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ReportageIncendies

« Un paradis perdu » : en Andalousie les incendies passent, les traumatismes restent

Juan est né et a grandi à Serena, un petit hameau rattaché à la commune de Bedar, où tout à brûlé en dehors du hameau.

L’Andalousie tente difficilement de panser ses plaies après le passage d’incendies meurtriers. Les feux éteints, il ne reste sur place que désolation et souvenirs abîmés. « Nous avons perdu le paysage », confient-ils encore sous le choc.

Bedar et Serena (Andalousie), reportage

« Oh, tu fais quoi ? » L’alpague est vive. La voix déraille légèrement. Éclats de rire sur des terrasses à la vue imprenable. Ballons de vin blanc sur les tables. Tout semble pourtant étrangement ordinaire une semaine après les incendies meurtriers dans ce petit village touristique, si ce n’est le flanc noirci de la montagne, à Bedar, en Andalousie. « Est-ce que vous réalisez que des gens sont morts ? » s’indigne une femme près d’un photoreporter qui tente d’immortaliser ce moment.

C’est ici que l’incendie le plus meurtrier dont la région se souvienne a laissé le plus lourd bilan, du 9 au 13 juillet. Treize personnes sont mortes et 7 000 hectares sont partis en fumée. Une fois les flammes éteintes et l’info périmée dans les médias, la catastrophe laisse une communauté profondément traumatisée. 

Le risque est particulièrement haut cette année. Le premier semestre a connu un nombre record de grands feux, juste dépassé par l’année 2022. L’hiver anormalement pluvieux a entraîné la pousse d’une végétation broussailleuse dense. Les vagues de chaleur précoces, intenses et répétées depuis fin mai en font un combustible dangereux. Plusieurs autres incendies font la Une tous les jours dans le pays. Comme en France. Mais l’ampleur du drame humain dans la zone de Bedar en a fait la catastrophe la plus marquante jusque-là. 

« C’était un enfer »

Le bourg principal n’a pas été trop durement touché, mais la commune abrite plusieurs petits noyaux de population éparpillés entre ses montagnes. Et un nombre impressionnant de belles villas isolées dans la campagne. C’est là que les victimes ont été surprises par un incendie inhabituellement rapide et imprévisible.

« Je ne peux pas dire qu’on a été touchée, mais tous ceux qui étaient derrière nous oui, car tous nos amis et voisins ont été brûlés en essayant d’atteindre leur voiture. C’était un enfer les cabanons avaient explosé et le feu était de l’autre côté de la route », raconte un témoin, dans le haut-parleur du téléphone d’une amie qui prend des nouvelles. « Je ne suis pas un pleureur, mais c’était terrifiant. Ça m’a détruit », explique-t-il en déclinant notre proposition de rencontrer Reporterre.

Juan est né et a grandi à Serena, un petit hameau rattaché à la commune de Bedar, où tout à brûlé en dehors du hameau. © Alban Elkaïm / Reporterre

La méfiance est grande vis-à-vis de la presse depuis le drame à Bedar. « Contrairement à ce que [les médias] disent, nous avons tous été solidaires, s’emporte Antonio Gonzalez, gérant d’un pub à l’entrée du bourg. Juste là, il y avait un homme, un Français, qui était durement blessé, mais les ambulances ne pouvaient pas venir. » Lui avait pris sa moto et sa femme la voiture pour fuir le danger. Pris par les flammes, il s’est jeté dans le fossé. Son épouse n’en est pas sortie. « Ce sont des riverains qui l’ont emmené dans leur voiture. Sous leur responsabilité. » « On ne peut pas tout faire juste pour avoir un bon titre [d’article] », a-t-il écrit dans un long post Facebook, où il estime que la presse met en péril la bonne entente dans le village. 

Le flot de caméras et de reporters est souvent mal vécu par les victimes de catastrophes. Certaines pratiques sont objectivement indélicates, exacerbées par l’état émotionnel d’une population sous le choc, selon Jesús Miranda Paez, docteur en psychologie à l’université de Málaga et directeur de la chaire de Sécurité, urgences et catastrophes. « Quand les caméras s’en vont, commence un traumatisme psychologique et social pour des gens qui se sentent en insécurité et ont le sentiment de perdre le contrôle. »

Spécialiste reconnu des politiques d’adaptation, il insiste à longueur d’interviews sur la nécessité de développer une culture de la prévention et pour revoir certaines de nos habitudes dans l’aménagement du territoire, dans un contexte où les risques liés aux incendies explosent. 

