! » s’était même enthousiasmé le député européen durant l’échange, visiblement conquis.
Face aux critiques des militants écologistes ne comprenant pas cette participation, Hugo Clément s’était justifié en affirmant « qu’il ne faut pas parler à des gens déjà convaincus et considérer les autres comme des ennemis ». Une approche, là encore, totalement « dépolitisée » de l’écologie, soulignait auprès de Reporterre le chercheur en sciences sociales Antoine Dubiau, auteur d’Écofascismes (éd. Grevis).
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Parmi les défenseurs d’Hugo Clément sur ce point figure Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France. « Aller parler à Bardella, ce n’est pas parler à Bardella, c’est parler à l’audience de Bardella, dit-elle. Parmi tous ceux qui le suivent, il y a des gens avec différentes sensibilités, avec lesquels il faut qu’on puisse échanger. Quand on voit les scores du Rassemblement national, on ne peut pas se dire que toutes ces personnes-là, on ne leur parle plus. Je pense qu’on ne peut pas se payer ce luxe. »
S’il répète régulièrement qu’il refuse de prendre position sur tel ou tel parti, il perçoit pourtant les formations de gauche comme une forme d’épouvantail. Au lendemain du second tour des élections législatives de 2024 où le Nouveau Front populaire était arrivé en tête, Hugo Clément se demandait dans sa newsletter hebdomadaire s’il serait « souhaitable qu’un pays où la gauche est structurellement minoritaire soit gouverné par la seule gauche ? » et que cela « pourrait risquer d’alimenter davantage la rancœur et la colère de la majorité des citoyens, qui n’ont pas voté pour la gauche ». Ainsi, pour lui, « la meilleure solution aurait été un gouvernement d’union nationale, qui regrouperait toutes les sensibilités ». Rassemblement national compris donc.
Une admiration pour Paul Watson
Au-delà des prises de parole, des actes symboliques traduisent une certaine complaisance envers des figures réactionnaires. Hugo Clément a publié plusieurs livres — dont Comment j’ai arrêté de manger les animaux (2019), Journal de guerre écologique (2020), Les Lapins ne mangent pas de carottes (2022), Le Théorème du Vaquita (2023) — et lancé en 2024 une collection de livres pour enfants chez Fayard, propriété du groupe Bolloré, qui publie également Jordan Bardella, Marion Maréchal, Éric Zemmour et Philippe de Villiers.
Cette supposée indifférence aux couleurs politiques, Hugo Clément la puise-t-il dans la figure de Paul Watson, qu’il semble tant admirer ? La proximité entre les deux hommes se lit à travers le dispositif « hors norme », comme le qualifie lui-même le journaliste dans une vidéo postée sur ses réseaux sociaux, engagé par Vakita pour couvrir en 2024 l’arrestation du fondateur de l’ONG Sea Shepherd en raison de ses activités contre la chasse à la baleine en Antarctique qui avaient entraîné des dommages et des blessures.
Au total, les journalistes du média cofondé par Hugo Clément se sont rendus sept fois au Groenland pour interviewer le militant, et ont même « aidé et accompagné Sea Shepherd France à organiser la mobilisation médiatique et politique pour obtenir la libération du capitaine », détaille-t-il dans la vidéo. « Petit bonus, on a organisé des événements en France pour maintenir la pression », assume-t-il encore. Coût de l’opération ? 60 000 euros rien que pour la « mission Paul Watson ». Comparé aux 85 000 euros dont le média affirme avoir besoin pour fonctionner chaque mois, cela reflète un certain engagement.
« Vous voyez du racisme partout »,
avait répondu Hugo Clément
Lorsque Paul Watson fut chahuté à la Fête de l’Humanité 2025 par des collectifs écologistes dénonçant ses théories aux relents réactionnaires, Hugo Clément était de nouveau là pour prendre sa défense. « Vous vous amusez entre sectaires à jouer à qui est le plus fort, et vous voyez du racisme partout », réagissait-il dans un post X repartagé par le site d’extrême droite Fdesouche.
Le fondateur de Sea Shepherd théorise depuis des décennies ce qu’il appelle lui-même une posture « apolitique » : « Politiquement, il n’existe pas de gauche ni de droite, parce que les conséquences d’une catastrophe écologique affectent tout le monde », a-t-il détaillé à Reporterre.
Lire aussi : Racisme, sexisme : les accusations à l’encontre de Paul Watson sont-elles fondées ?
À ses yeux, la survie de l’humanité est indissociable de celle du reste du vivant et les droits des humains ne devraient donc pas primer sur ceux des autres espèces. Dans cette vision biocentriste, les débats sociaux et politiques sont structurellement secondaires — ce qui compte, c’est la survie du vaisseau Terre. Hugo Clément, en défendant Watson contre ceux qui pointaient ses accointances réactionnaires — ses liens avec Dave Foreman, chantre d’une écologie anti-immigration, ou son amitié indéfectible avec Brigitte Bardot —, endosse-t-il implicitement cette même grille d’une écologie comme cause totale, qui autorise à faire l’impasse sur tout le reste ? Sollicité par Reporterre sur ce point, celui-ci n’a pas souhaité répondre.
