La canicule est une violence politique
Bordeaux, le 19 juin 2026. - © Timothée Buisson / Reporterre
Bordeaux, le 19 juin 2026. - © Timothée Buisson / Reporterre
Loin d’être une fatalité, les canicules sont le résultat de choix : ceux des dirigeants qui balaient les objectifs climatiques, omnubilés par la sacro-sainte croissance. Cette élite capitaliste hors sol est criminelle, détaille cet éditorial.
Des enfants morts noyés. Des personnes âgées mortes de chaud. Des étudiants et des travailleurs exténués, contraints de s’activer dans la fournaise. La canicule qui frappe la France, hors norme tant par son intensité que sa précocité au mois de juin, laisse le pays K.O. L’épuisement et la sidération sont largement partagés. Mais où est la colère ?
Les canicules sont encore vécues aujourd’hui avec fatalisme par une grande partie de la population, comme un aléa que l’on subit en serrant les dents. Elles sont pourtant devenues tout autre chose : une violence générée volontairement, en toute connaissance de cause.
Dès 1971, TotalEnergies savait que ses activités provoquaient un réchauffement planétaire et risquaient d’entraîner des « conséquences catastrophiques ». La major pétrolière l’écrivait noir sur blanc. À la même époque, son concurrent ExxonMobil était aussi parfaitement au courant. La même chose est documentée pour Shell une décennie plus tard. Or, non seulement ces compagnies pétrolières n’ont pas sonné l’alerte, n’ont pas décidé d’arrêter leurs extractions d’énergies fossiles, mais elles ont orchestré une gigantesque campagne de désinformation et de lobbying, répandant le climatoscepticisme et sabotant les négociations climatiques.
Des promesses non tenues
Le cynisme des gouvernements est peut-être encore plus criminel. Aucun ne peut prétendre sérieusement avoir été victime de la désinformation des pétroliers. Les meilleurs scientifiques du monde, à commencer par ceux réunis au sein du Giec, n’ont cessé de les alerter sur tous les tons depuis des décennies sur la gravité du changement climatique d’origine anthropique et de ses conséquences, dont la hausse de l’intensité et de la durée des vagues de chaleur en Europe de l’ouest.
Il y a, bien sûr, ceux qui se détournent de la science et ne s’en cachent pas. Le président étasunien Donald Trump, son homologue argentin Javier Milei et toute l’internationale carbofasciste sont les relais actifs des intérêts du capitalisme fossile. Et puis il y a tous les autres, ceux qui se prétendent responsables, du camp de « la raison » et promettent de tout faire pour protéger leurs populations du chaos climatique.
Dans les faits, soit les objectifs de baisse d’émission de gaz à effet de serre des États sont insuffisants, soit ils ne sont pas tenus, soit les deux à la fois. L’objectif de l’Accord de Paris de rester sous 1,5 °C de réchauffement global par rapport à l’ère préindustrielle est mort et enterré et les politiques actuelles nous mènent au désastre.
L’accumulation capitaliste est non négociable
Au lieu d’accélérer les efforts, l’Union européenne multiplie depuis des mois les retours en arrière : recul sur la fin des ventes de voitures thermiques, recul sur l’agriculture et détricotage de nombreuses normes environnementales. Les décideurs le savent : ces reculs ne feront qu’aggraver les catastrophes et les évènements extrêmes, à l’instar de la canicule qui fait actuellement souffrir la population.
Mais cette donnée ne pèse pas assez lourd dans la balance. Car en régime capitaliste, la croissance économique infinie est vitale ; et cette accumulation infinie de ressources est incompatible avec la préservation écologique du monde. Lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre respect des limites planétaires et sauvegarde des intérêts économiques, les seconds l’emportent systématiquement. La défense de la « compétitivité économique » est très clairement la justification assumée des élites européennes pour acter de leurs reculs écologiques.
Il nous faut insister sur cette réalité simple et brutale : les décideurs politiques ont les données scientifiques sous les yeux, ils savent que leurs renoncements engendreront plus de drames et de morts. Notre trajectoire climatique nous mène, en France, vers dix fois plus de jours de vagues de chaleur par an et les 50 °C dépassés dans une ville comme Paris, peut-être dès 2050 !
Les décideurs politiques ont les données scientifiques sous les yeux
Mais il est jugé plus raisonnable d’accepter ces catastrophes et de sauvegarder un système économique moribond, dont ne profite plus grand monde au-delà de la classe dominante. Au lieu de faire de la préservation d’un climat habitable un impératif catégorique, et d’adapter nos règles socio-économiques en conséquence, on fait l’inverse. L’accumulation capitaliste est non négociable, et advienne que pourra pour le climat.
Là est la véritable violence.
C’est flagrant dans le cas de la France, où la violence est double. D’une part, parce que nos baisses d’émissions de carbone ne respectent pas nos engagements. D’autre part, parce que nos politiques d’adaptation sont insuffisantes. Dans les deux cas, les risques engendrés pour la population sont documentés, les alertes sont lancées et l’État, au lieu d’avancer, recule.
Les mille reculs de l’État français
Au nom de l’austérité budgétaire, sur l’autel de la sacro-sainte croissance économique, le budget de la transition écologique ne cesse d’être sabordé. Entre deux canicules, le gouvernement a décidé de raboter le budget de MaPrimeRenov’, le dispositif de rénovation énergétique des logements. Le fonds vert, censé aider les collectivités locales à s’adapter au changement climatique, a été amputé des deux tiers de son budget. Les lois agricoles successives tournent le dos à la transition agro-écologique et perpétuent un modèle industriel mortifère et ultracarboné. Un tiers du réseau ferré français est menacé d’un « effondrement irréversible » faute de moyens pendant que l’État finance des autoroutes inutiles. La liste des renoncements écologiques est interminable.
Emmanuel Macron est au pouvoir depuis neuf ans. Il a lui-même créé le Haut Conseil pour le climat, qui ne cesse de blâmer ses politiques climatiques insuffisantes. Il agit en toute connaissance de cause et il parle de même : lorsqu’il fait mine de s’étonner de l’existence de la crise climatique, lorsqu’il appelle chacun à la « vigilance » et à boire de l’eau face à la canicule, il ajoute l’indécence à la brutalité.
La chaleur qui accable nos corps est une agression de la part d’une élite criminelle
Il superpose la violence symbolique à la violence climatique. Celle d’une élite capitaliste hors sol, qui se gausse depuis les salons climatisés du pouvoir et démontre son absence totale d’empathie pour la majorité des terriens, ceux qui subissent les conséquences de leurs choix : les écoles et les appartements transformés en fours, les maisons qui deviennent inassurables, la crainte pour sa survie et celle de ses enfants. Comment imaginer tenir lorsque les canicules seront de 10 °C plus chaudes que celle que nous traversons en ce moment ?
Résister à cette violence devient une exigence vitale. Cela commence par la nommer. Ne plus subir l’inversement orwellien du langage qui transforme les militants écologistes qui luttent pour l’avenir en « écoterroristes » et fait passer l’oligarchie sociopathe qui détruit le monde pour les garants de la raison. Ne pas accepter la dépolitisation apparente de l’écologie, qui fait porter la responsabilité sur les individus et les écogestes.
Mettre à nu, dans toute leur abjection, la réalité de la violence du capital, celle de l’État qui le sert et de leurs dérives néofascistes. Penser la chaleur qui accable nos corps comme une agression de la part d’une élite criminelle. Une atrocité et un crime contre l’humanité. C’est le préalable pour générer un sursaut et les mettre hors d’état de nuire. Et vite, ça brûle.