La politique climatique de la France est très insuffisante, alerte le Haut Conseil pour le climat
Emmanuel Macron à VivaTech à l'Élysée, à Paris, le 19 juin 2026. - © Sarah Meyssonnier / Pool / AFP
Emmanuel Macron à VivaTech à l'Élysée, à Paris, le 19 juin 2026. - © Sarah Meyssonnier / Pool / AFP
La France échoue encore et toujours à baisser ses émissions de gaz à effet de serre, dit le Haut Conseil pour le climat dans un nouveau rapport. Pire, sa politique nous mène droit vers la maladaptation et le chaos climatique.
Le gouvernement français est irresponsable et met la population en danger. C’est ce qui ressort entre les lignes du dernier rapport annuel du Haut Conseil pour le climat (HCC), publié le 9 juillet et intitulé, de manière plus policée, Dangers climatiques : la France face à ses responsabilités.
Toute politique climatique responsable doit reposer sur deux piliers : l’atténuation (la réduction des émissions de gaz à effet de serre qui aggravent le réchauffement global) et l’adaptation aux conséquences déjà catastrophiques de ce réchauffement. Sur ces deux piliers, la politique française est gravement défaillante, alerte le HCC.
Sur l’atténuation d’abord. La baisse des émissions nationales a encore ralenti en 2025. Entre 2024 et 2025, les émissions brutes ont diminué de 2,1 %, note le HCC, qui souligne que le chiffre est encore provisoire et devra être consolidé. C’est toutefois largement moins que la baisse de 3 % observée en 2024. Alors même que celle-ci constituait déjà un signal inquiétant de relâchement des efforts de décarbonation, après les baisses plus consistantes de -3,9 % en 2022 et -6,8 % en 2023.
L’agriculture dans le rouge
Pour tenir nos objectifs de baisse d’émissions pour 2030, il faudrait doubler les efforts, préviennent les membres du Haut Conseil pour le climat. C’est-à-dire réussir à diminuer nos émissions de 4 % par an. Plus inquiétant encore : cette faible baisse observée en 2025 « est portée à moitié par une baisse d’activité tendancielle dans l’industrie et l’élevage », lit-on dans le rapport.
Autrement dit, ce sont les difficultés économiques, les fermetures d’usines et la baisse du nombre d’animaux d’élevage qui expliquent la moitié de la baisse des émissions. Soit l’inverse de ce qu’il faudrait faire : des réformes structurelles permettant des baisses durables et reproductibles dans le temps.
Tout est jugé « insuffisant »
L’agriculture affiche les pires résultats. Elle est le deuxième secteur le plus émetteur, avec 21 % des émissions totales (derrière les transports à 34 %). C’est, surtout, le seul secteur dont tous les voyants d’évaluation de la politique d’atténuation sont dans le rouge : sur la mesure des émissions, comme sur la stratégie et la gouvernance, les instruments de politique publique, l’adaptation et la transition juste, tout est jugé « insuffisant ».
« C’est très surprenant que la profession agricole ne semble pas prioriser l’adaptation et la résilience agricole face au changement climatique, alors qu’on explique depuis de nombreuses années les périls qui les menacent », dit Jean-François Soussana, président du HCC.
Il l’affirme : « Il y a un besoin absolu de prioriser la transformation du système alimentaire. D’une part pour permettre à l’agriculture de faire face à l’ampleur des chocs qu’elle subit, on le voit avec les récentes canicules. Mais aussi pour lutter contre l’insécurité alimentaire qui touche un tiers des Français dans l’incapacité de manger sainement. » Le HCC recommande notamment de réduire la consommation de viande et de déployer massivement l’agroécologie, dans la lignée de ce que martèlent de nombreux scientifiques.
Une inaction qui menace les plus vulnérables
Seul le secteur de l’énergie (9 % des émissions totales) affiche une politique d’atténuation « cohérente ». Dans les transports, il faudrait multiplier par 2,4 la baisse des émissions. Dans le bâtiment (16 % des émissions), il faudrait aussi multiplier le rythme par 2,6 et par 1,1 dans le secteur des déchets (4 % des émissions).
Côté adaptation, le HCC souligne « le décalage entre les efforts réels d’adaptation et la forte augmentation des besoins d’adaptation dans un climat qui change vite ».
Ce décalage entraîne une « aggravation des impacts, qui deviennent récurrents : perturbation de la scolarité des enfants, surmortalité liée à la chaleur, diffusion accrue de maladies vectorielles, pertes agricoles, tensions sur l’eau, coûts élevés des dommages liés aux inondations et au retrait-gonflement des argiles, augmentation du coût des assurances, recul du trait de côte, dépérissement des forêts et blanchissement des coraux », liste le rapport.
