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Quotidien

Les écogestes : reprise en main de son quotidien ou dépolitisation de l’écologie ?

Trier, pédaler, baisser le chauffage… Quoi de plus facile, pour l’État, que de promouvoir de bonnes pratiques individuelles plutôt qu’un changement de système ? Sans les dénigrer, associations et chercheurs pointent les limites de ces écogestes.

Trier, économiser l’eau, manger végétal, baisser le chauffage… Pour Fanny, les actions écologiques du quotidien permettent de « prendre soin » : « Ils font partie de ces actes durant lesquels on s’applique à participer à notre échelle, sans prétention à changer le monde, si ce n’est celui qui construit notre paysage direct, écrit-elle en réponse à notre appel à témoignages [1]. On fait son bois, son jardin, ses provisions, son compost, parce qu’il est si précieux de mettre du sens à nos actions. »

Mais vu l’ampleur du péril écologique et l’impunité des criminels climatiques, ces écogestes ont la saveur de la défaite. « C’est vider l’océan avec une cuillère trouée », nous indique Ben.

C’est surtout le levier chéri par l’État pour s’éviter des transformations structurelles : enjoindre aux citoyens de « bien » agir ne coûte pas grand-chose. Cette instrumentalisation des écogestes a détourné l’attention des vrais responsables du chaos climatique. Elle a « individualisé, voire invisibilisé la lutte collective et sociale pour l’environnement », témoigne par courriel Hugo, écologue.

Lobbies du pétrole et du plastique à la manœuvre

La construction d’un rapport de force avec l’État est donc urgente. Qu’on pense aux annonces en fin de publicité — « pensez au covoiturage » — ou aux spots vidéos et radios pour économiser l’énergie — « Je baisse, j’éteins, je décale » — une chose paraît ainsi certaine : la promotion des écogestes est devenue l’alpha et l’oméga des politiques environnementales.

Parce qu’il est bien plus simple de faire porter le chapeau aux individus qu’aux entreprises capitalistes. D’abord, car « notre psychologie a tendance à surinvestir la dimension individuelle, car on est fait pour interagir avec des individus, pas avec un système abstrait », remarque la chercheuse Mélusine Boon-Falleur. « Au niveau politique, c’est plus facile à mettre en place, plus évaluable et plus visible », ajoute Camille Dormoy, docteure en sociologie. 

Lire aussi : « Les industriels ont gagné la campagne de désinformation » : pourquoi le zéro déchet n’a pas pris

Une aubaine pour nos élus en quête de coups de com’, mais aussi pour les adeptes du statu quo climatique. Aux sources de cet engouement se trouvent en effet… les industries polluantes. Ainsi, l’empreinte carbone est née du lobbying du géant British Petroleum au début des années 2000. « BP est parvenu à renverser la responsabilité du problème climatique vers le consommateur, de manière à en effacer celle des industries en s’excluant de la recherche de solutions », note la chercheuse Sarah Munoz dans The Conversation.

De la même manière, le recyclage a largement été promu par le lobby du plastique. « La communication sur le tri des déchets tend à culpabiliser les usagers et à minorer les changements systématiques qui doivent être mis en place », dit Bastien Faure, directeur de l’ONG Zero Waste France. Un discours individualisant pourtant repris en boucle par les pouvoirs publics et par certains mouvements écologistes — en particulier à travers la fable du colibri.

Une « écologie de bobos »

Dans un article paru dans Frustration, le militant Clément Sénéchal dénonce ainsi l’essor d’un « écocitoyennisme moral » porté par une partie des écolos, Pierre Rabhi en tête : « Ce qui compte n’est pas de réussir collectivement à changer le système en s’inscrivant dans la lutte des classes mais de se réformer individuellement pour soulager sa conscience », écrit-il.

La promotion des écogestes par des pouvoirs économiques et politiques réfractaires à toute bifurcation radicale dépolitise des gestes de soin, masque les coupables… et promeut une écologie surplombante, aveugle aux freins économiques et sociaux qui empêchent certaines pratiques. Comment délaisser sa voiture pour le train quand les prix de ce transport doux sont aussi prohibitifs ?

Lors des attaques russes contre l’Ukraine, les injonctions du gouvernement à baisser le chauffage à 17 °C « ont pu être mal perçues dans les quartiers populaires où de nombreuses personnes ne se chauffent pas, ou n’ont pas la main sur le thermostat, géré de manière collective par le bailleur », se rappelle Sarah-Maria Hammou, géographe, qui a notamment produit le rapport (In)justices climatiques, pour l’association Ghett’up.

