« Sans notre intervention, il n’y aurait quasiment plus de busards en France » : comment agriculteurs et écologistes protègent ces oiseaux des champs
Les busards, espèces protégées mais en déclin, nichent directement au sol. - © Mathieu Génon / Reporterre
Les busards, espèces protégées mais en déclin, nichent directement au sol. - © Mathieu Génon / Reporterre
Dans le nord de la France, écologues et agriculteurs font cause commune pour protéger les busards qui nichent au sol au milieu des champs. Les chaleurs et moissons avancées fragilisent la reproduction de ces oiseaux en déclin.
Courcelette (Somme), reportage
Équipée de jumelles et de gants en cuir blanc, Anne-Gaëlle Mothé se fraie un chemin à travers les blés. Un rapace prend son envol à la hâte. « Regardez, ils sont là, au sol », glisse-t-elle en désignant un amas de tiges et de brindilles. Dans le nid, trois petits becs sont grands ouverts.
« On voit qu’ils ont chaud… Ceux-là, ce sont des busards Saint-Martin nés tardivement. Le plus jeune a éclos la veille », observe la chargée d’études faune de l’association Picardie Nature.
Il faudra encore un mois aux oisillons pour pouvoir s’envoler et quitter le nid. Le blé, lui, sera moissonné demain matin. « Chez nous, les moissons ont au moins dix jours d’avance cette année », nous raconte Anne-Gaëlle en déroulant un ruban rouge et blanc entre les piquets qui délimitent le nid.
« Je m’assure que l’agriculteur distingue bien l’emplacement du nid depuis sa moissonneuse-batteuse demain, explique-t-elle. Pour éviter que les petits passent dans ses barres de coupe ! Parce qu’à l’inverse des autres rapaces, les busards nichent directement sur le sol, cachés au milieu des céréales. »
La parcelle de blé barbu à Courcelette (Somme) dans laquelle vient d’intervenir Anne-Gaëlle est l’une des nombreuses parcelles agricoles des Hauts-de-France dans lesquelles des nids de busards ont été repérés. Depuis le début de la saison 2026, l’association Picardie Nature, avec l’aide des agriculteurs, a identifié 71 nids et emmené une quarantaine de nichées jusqu’à l’envol.
Populations en déclin
Cette stratégie vise à freiner le déclin de trois espèces de busards sur le territoire, dont le Saint-Martin (Circus cyaneus), dont les populations ont chuté de plus de 70 % en 20 ans, et le cendré (Circus pygargus), qui a perdu près d’un tiers de ses effectifs au cours de la même période.
La troisième espèce, le busard des Roseaux (Circus aeruginosus), compte 2 000 couples en France hexagonale et est la plus rare des trois espèces, d’après des estimations de la Ligue pour la protection des oiseaux.
En cause : des pressions causées par les activités humaines sur leurs habitats naturels. À l’origine, les busards nichaient dans les prairies humides, les roselières et les landes forestières, mais la disparition progressive de ces milieux à parti des années 1950 les a poussés à occuper les cultures agricoles.
Le téléphone d’Anne-Gaëlle Mothé sonne. Elle doit déplacer un nid situé « trop près » d’un chemin d’exploitation d’éolienne très emprunté en voiture à Neuville-Bourjonval, dans le Pas-de-Calais. Au volant de sa voiture de fonction, l’écologue de 28 ans observe les champs cultivés qui bordent la route.
« On a les trois espèces de busards qui nichent dans ce secteur, explique-t-elle en ajustant la pince bleue en forme d’hirondelle dans ses cheveux. Il n’y a déjà plus beaucoup de blés debout ici dis donc ! »
Cette année, les fortes chaleurs et la sécheresse accentuent encore la vulnérabilité des busards et touchent davantage les nichées les plus tardives, car lorsque les récoltes sont avancées, les chances de survie des oisillons jusqu’à ce qu’ils prennent leur envol sont réduites.