L’adaptation est aussi un grand enjeu de justice sociale, insuffisamment pris en compte, soulignent les experts. « Les retards pris sur l’atténuation et sur l’adaptation augmentent la vulnérabilité et la précarité des plus pauvres », dit la sociologue Sophie Dubuisson-Quellier, membre du HCC. Les dégâts provoqués par les catastrophes naturelles, les coûts en hausse de l’alimentation ou de l’énergie aggravés par les crises, tout cela affecte proportionnellement davantage les plus pauvres.
Or, « la réponse de l’État est structurellement insuffisante sur le volet de l’accès à l’adaptation pour tous », note le rapport. Sont notamment mentionnés le problème des passoires thermiques, l’adaptation insuffisante du système de santé, l’accès à des lieux de fraîcheur et la vulnérabilité spécifique des territoires d’outre-mer.
Austérité anticlimatique
La principale lacune de la politique climatique française ne tient pas à son manque de cadre (la stratégie nationale est déclinée en de nombreux documents, dont la stratégie nationale bas carbone), mais à son absence criant d’investissements suffisants, relève le Haut Conseil pour le climat.
Pour atteindre nos objectifs d’atténuation, il faudrait pas moins que doubler nos investissements bas carbone, publics et privés, tout en divisant par deux les investissements carbonés, disent les experts. À rebours de ces efforts drastiques nécessaires, ces investissements ont reculé de 5 % depuis 2024.
« Des alertes très sérieuses »
Un signal jugé « préoccupant » par le HCC, qui s’inquiète également des récents reculs qui se multiplient sur tous les fronts de l’écologie. « On voit un affaiblissement des politiques climatiques, sur l’eau, sur l’artificialisation des sols, sur l’affaiblissement de l’Ademe [l’Agence de la transition écologique], et une hausse des politiques parlementaires d’obstruction, ce sont des alertes très sérieuses », dit Sophie Dubuisson-Quellier.
Le HCC cite notamment la baisse drastique du budget du Fonds vert, qui finance la transition écologique des collectivités locales ; et celle de MaPrimeRenov’, destiné à la rénovation énergétique des bâtiments. Et, plus globalement, c’est toute la stratégie française pour le climat et l’énergie qui « n’est pas adossée à des financements à la hauteur des besoins », déplore le rapport.
« Il est impératif que la France améliore sa résilience, protège les plus vulnérables et contienne l’aggravation des dommages en changeant d’échelle dans l’ampleur, la portée et la vitesse de mise en œuvre des actions d’adaptation », assènent les auteurs.
Sur la voie de la maladaptation
Quand il n’est pas dans l’inaction, le gouvernement donne parfois dans la maladaptation, c’est-à-dire le déploiement de fausses solutions qui ne font qu’aggraver le problème. C’est notamment le cas sur la gestion de la ressource en eau. Le gouvernement multiplie les reculs écologiques et les cadeaux à l’agro-industrie en misant massivement sur les mégabassines et la hausse de l’irrigation.
« Certains agriculteurs ont besoin d’irrigation, mais les énormes tensions sur l’eau ne vont faire que s’aggraver avec le changement climatique, prévient Paul Leadley, professeur d’écologie à l’université Paris-Saclay et membre du HCC. La meilleure réponse est la sobriété plutôt que de multiplier les capacités d’irrigation. On est malheureusement sur une trajectoire de maladaptation sur ce sujet. »
« La France n’est pas prête »
Autre cas emblématique de maladaptation : faire de la climatisation l’alpha et l’oméga de l’adaptation aux canicules, comme le claironne fallacieusement l’extrême droite. « La climatisation peut être nécessaire dans certains lieux comme les écoles ou les hôpitaux. Mais il y a de nombreuses autres manières de développer des infrastructures plus résistantes aux canicules. Généraliser la climatisation a un impact sur les températures localement, en ville et, globalement, sur le réchauffement planétaire. C’est un très bon exemple de maladaptation », dit Paul Leadley.
« La France n’est pas prête », répète donc sur tous les tons le Haut Conseil pour le climat. « Après deux canicules et une flambée des prix des énergies fossiles, la France doit prendre ses responsabilités pour protéger sa population », insiste Jean-François Soussana.
Il n’est pas certain que cette insistance suffise à éveiller l’attention du gouvernement : en pleine canicule, celui-ci vient de décider de supprimer, pour raison budgétaire, les programmes de recherche sur l’adaptation des logements et des territoires.