Lamya Essemlali, qui a côtoyé les deux hommes, se montre prudente sur l’idée d’une filiation directe. « Le terme ne me paraît pas être le bon », dit-elle. Ce qu’ils ont en commun, selon elle, c’est d’avoir « renoncé à faire l’unanimité en défendant une écologie au-delà des partis politiques » — un positionnement qui « énerve un peu tout le monde ». Sur le fond, elle pointe une différence : Hugo Clément aurait une approche « moins radicale » que Paul Watson, notamment sur le véganisme ou la pêche durable, avec un objectif de « toucher le plus large possible » là où Sea Shepherd maintient des positions plus tranchées.
Autre fait d’armes : en octobre 2024, le journaliste félicitait sur X David Rachline, maire de Fréjus élu sous étiquette RN, pour avoir affiché le portrait de Paul Watson sur la façade de sa mairie. À cette époque, cela faisait déjà plusieurs mois que le parquet de Draguignan (Var) enquêtait sur l’ancien vice-président du parti lepéniste pour corruption active et passive d’élu — il sera jugé en septembre prochain pour favoritisme.
Pour Hugo Clément, les manifestants à Sainte-Soline « ont desservi la cause »
Si le capitaine Paul Watson incarne une écologie de confrontation, faite d’abordages musclés de navires baleiniers, Hugo Clément prenait pourtant la plume en 2023 dans sa newsletter pour condamner la mobilisation des militants écologistes à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), trop violente à son goût. « Je suis fermement opposé aux méthodes d’actions violentes, y compris quand il s’agit de défendre la nature », écrivait-il. À tel point que, selon lui, les manifestants « ont desservi la cause, et ont donné du grain à moudre aux médias et aux défenseurs de l’agro-industrie ». Tout en dénonçant toutefois le terme d’« écoterroristes », employé par le ministre de l’Intérieur d’alors, Gérald Darmanin, à propos des manifestants, qu’il qualifie de glissement sémantique « dangereux ».
Questionné par Reporterre sur l’absence de mention de la répression subie par les manifestants, largement documentée par Mediapart et Libération, Hugo Clément n’a pas souhaité répondre. Sur l’ensemble de ses choix — le débat à Valeurs actuelles, la collection chez Fayard, les félicitations à David Rachline —, le journaliste n’a pas non plus donné suite. Il a seulement indiqué ne pas vouloir « comparaître dans une forme de procès dont les conclusions sont déjà tirées d’avance ».
Devant la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, le 24 février, la députée insoumise Ersilia Soudais avait reproché à Hugo Clément de « réhabiliter l’extrême droite ». Ce à quoi l’intéressé avait rétorqué : « Si débattre, c’est débattre avec les gens qui pensent comme vous, ça n’a aucun intérêt. »
Récemment, sa boîte de production Winter Productions aurait même fait preuve d’une certaine complaisance vis-à-vis du président du parti lepéniste. Selon les informations du Canard enchaîné, une vidéo compromettante pour Jordan Bardella aurait été déprogrammée de l’émission « Quelle époque ! » (France 2) du 13 décembre 2025, produite par sa société Winter Productions. Des extraits d’un numéro de « Complément d’enquête » (France 2) dans lequel l’ancien coach média de Jordan Bardella racontait ses deux années passées à transformer son client d’une « coquille vide » à un « facho sympa » auraient été déprogrammés à la dernière minute. « Nous ne pouvons pas aborder tous les sujets de façon exhaustive », a répondu Winter Productions au Canard enchaîné.
En plus de « Quelle époque ! », la société d’Hugo Clément fondée en 2019 est aussi celle qui produit « Sur le front ». Comme le rapporte L’Informé, l’entreprise a vu son chiffre d’affaires atteindre 17,7 millions d’euros en 2024.
Calcul ou naïveté ?
Une question reste alors en suspens : comment expliquer une telle inflexion vis-à-vis de l’extrême droite ? Le documentariste et militant écologiste Cyril Dion avance deux hypothèses, sans trancher : « Soit il est extraordinairement naïf, soit il a des ambitions politiques. » Pour lui, la matrice n’est probablement pas idéologique. « Je pense plutôt qu’il réfléchit comme un influenceur, c’est-à-dire comme quelqu’un qui essaie de rester populaire par tous les moyens possibles », grince-t-il.
Contactées par Reporterre, plusieurs personnes ayant travaillé avec Hugo Clément lors de son passage au média Konbini entre 2017 et 2019, dans son émission « Sur le front » ou encore dans son média en ligne Vakita décrivent quelqu’un « qui ne partage jamais ses idées politiques ». En avril 2023, l’information de sa présence au débat de Valeurs actuelles passe mal auprès de plusieurs membres de ces deux rédactions. « Hugo ne nous a jamais donné la moindre explication, de toute façon il fait très bien ce qu’il veut, peu importe les critiques », se souvient l’un d’eux, qui préfère rester anonyme.
Par ailleurs, Hugo Clément est aujourd’hui très investi dans son média « Safe Pace » dédié aux sports d’endurance, et consacrerait moins de temps à son émission « Sur le front », rapporte une personne de l’équipe. Cette évolution et ses prises de position sur les réseaux sociaux alimenteraient même les discussions de certains collaborateurs : Hugo Clément se dégagerait-il du temps pour préparer des ambitions politiques ? Sans toutefois pouvoir prédire précisément sous quelle forme, ni sous quelle couleur.