La Gironde face aux incendies : ceux qui restent, ceux qui fuient, ceux qui ont tout perdu
Des baigneurs sur la plage du Moutchic, à Lacanau (Gironde), le 24 juillet 2026. - © Maximilien Lamy / AFP
Des baigneurs sur la plage du Moutchic, à Lacanau (Gironde), le 24 juillet 2026. - © Maximilien Lamy / AFP
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Alors que l’incendie gagne encore du terrain en Gironde, quelques touristes et locaux tentent de profiter des dernières heures d’insouciance à la plage. À une dizaine de kilomètres, les pompiers continuent de lutter contre un feu incontrôlable.
Lacanau, Le Porge (Gironde), reportage
Deux petites filles se jettent dans l’étang de Lacanau, pendant que leurs parents installent les serviettes sur la plage. Au loin, un nuage de fumée rappelle à la réalité. En quelques jours, l’incendie monstre qui ravage la Gironde a déjà détruit 42 000 hectares et calciné une partie du village du Porge, de l’autre côté de l’étang.
« On est arrivés il y a une semaine, on a vu le départ du feu depuis la plage », raconte Jean-Charles, en vacances au camping avec ses filles et sa compagne, Sonia. Depuis jeudi, des files de camping-cars et voitures pleines à craquer fuient Lacanau et l’incendie qui menace la station balnéaire. D’autres ont choisi de rester. « Tant qu’il n’y a pas de mesures prises, on vit normalement », explique Sonia. « Le ciel était bien plus noir hier, appuie son conjoint. Aujourd’hui, ça va mieux ! »
Difficile de lui donner tort : à l’arrivée à Lacanau, l’épaisse fumée qui plongeait Bordeaux dans l’obscurité samedi avait disparu. La veille, les plages de Lacanau étaient recouvertes de cendre, mais les feux, comme les vents, restent imprévisibles. Jean-Charles se veut malgré tout confiant. « Que ça remonte à Lacanau ? Je n’y crois pas du tout. »
« Si le feu passe la départementale, on ne l’arrêtera pas »
Pourtant, à une dizaine de kilomètres au sud, un ballet d’engins forestiers s’affaire le long de la départementale qui relie Lacanau à Sainte-Hélène : ils abattent et débardent des pins pour créer des tranchées qui serviront de pare-feux. Sur des tracteurs tirant des citernes à bétail, des agriculteurs viennent prêter main-forte aux pompiers en remplissant les camions à court d’eau. À peine plus loin, l’A400M, un avion dédié initialement au transport militaire et transformé pour combattre l’incendie, s’apprête à réaliser son tout premier largage : 20 tonnes de retardant déversé sur la forêt.
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La tête vers le ciel à guetter l’avion, le maire de Brach, quelques kilomètres au nord-est, est venu assister au spectacle, et surtout prier pour que le produit fonctionne. « Si le feu passe la départementale, derrière, c’est une forêt de pins interminable. Il n’y a pas d’axe qui permettra d’arrêter le feu. Si ça passe, on ne l’arrêtera pas. »
Inquiet pour sa commune, Didier Phoenix, « celui qui renaît de ses cendres », en a pourtant vu d’autres : en 1989, le feu avait parcouru 45 km en une journée et dévasté 6 000 hectares. Mais cette fois-ci, il a « très peur ». « C’est pire que ça : c’est devenu obsessionnel. »
« On se rend bien compte que le climat se modifie »
Alors que le feu était aux portes de Lacanau, samedi, les derniers vacanciers espéraient faire durer le plaisir. Un couple se promenait sur le front de mer en mangeant une glace. Des enfants s’aspergeaient en rentrant dans les vagues. « On essaie de profiter encore un peu… » relativise Susan, 18 ans, qui bronze sur sa serviette face à l’océan, bien consciente que ses vacances risquent d’être écourtées. Avec sa cousine Camille, elles passent l’été chez leurs grands-parents qui vivent près de la plage. « De leur appartement au 4e étage, on voyait les départs de feu et le rouge des flammes. On a eu peur, on a même fait les sacs pour être prêtes à partir », raconte Camille.
Partir, oui, mais où ? Depuis cinq jours, 220 000 personnes ont été évacuées et nombre d’entre elles ne savent même plus où aller, délogées à mesure que le feu progresse. Quand elle a commencé à sentir la fumée, Isabelle a fui Lacanau avec ses petits-enfants. Réfugiés à Saint-Aubin-de-Médoc vendredi, ils ont fait demi-tour en entendant la sirène stridente des téléphones qui annonçait l’évacuation. « C’est du jamais-vu. Et c’est très anxiogène », répète la sexagénaire, assise sur un rocher au bord de l’océan.
Le feu monstre qui ravage la Gironde est d’une ampleur telle qu’il a même bousculé ses certitudes : « Pour être tout à fait honnête, j’étais un peu climatosceptique. Mais quand on voit ça, on se rend bien compte que le climat se modifie. » Elle s’inquiète surtout pour les générations à venir. « Je ne suis même pas sûre qu’on puisse inverser le processus. Quel monde va-t-on laisser aux petits ? » soupire Isabelle, en regardant ses petits-enfants jouer dans l’eau.
Sur le sable, il y a ceux qui profitent une dernière fois, et ceux qui n’ont pas le choix. Dans la cabane des nageurs-sauveteurs, sur la plage du Moutchic quasi déserte, Eogan, Sasha et Carla ont vu la station se vider à mesure que le nuage de fumée grossissait. Ils ont aussi vu les Canadair se remplir dans l’étang, les cendres sur la plage et la panique s’installer.
« La plupart des gens ont eu peur et sont partis dans la nuit, raconte Sasha. Ça a fait un grand vide ce matin. » Venue de Bordeaux, où les habitants suffoquent sous les fumées, elle ne sait pas non plus où aller si la totalité de Lacanau venait à être évacuée. « On va devoir chercher ailleurs... »
« J’ai tout perdu »
Ailleurs, c’est déjà le quotidien de nombreux évacués, dont plusieurs centaines ont quitté leur ville dès mercredi 22 juillet. Parmi eux, certains ne reverront jamais leur maison. « J’ai tout perdu », pleure Ingrid, qui vient d’apprendre que la sienne avait brûlé. Habitante du Porge, l’un des villages les plus dévastés par l’incendie, elle fait partie des premiers évacués et pensait pouvoir retrouver son logement au plus vite. « J’ai juste eu le temps de récupérer mes chats restés à l’intérieur. Sur la route, j’ai vu le feu se répandre comme sur une traînée d’essence. »
Le village semble être figé dans les cendres. Entre les pins noircis et la tourbe fumante, des voitures calcinées jouxtent une ancienne gare dont le toit s’est effondré. Les rues du bourg, désertes, sont seulement traversées de camions de pompiers lancés à toute vitesse. Aux abords de la commune, la lutte continue pour empêcher le feu de progresser de toute part : à l’est, vers la métropole bordelaise, mais aussi au sud, où le feu menace de sauter la départementale et d’atteindre le bassin d’Arcachon.
Là, des pompiers multiplient les attaques contre une rangée de pins qui s’embrasent. Après des heures de combat au contact des flammes, ils ôtent le casque et rangent les tuyaux, les yeux cernés et rougis. Et anticipent déjà la prochaine reprise de feu.