Des jardins sans gazon ? Ça existe, et c’est réussi !
Le pépiniériste Olivier Filippi dans son jardin sans gazon, au pied d’un petit massif de scabieuses de crète. - © David Richard / Reporterre
Le pépiniériste Olivier Filippi dans son jardin sans gazon, au pied d’un petit massif de scabieuses de crète. - © David Richard / Reporterre
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Carré de verdure aseptisé qui réclame arrosage et engrais, le gazon tondu à ras est un non-sens écologique. Des jardiniers paysagistes se rebellent contre l’hégémonie de la pelouse en misant sur la diversité végétale.
Mèze, Hérault, reportage
Au milieu des massifs fleuris de ciste et de sauge, on se sent devenir papillon. Guidés par les effluves de miel, de fruits rouges et de curry, on butine parmi les buissons colorés. Au bord de l’étang de Thau, le jardin d’Olivier et Clara Filippi a tout d’un paradis pour les sens. Pourtant, sur les 6 000 m² de végétation, pas une touffe de gazon [1]. « Ne m’en parlez pas ! » prévient d’emblée le pépiniériste.
Pour lui comme pour nombre de jardiniers, la pelouse plantée et coupée à ras est une aberration. « Un gazon à l’anglaise est très exigeant en intrants, il faut l’arroser, l’engraisser et le tondre en permanence, explique Aymeric Lazarin, paysagiste dans les Alpes de Haute Provence. Il s’agit d’une culture hyper intensive. »
Même au nord de la Loire, le parterre émeraude ne fait pas l’unanimité : « C’est lamentable d’un point de vue écologique, soupire Éric Lenoir, jardinier punk breton. La biodiversité y est ultra limitée, mis à part les merles et quelques rongeurs… » Malgré ses défauts, le gazon connaît un succès continu : près de 7 Français sur 10 disposent d’un jardin avec pelouse, d’après l’interprofession des semences et des plants.
Ces surfaces enherbées couvrent ainsi 1,7 million d’hectares — jardins privés, terrains de sport, accotements routiers ou espaces publics — soit l’équivalent de trois départements. Et pour la Société française des gazons, ces espaces « participent à la régulation thermique en milieu urbain, à l’infiltration des eaux de pluie et au stockage de carbone dans les sols ».
Mais d’où vient cette passion française pour les couvre-sols herbeux ? « C’est un atavisme, une habitude, on reproduit un schéma collectif », tranche Éric Lenoir. « Nous avons un besoin instinctif et primitif de verdure, mais nous avons aussi appris à la craindre, notamment les herbes hautes, estime pour sa part Aymeric Lazarin. La seule nature qu’on tolère, c’est celle qui est contrôlée, aseptisée… donc de la pelouse rase. »
Depuis son jardin méditerranéen, Olivier Filippi y voit aussi « une vision très genrée du jardin » : « L’entretien du gazon est généralement le fait des hommes, dans une idée de maîtrise de la nature », dit-il. Pour le jardinier, nous héritons d’un imaginaire forgé pendant plus de trois siècles en Europe et en Amérique du Nord.
La pelouse plantée est née au XVIIᵉ siècle dans les jardins de Versailles sous la houlette d’André Le Nôtre, « où elle était entretenue à la cisaille par des dizaines d’ouvriers », raconte Olivier Filippi. Une origine royale donc, reprise ensuite par les aristocrates britanniques en quête de paysages romantiques.
Un signe de distinction sociale
Mais c’est bien outre-Atlantique que le gazon prit son envol, jusqu’à couvrir aujourd’hui plus de 65 millions d’hectares — soit plus que la superficie occupée par toute autre culture, y compris le blé et le maïs. La pelouse est peu à peu devenue un signe de distinction sociale et « une véritable exigence morale », selon l’historien François Jarrige.
« Loin d’être ce paisible petit carré de verdure naturel, la pelouse est le symbole du projet prométhéen de domestication de la nature, écrit-il. Au même titre que le passage de l’aspirateur ou le rasage quotidien, la tonte du gazon devient un devoir civique et un signe de civilisation. » Tout un programme !
Dès lors, comment se défaire de ce boulet culturel fort encombrant ? Du côté de la Société française des gazons, on indique que « l’ensemble de la filière est engagé dans une dynamique d’évolution et d’adaptation », en citant notamment « le développement de variétés plus résistantes aux stress climatiques », la diversification des espèces utilisées dans les mélanges et « l’optimisation des matériels et pratiques d’entretien ».
Autant d’alternatives qui nous enferment dans l’impasse selon Olivier Filippi. « Il faut plutôt créer des jardins sans gazon, avec une diversité botanique bien plus importante », explique-t-il. Avec sa compagne, il a ainsi voyagé sur tout le pourtour méditerranéen pour étudier ces milieux d’une biodiversité exceptionnelle et collecter des graines. Puis, à force d’expérimentations, ils ont multiplié des milliers de plantes adaptées à la sécheresse.
Un jardin aux 2 000 espèces
Résultat, le jardin des Filippi compte plus de 2 000 espèces différentes — dont plusieurs centaines de types de cistes — pour le plus grand bonheur des insectes et des oiseaux. « Nous cherchons à avoir, en toute saison, un jardin très productif en nectar et en pollen », sourit-il.
Outre cette mosaïque odorante, les deux pépiniéristes ont créé des cheminements couverts de gravier « pour drainer les pluies abondantes » et une « steppe aride » autour du terrain de jeu, composée de thyms tapissants et autres plantes rampantes.
Et, à l’ombre d’un arbre, 15 m² de zoysia — un couvre-sol ressemblant au gazon, mais bien moins gourmand en eau. « C’est un petit espace, où l’on a notre salon d’été, et que l’on arrose uniquement avec de l’eau de pluie récupérée », précise le jardinier.
Ainsi, si tous les jardins étaient pensés en termes d’usages et d’espaces différenciés, on pourrait limiter les surfaces enherbées à quelques zones bien limitées : là où l’on mange et reçoit, là où les enfants jouent. « Et encore, on pourrait se dire que les parties de foot sont bien plus pertinentes sur le terrain municipal, avec les copains », glisse Éric Lenoir.
« En général, la surface qu’on tond est excessive »
Lui aussi pousse pour « reconsidérer la surface de gazon dont on a besoin » : « En général, la surface qu’on tond est excessive, souligne-t-il. Il s’agit d’envisager le jardin différemment. » Un avis partagé par Aymeric Lazarin : « Pour commencer, vous pouvez diversifier la pelouse en introduisant des plantes à fleurs, comme les thyms, les anthémis, les bugles rampantes… énumère-t-il. Si l’on est plus audacieux, on peut planter des arbustes, des arbres, et laisser un petit coin de son jardin totalement en friche. »
Diversifier les espaces et les espèces, varier les strates… Autant de changements qui nécessitent une évolution des mentalités. « Beaucoup de personnes me disent que ça fait sale, remarque le paysagiste. Mais il faut voir tout ce qu’on a à gagner en renonçant au gazon : plus de biodiversité, moins de temps et d’argent en entretien et davantage de confort d’été. »
À l’ombre d’un arbousier de Chypre à l’écorce flamboyante, Olivier Filippi écoute le chant du rossignol, tout en suivant des yeux une scolie des jardins en train de butiner une fleur de scabieuse : « Voyez, il n’y a pas de gazon ici, mais on se sent bien dans ce jardin, c’est une expérience multisensorielle. »