« Tout le monde se connaît »

À Bedar, la quasi-totalité des victimes étaient étrangères. Sept Britanniques. Trois Belges. Une Française. Une Américaine. « C’étaient des riverains, sauf le Français. J’ai grandi ici, comme ma mère. Tout le monde se connaît. Là, sur la terrasse, un homme a perdu sa femme dans les incendies », explique Javier [*], âgé de 38 ans.

« On parle de victimes de différents niveaux. Les premiers, ce sont les blessés et les décès. Le deuxième, c’est leur famille, les amis, ceux qui les connaissaient. Le troisième, ce sont les agents qui interviennent, souvent choqués après de grands drames. Et on parle aussi d’un quatrième niveau : la communauté affectée, même ceux qui ne connaissaient pas personnellement les victimes », détaille Jesús Miranda Paez. 

Des maisons isolées dans la nature et en hauteur, ce qui est particulièrement dangereux en cas d’incendie. © Alban Elkaïm / Reporterre

Les communes de la zone accueillent une forte proportion d’étrangers venus de pays à fort pouvoir d’achat. Britanniques, surtout, mais aussi Allemands, Hollandais, Belges, Français. Attirés par un paysage particulièrement vert pour cette zone globalement semi-aride, le soleil toute l’année et la proximité de la mer, de nombreux étrangers sont venus s’installer pour passer leur retraite dans une belle maison au milieu de la nature. Avec les années, d’autres les ont suivis. Certains ont monté de petites entreprises. Le tourisme y est très important. « Un petit coin de paradis », résume un commentaire en anglais à propos d’une des maisons d’hôtes à l’entrée de Serena. Tout a brûlé autour.

« Nous devons renoncer à des constructions juste parce que le lieu est beau et attractif sur le plan immobilier sans évaluer réellement les risques. Maintenant, la saison des incendies est de plus en plus longue. Et cette réalité est là pour durer », estime Jesús Miranda Paez. 

Un paradis perdu

Juan, qui a grandi à Serena, un petit hameau rattaché à la commune de Bedar, raconte aussi l’histoire d’un paradis perdu. Le paysage idéalisé de son enfance. Un monde rustique, de labeur agricole. Mais le bonheur d’une vie simple et proche de la nature. « Tu vois là où le lit de la rivière tourne ? C’était la ferme de mes grands-parents. Il y avait un petit moulin, là, derrière. Avant, la rivière coulait toute l’année. Mais ça fait longtemps qu’elle est sèche en été. Je ne sais pas pourquoi », explique l’homme de 68 ans.

L’emplacement de l’ancienne ferme des grands-parents de Juan. © Alban Elkaïm / Reporterre

Aujourd’hui, les terrasses irrégulières semblent taillées dans un bloc de charbon, au milieu d’un paysage de montagnes noircies. « Il y avait déjà eu de petits feux, par-ci par-là. Mais je n’avais jamais vu ça comme ça. Il y avait un bosquet de pins ici. C’était tellement beau. Ça me remplit de tristesse. Oh, ça finira par repousser. Mais moi, je ne le verrai pas, à mon âge. » L’ide revient souvent à Bedar. « Nous avons perdu le paysage. » Cette douleur, souvent mal prise en compte, est pourtant connue des psychologues. 

« Ça finira par repousser. Mais moi, je ne le verrai pas, à mon âge »

Rares sont ceux qui vivent encore de l’agriculture ou de l’élevage dans la zone. L’exode rural et l’absence d’activités d’exploitation traditionnelles de la nature renforcent d’ailleurs le risque d’incendie. Moutons et vaches débroussaillent. Les habitants récupèrent le bois mort pour leur usage. Autant de combustible en moins. « Mes vergers, c’est un hobby. Je n’en ai jamais vécu, mais nos parents nous ont légué ces terres. Les oranges qu’on donne aux voisins, des olives pour notre huile. Ça coûte plus que ça ne rapporte, mais tout est sain et sans engrais », sourit le retraité.

C’est surtout un mode de socialisation et une activité physique pour les retraités de sa génération. Et une excuse pour continuer d’arpenter ces chemins escarpés qu’il a tant aimés. « Mais, on en a parlé avec ma femme, et on a décidé d’abandonner la culture. À quoi bon ? Il faudrait dix ans [pour tout refaire]. » Même état d’esprit pour Pepe, son voisin de parcelle. « C’est tellement de travail qui part en fumée. Là, tout de suite, nous sommes découragés. » Qui reprendra ces terres s’ils abandonnent la culture ? « Je ne sais pas. Elles resteront peut-être à l’abandon. »

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