« La climatisation, une diversion dans un moment où il faut du courage politique »
Canicule à Toulouse, le 22 juin 2026. - © Frédéric Scheiber / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Canicule à Toulouse, le 22 juin 2026. - © Frédéric Scheiber / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
La climatisation, qui réchauffe le climat, est un « non-sens » face aux canicules, explique la sociologue Marlyne Sahakian. Vouloir l’installer partout, comme le souhaitent les politiques, est un « moyen d’évincer le réchauffement climatique du débat ».
L’été vient tout juste de commencer et la France subit déjà sa deuxième vague de chaleur extrême. 58 départements ont été placés en vigilance rouge canicule le 24 juin. 90 % de la population française est exposée à des températures extrêmes depuis plusieurs jours. Du jamais-vu. Alors sur les chaînes de télé, c’est l’emballement : la climatisation s’invite à tout-va dans les débats. Pourtant, l’utiliser est contre-productif.
Ses conséquences environnementales sont connues : la clim’ émet des gaz à effet de serre et contribue aux phénomènes des îlots de chaleur urbains. Concrètement, c’est le serpent qui se mord la queue.
La clim’ et son prix creusent aussi les inégalités. D’autant plus pour les personnes les plus vulnérables. Alors, que faire ? La clim’, qui reste une fausse solution, « est un moyen d’évincer le réchauffement climatique du débat », explique la sociologue de l’université de Genève Marlyne Sahakian, qui travaille sur l’accès au confort thermique.
Reporterre — Les 50 °C devraient être régulièrement atteints en 2050. Aujourd’hui, avec 38,2 °C, la France a battu son record de température maximale moyenne, une chaleur déjà difficilement supportable. La climatisation est-elle réellement la solution miracle ?
Marlyne Sahakian — La climatisation n’est pas LA solution. Il faut que les périodes de fortes chaleurs soient prises en compte par les politiques, et que des décisions claires soient prises. Une utilisation parcimonieuse de la climatisation est possible, mais qu’en dernier recours.
Avant cela, de nombreuses pistes sont à explorer. Il faut d’abord adapter les bâtis. En France comme en Suisse, de nombreux logements qualifiés de bouilloires thermiques doivent être rénovés. Il est aussi nécessaire de créer des espaces extérieurs avec un accès à l’eau et de l’ombre. Il faut également repenser nos heures de travail, pour les adultes comme pour les enfants, en lien avec ces périodes de chaleur extrême.
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Dans les médias, les politiques s’affolent. « La climatisation est LA solution », a déclaré le 19 juin le député du Rassemblement national (RN) Franck Allisio. Le même jour, Marine Le Pen a exprimé sa volonté d’appliquer un « grand plan clim’ » si elle était élue présidente de la République. Pourquoi ne faut-il pas compter seulement sur la climatisation ?
C’est plus facile de parler de solutions qui boostent l’économie que de solutions durables. La climatisation, c’est la solution facile, mais c’est une catastrophe énergétique et elle représente un cercle vicieux : plus de clim’ à l’intérieur, c’est davantage d’air chaud rejeté dans les espaces extérieurs et donc des villes invivables.
« La clim’ ne peut pas être pensée de façon individuelle »
Ces prises de parole [des politiques d’extrême droite] sont une diversion dans un moment où il faut du courage politique pour expliquer que ce n’est pas normal de vivre des périodes aussi chaudes, et qu’il faut investir dans une politique d’adaptation. C’est un moyen d’évincer le réchauffement climatique du débat.
Imaginer un modèle « tout climatisé » n’est pas possible. Cela ne ferait qu’empirer une situation déjà difficile. Utiliser la climatisation comme seule solution est un non-sens. À titre d’exemple, Singapour a essayé ce modèle et la ville est devenue invivable. Résultat : le pays a fait marche arrière.
Allons-nous vers un monde à deux vitesses : d’un côté, ceux qui ont une clim’ et qui réussissent à se rafraîchir et, de l’autre, ceux qui meurent de chaud ?
Oui, c’est ce qui nous attend. Il y a déjà de vraies inégalités, tout le monde n’est pas affecté de la même manière par la chaleur. D’abord, les personnes ayant moins de revenus souffrent plus de ces périodes de canicule, car ils n’ont pas les moyens de s’adapter — par exemple, en quittant la ville. Mais il y a aussi des inégalités en lien avec le genre et l’âge. La réponse ne peut pas être individualisée, nous devons prioriser les plus vulnérables et les instances collectives. Les institutions doivent agir, et vite.
Dans vos recherches, vous évoquez une « justice thermique ». Une « climatisation juste » est-elle possible ?
Oui, avec un usage dans les lieux du service public d’abord [hôpitaux, écoles, Ehpad, etc.]. Ensuite, la clim’ ne peut pas être pensée de façon individuelle, mais quartier par quartier. Il faut prioriser les lieux collectifs et ne pas exclure des personnes en situation difficile.
Il faut aussi repérer les lieux frais qui existent afin de mieux les utiliser [par exemple ajouter dans les espaces verts de la végétation, des brumisateurs ou encore créer des micro-oasis]. Sans oublier que les points frais, c’est une chose, y accéder en est une autre : la mobilité des personnes doit rester au centre de nos préoccupations. Le droit à la fraîcheur pour toutes et pour tous, donc le droit au confort, doit être placé au cœur du débat.