Corinne Morel Darleux : « Je regarde dehors, un hoquet m’étrangle, on dirait un champignon atomique »
Des habitants du village de Barsac s'apprêtent à évacuer alors qu'un incendie ravage le Diois, le 7 juillet 2026. - © Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Des habitants du village de Barsac s'apprêtent à évacuer alors qu'un incendie ravage le Diois, le 7 juillet 2026. - © Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Alors qu’un incendie continue de faire des ravages dans la Drôme, l’autrice Corinne Morel Darleux, qui vit dans le Diois, voit la fumée, ce véritable « champignon atomique », se rapprocher. « Je dois aller voir, c’est viscéral, voir la fumée sans les flammes est insupportable », écrit-elle dans cette chronique.
Corinne Morel Darleux est une militante écosocialiste, essayiste et romancière. Elle est l’autrice de Chimères tropicales (éd. Dalva, 2026), et de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (éd. Libertalia, 2019).
Les moyens aériens sont partis, les Canadair, le Dash, les hélicoptères, plus au sud où ce sont des villes qui crament. Je n’arrive à rien faire d’autre que regarder la forme changeante des panaches de fumée depuis ma terrasse et aller poser des compotes pour les pompiers au gymnase.
Mon corps est plein de fatigue, la fatigue de dire les mêmes choses depuis vingt ans, sans effets. La fatigue de voir les mêmes événements se répéter sans qu’aucune leçon ne soit jamais tirée. Le bruit sur les réseaux sociaux, en boucle les Canadair qui n’ont jamais été commandés, l’incurie, l’impréparation, les polémiques, et le vent qui reprend dehors, la montagne de Solaure qui disparaît derrière un rideau de fumée, et l’impression de revivre le Covid, et l’incendie de Romeyer en 2022, le corps qui flanche et demande sa sieste, réclame, exige, s’effondre.
Je n’arrive même pas à publier une photo sur les réseaux sociaux. J’ai envie de crier au monde entier que je suis là, mais je n’ai pas un mot pour légender ces photos, des photos de chez moi, de ma vallée, de nos forêts, du lieu où j’ai choisi d’habiter il y a dix-huit ans. Ce mois-ci, je fête ma majorité du Diois.
Et les renards, ont-ils eu le temps ?
Les sangliers, ont-ils eu le temps ?
Les chevreuils, ont-ils eu le temps ?
Les vautours, ont-ils eu le temps ?
Les lièvres, ont-ils eu le temps ?
Les cerfs, ont-ils eu le temps ?
Les arbres non.
J’essaye de toutes mes forces de ne pas y penser.
Et on reparle de valise inquiète. Celle qu’on n’a toujours pas faite.
J’ai vu que Reporterre remettait en avant le bouleversant Passer l’été d’Irène Gayraud, que j’avais tant aimé. Je n’ose pas le relire.
Des amis à Barsac attendent de savoir s’ils vont être évacués.
Et on scrolle sur Facebook pour avoir les dernières photos, les derniers points d’infos, savoir si le col a été franchi, si le vent pousse les flammes vers Barsac, si Solaure va être touché, on déplie les cartes, on estime les distances, on révise sa topographie, dans ce coin impossible où les méandres de la rivière brouillent tous les repères et où le nord, d’où vient le vent en ce moment, n’est jamais là où on jurerait pourtant qu’il est, là où il était il y a une minute, c’est sûr, à 1 km d’ici sur la départementale, et maintenant c’est l’ouest, ou le sud, à n’y rien comprendre.
« Voir la fumée sans les flammes, c’est insupportable »
Moi qui déteste le téléphone, j’appelle les gens parce que je n’arrive plus à rentrer dans le format texto, je ne mets plus de ponctuation, je ne choisis plus mes mots, je n’ai pas envie de poésie, pas envie de faire joli.
On s’avoue à demi-mots qu’on a tous fait le même parcours hier, jusqu’à Vercheny pour voir l’incendie dans les yeux. Aucun de nous n’est voyeuriste. Mais voir la fumée sans les flammes, c’est insupportable.
La dernière de Nova a été annulée et on en est soulagés. 3 000 personnes, c’est trop. La politesse du désespoir, je n’en peux plus de cette formule, je n’ai pas envie de rire, enfin si, mais non. Et puis on a besoin de rester concentrés sur le feu. Même si on ne contrôle rien. C’est comme quand on est en voiture sur le siège passager, si je regarde la route tout va bien se passer, tout va bien se passer, tant que je regarde la route tout va bien se passer. Ne pas quitter la fumée des yeux.
« Si je pense à eux dans l’incendie,
je vais me noyer »
Je relève la tête. Des volutes de fumée plus sombres, le vent a repris, c’est le thermique de l’après-midi, on a appris à le craindre, et le feu aussi a repris. Les feux. Le panache qui s’élève derrière la colline devant chez moi est plus à droite que ces dernières heures, j’essaye de comprendre sur le plan ce que ça signifie quant au parcours de l’incendie. Il a deux têtes, j’ai lu ça, toutes les deux parties en libre évolution. Les pompiers sécurisent les arrières, mais en avant le feu dévore tout, et va où il veut. Où le vent le porte.
La fumée devient nuage, tellement épaisse, comme d’énormes cumulonimbus rose-orangés. Je collectionne les photos, toujours du même point de vue, je ne sais pas pourquoi je fais ça, pour documenter quoi, ça ne sert à rien.
Les nuages de fumée envahissent tout mon champ de vision, couvrent tout le ciel, il n’y a plus qu’un petit coin de ciel bleu tout petit, de plus en plus riquiqui en haut à gauche sous le toit de la terrasse.
Mes deux chats, qui à chaque fois pressentent l’orage et vont se planquer sous mon lit trois minutes avant les premières gouttes, là ne sont pas inquiets. Mais stop, si je pense à eux dans l’incendie, je vais me noyer.
« Je regarde dehors, un hoquet m’étrangle, on dirait un champignon atomique »
Le vent, comme hier et comme avant-hier, vient du nord. Le rideau de fumée coupe la vallée en deux. Nous avons des amis de chaque côté. On vous envoie des signaux de fumée, je leur ai dit ce matin en souriant. Le vent couche les blés. Le champ d’à côté est blanc de chaleur et de sécheresse. C’est devenu trop risqué de moissonner. Régulièrement, je tourne le dos au feu et regarde derrière, côté Vercors, si tout concentrés sur l’incendie on n’est pas en train d’ignorer un nouveau départ de feu dans notre dos. J’imagine un dessin de presse où tout le monde regarde un truc grave sans voir qu’un autre truc encore plus grave est en train de se développer, monstrueux, derrière eux. Tellement classique.
Mais là tout est devant nous, il faut juste avoir des yeux et un cerveau.
La fumée voile le soleil. Je regarde dehors, un hoquet m’étrangle, on dirait un champignon atomique. C’est monstrueux d’un coup, le feu a dû basculer de notre côté. Je ne vais pas y arriver avec cette chronique. Je dois aller voir, c’est viscéral, voir la fumée sans les flammes est insupportable. Rester chez moi aussi, j’ai rarement autant éprouvé le besoin de me sentir avec d’autres, je vais aller jusqu’à Die, jusqu’au gymnase, mais déjà descendre aux poubelles, c’est —sic — de là qu’on a le meilleur point de vue.
C’est devenu irrespirable dehors, on ne voit plus rien, la fumée a tout envahi. On a récupéré une amie de Barsac qui a été évacuée cette nuit. Le vent a tourné.
Je viens d’apprendre que le feu était en train de basculer sur Die.