Fumées, cendres et sidération : Bordeaux suffoque sous l’incendie de Gironde
La métropole bordelaise depuis le belvédère du parc de l’Ermitage, vendredi 24 juillet 2026. - © Timothée Buisson / Reporterre
La métropole bordelaise depuis le belvédère du parc de l’Ermitage, vendredi 24 juillet 2026. - © Timothée Buisson / Reporterre
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EN IMAGES - Le changement de direction du vent a plongé Bordeaux sous un dôme de fumée vendredi soir, alors que l’incendie s’approche de la métropole girondine. Entre passants médusés, téléphones sortis et masques absents, plongée dans une ville stupéfaite.
Bordeaux (Gironde), reportage
Le vent d’ouest s’est levé. Et a couvert, à partir de vendredi 24 juillet, la métropole girondine d’un épais panache de fumée, chargée en particules fines rendant l’air irrespirable. À 40 kilomètres de là, les flammes ont ravagé près de 20 000 hectares hectares et provoqué l’évacuation de 110 000 personnes. Poussé par le vent, le feu a changé de direction pour progresser vers les terres. Partout dans la ville, vendredi soir, chacun tentait de raccrocher son regard à des formes habituellement familières, englouties par l’opacité des fumées.
Est-ce la vue ou l’odeur qui alerte en premier ? La fumée de l’incendie girondin pénètre dans le hall de la gare Saint-Jean. Le vent d’ouest s’est levé sur la côte. À la sortie d’un TER en provenance d’Hendaye, un jeune homme, planche de surf sous le bras, couvre son nez et sa bouche de sa main libre.
« C’est impressionnant hein ? » Florent, assis sur un banc face à ce funeste paysage, engage la conversation. « J’espérais ne plus jamais le revoir, ce nuage », poursuit-il, , une canette de bière posée à ses côtés et encore choqué par les incendies de 2022 qui avaient ravagé le sud de la Gironde. « On n’a pas pris assez de mesures. » L’homme de 29 ans est abattu. Un soleil rougeoyant tente de percer le ciel bordelais.
Sur le pont de Pierre, très emprunté par les piétons et les cyclistes, des dizaines de personnes sortent leur téléphone portable pour immortaliser l’instant. Une annonce de la préfète, Sophie Brocas, reprise par différents médias, nourrit les rumeurs : « Actuellement poussé par un vent d’ouest soutenu, le feu se dirige vers la métropole bordelaise. » À 23 heures, le service départemental d’incendie et de secours (Sdis) 33 a communiqué sur son compte Instagram : « Merci de ne pas encombrer les lignes téléphoniques, les fumées actuellement visibles sont dues au feu de Saumos et de Lège-Cap-Ferret. »
Deux Ukrainiennes posent en bord de Garonne. « On prend juste des photos pour le coucher de soleil », explique celle des deux amies qui parle le mieux français. Dans la ville enfumée, les passants s’agglutinent, silencieux. L’atmosphère est saisissante. De l’autre côté des quais, seule Céline Dion perce le silence avec son titre Prière païenne, craché par des enceintes.
Le vent d’ouest souffle fort le long des quais bordelais. Les fumées s’intensifient. Rares sont les personnes à porter un masque. « Est-ce utile », se questionne un groupe de passants.
Les départs de feu s’enchaînent autour de Bordeaux. Ça brûle dans l’Entre-Deux-Mers, ainsi qu’à Floirac, dans la métropole, où une société de pneus a pris feu. Là où le ciel est encore bleu, des panaches de fumée noire renforcent le sentiment d’encerclement.
« Y’a un feu pas loin ? » nous interpelle Françoise, 73 ans, penchée sous le rideau de sa fenêtre. À moitié rassurée par nos informations sur la provenance des fumées depuis la côte, elle exprime ses souffrances : « Je suis asthmatique, et j’en ai marre de cette chaleur. » Les prévisions météorologiques laissent entrevoir de nouveaux pics de température au-delà de 40 °C à Bordeaux la semaine prochaine. En attendant, Françoise a besoin de se détendre. Ce soir, c’est soirée télé : Meurtres au paradis l’attend sur France 2.
Habituellement, le spot brille au moment de la golden hour estivale. Ce soir, les curieux se succèdent au belvédère du parc de l’Ermitage, à Lormont. « C’est de la folie. J’ai des potes en Charente qui ont aussi de la fumée », raconte un motard au reste de la troupe.
Il y a deux jours, Guillaume était au Porge pour se baigner dans l’océan, alors que l’incendie venait de démarrer. « Les gens pleuraient là-bas, certains commençaient à être évacués. » Dans la nuit de jeudi, tout le village (3 500 habitants) a été déplacé. Une centaine de maisons y ont brûlé, selon les autorités.
Sur ce point de vue prisé des habitants de la métropole bordelaise, chacun défile devant ce tableau gris opaque. Les passants semblent trop saisis par l’ampleur de la catastrophe pour débuter une réflexion sur ses causes.
Derrière l’intense panache de fumée qui pique les yeux, le soleil n’est toujours pas couché. Les particules de cendres planent dans les rues. La préfecture de Gironde a alerté les habitants des communes de l’ouest de la métropole bordelaise : ils doivent se préparer à évacuer.
22 h 5. Il fait 24 °C à Bordeaux. La température contraste avec ce que nos yeux perçoivent : une brume largement diffuse qui rappelle le brouillard hivernal auquel les Bordelais sont habitués, dans l’une des villes les plus humides du pays.
Sur le pont de Pierre, certains piétons masquent leur visage à l’aide d’écharpes. « Afin de protéger les personnels engagés et les populations exposées aux fumées nocives pour la santé », 1,5 million de masques FFP2 vont être envoyés en Gironde, a annoncé à 23 heures, sur X, le Premier ministre, Sébastien Lecornu.
Dans ce groupe d’amis espagnols, seule Béa porte un masque chirurgical. « Je ne sais pas pourquoi les autres ne le portent pas, à vrai dire. » Les fumées qui étouffent la métropole bordelaise sont pourtant chargées de particules fines nocives, et une pollution à l’ozone sévit également, alerte Atmo Nouvelle-Aquitaine, l’association chargée de contrôler la qualité de l’air.
Camille, 28 ans, Sophie, 31 ans, et Célia, 30 ans, mettent fin à une soirée entre copines durant laquelle les fumées ont rythmé les discussions. « C’est terrible de se dire qu’il s’agit d’un été normal pour les années à venir. On n’est pas prêts », dit Camille. L’échange dérive vers des considérations plus politiques : « Nos responsables font des lois censées tirer l’économie vers le haut, comme la loi sur l’urgence agricole, mais ce qui nous attend, c’est la disparition de l’économie elle-même », dit Célia, qui peine à voir l’avenir en rose : « En plus j’ai un bébé. »
Samedi matin, à Bordeaux, de la cendre recouvre les voitures stationnées dans la rue. Dans la nuit, les communes de Saint-Médard-en-Jalles, Le Haillan, Saint-Jean-d’Illac, Martignas-sur-Jalle et Saint-Aubin-de-Médoc, situées à l’ouest de la métropole bordelaise, ont été évacuées. Soit près de 70 000 personnes. Face à l’afflux dans les centres d’hébergement, la commune de Cenon, située en rive droite de la Garonne, va ouvrir sa salle de concert, Le Rocher de Palmer. Ce seul feu a déjà consommé 40 000 hectares de pins, soit 10 000 hectares de plus que l’ensemble des incendies de 2022 en Gironde.