Lire aussi : Banlieues Climat, Ghett’up… Ces collectifs bousculent le mouvement écologiste

De même, les prescriptions à « manger sainement » et bio peuvent être vues comme méprisantes : « Le message que ça envoie, c’est “tu ne t’occupes pas bien de la santé de ta famille”, alors que les gens n’ont pas accès à ce type de nourriture », indique la chercheuse. Un écueil également rencontré par le mouvement Zéro déchet.

Valoriser les pratiques écologiques des classes populaires

« Avec ces approches individuelles, on stigmatise toute une partie de la population, alors que le problème est structurel », dit Camille Dormoy. Par ailleurs, elle qui travaille depuis plusieurs années sur les politiques de réduction des déchets explique que ces dispositifs établis sur le « nudge », qui consiste à influencer un comportement individuel par des micro-incitations (défis zéro déchet, signalétiques autour des composteurs…) « ne marchent que de façon ponctuelle ».

Alors que faire ? Pour Sarah-Maria Hammou, on pourrait commencer par valoriser tout un tas de pratiques écologiques des classes populaires « qui ne sont pas identifiées comme telles » — les vêtements réutilisés au sein d’une fratrie, les objets réparés…

Autre piste, esquissée par Mélusine Boon-Falleur : élargir la palette des écogestes, « pour inclure des formes d’actions plus systémiques ». « Nous ne sommes pas que des consommateurs, précise-t-elle. On peut aussi voter, militer, impulser des dynamiques au sein des différents groupes sociaux dans lesquels on évolue. »

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Cette écologie du quotidien n’est effectivement pas aussi dépolitisée qu’on pourrait le croire. Elle est même un tremplin vers un engagement collectif. Tout le monde ne peut pas se passer de voiture, mais on peut interpeller les élus pour demander davantage de transports en commun, ou participer à mettre en place un système de covoiturage dans son entreprise. Car l’écogeste peut être vu comme un déclencheur d’action, estime Laurence Veyne, directrice des programmes à Greenpeace : « C’est une porte d’entrée pour politiser la question environnementale », explique-t-elle.

Sortir de la « religion des écogestes »

Ainsi, Agathe, salariée dans le secteur énergétique, a participé à la création de plusieurs composts de quartier, car elle n’avait pas la possibilité de le faire chez elle. « Au travail, j’ai monté un collectif avec d’autres collègues qui collaborent avec la direction pour réduire les impacts de nos activités », témoigne-t-elle. Baisse du chauffage dans les bureaux, menus végétariens au restaurant d’entreprise, « microforêt à la place de la pelouse »

Une vision partagée par nombre d’associations environnementales, à l’instar de Zero Waste France : « On croit davantage dans la mobilisation citoyenne collective, pour pointer du doigt la responsabilité des industriels dans le statu quo et défendre des alternatives », estime Bastien Faure. Manifestation avec la coalition Stop fast-fashion, plaidoyer au niveau des communes pour la suppression des plastiques dans les cantines ou le soutien à des ressourceries.

La promotion des écogestes telle qu’elle est faite par les autorités dépolitise des gestes qui sont pourtant porteurs de sens et de soin. © E.B / Reporterre

Même son de cloche du côté d’Eclr Occitanie, qui fédère les coopératives citoyennes d’énergie. Leur dernière campagne — « Seul, je fais ma part, ensemble, on fait la différence » — visait ainsi à « sortir de cette religion des écogestes », selon les mots de Clémence Souid-Poncelin. « Prendre une part sociale dans une coopérative qui produit de l’électricité renouvelable, c’est bien plus efficace écologiquement qu’éteindre la lumière en sortant d’une pièce, remarque la salariée du réseau. On nous dit que chacun doit agir, mais autant que ce soit joyeux, collectif, et que ça ait un impact. »

« Pour beaucoup d’entre nous, c’est par là qu’on a commencé à se sentir concerné par la crise écologique, qu’on a eu la sensation de contribuer à quelque chose de plus grand », précise Sarah-Maria Hammou. « Le problème, poursuit-elle, c’est quand les écogestes remplacent des politiques plus structurelles. »


Et ça marche ?

« Pour un Français moyen, l’impact global des changements de comportements individuels stagnerait autour de 5 à 10 % de baisse de l’empreinte carbone », calcule le cabinet Carbone 4. Avec un mode de vie « héroïque » pour le climat, on peut espérer réduire notre empreinte d’un quart.

« Ce n’est pas négligeable, mais guère suffisant », affirme Mélusine Boon-Falleur, enseignante et chercheuse en sciences cognitives à Sciences Po Paris.

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