« Les poussins risquent de cuire »
« Une fois le champ moissonné, le nid est très visible. Il y a un risque plus important de prédation naturelle ou de destruction, dit Anne-Gaëlle. « Et sans l’ombre des céréales, le soleil chauffe le sol plus vite. Si les adultes s’absentent trop longtemps pour chercher des proies, les poussins risquent de cuire. »
Pour Alexandre Millon, spécialiste des busards et enseignant-chercheur à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie de l’université Aix-Marseille, la reproduction de l’espèce risque d’être assez médiocre cette année.
« Selon les premiers retours, on sait qu’il y a une mortalité exceptionnelle dans certains secteurs, notamment dans le Centre-Ouest, probablement liée à la canicule, détaille le chercheur. Ce qu’on ne sait pas encore, c’est si les poussins meurent directement d’hyperthermie ou si les adultes ne trouvent plus assez de proies par ces températures pour les nourrir. »
Il est 11 heures lorsqu’Anne-Gaëlle Mothé reprend la route. Direction Athies, dans la Somme. Cette fois, elle doit protéger un jeune busard cendré nichant dans l’un des champs de blé d’un agriculteur prêt à moissonner sa parcelle.
Drone et caméra thermique
Sur place, Anne-Gaëlle fait décoller son drone équipé d’une caméra thermique. Elle scrute attentivement l’écran : « Le nid est juste là. Chaque photo prise est associée à un point GPS, donc je sais exactement où aller ! » Un panneau de grillage sur l’épaule, l’écologue s’avance vers le nid tandis que la moissonneuse entre dans la parcelle.
« J’étais venue installer ce qu’on appelle une cage CNRS autour de ce nid le 25 juin, raconte Anne-Gaëlle Mothé. Le jeune busard cendré a bien grandi ! Mais pas suffisamment pour échapper au danger seul : si la moissonneuse l’effraie, il risque de décoller dans la panique et de retomber quelques mètres plus loin comme il ne sait pas encore bien voler. »
Quelques gestes suffisent à Anne-Gaëlle pour fixer le grillage au-dessus de la cage. Une protection provisoire, le temps que la moissonneuse passe.
« Ça y est, l’agriculteur passe dans l’alignement de la cage », s’exclame-t-elle. Dans le ciel, la femelle busard cendré tourne au-dessus du champ. Anne-Gaëlle s’en amuse : « Elle surveille que tout se passe bien ! »
L’exploitant contourne soigneusement le dispositif avant de reprendre sa trajectoire. Sitôt le passage terminé, Anne-Gaëlle Mothé l’appelle : « Est-ce que je peux revenir dans votre champ pour retirer le grillage du dessus et installer une canisse tout autour ? » Au bout du fil, l’agriculteur donne son accord sans hésiter.
« Sans notre intervention, en collaboration avec les agriculteurs — et j’insiste beaucoup sur ce point —, il n’y aurait quasiment plus de busards en France. Si on ne faisait pas ça, dans 50 ans, des busards cendrés il n’y en aurait plus », affirme l’écologue.
« Ma profession est responsable de la disparition des busards, mais pas coupable »
Ce travail de dialogue, ajoute-t-elle, permet aussi d’embarquer progressivement les exploitants dans la démarche. C’est le cas d’Alexandre Lécuyer, agriculteur en polyculture-élevage à Monceau-le-Neuf-et-Faucouzy (Aisne), qui téléphone désormais à Anne-Gaëlle Mothé chaque fois qu’il repère un nid.
« Ma profession est responsable de la disparition des busards, mais pas coupable, dit-il. Même moi, qui m’intéresse un peu aux oiseaux, je ne savais pas ce qu’était un busard avant d’en apercevoir un et de faire des recherches. »
Alexandre Lécuyer aide aussi Anne-Gaëlle à faire le lien avec d’autres exploitants agricoles. « On fait équipe ! Parce que ce n’est pas normal de faire disparaître une espèce juste par ignorance », ajoute-t-il. Et de poursuivre : « Maintenant, on la reconnaît bien dans le secteur avec ses jumelles ! Quand elle croise un de mes voisins parce qu’un nid est sur une de ses parcelles et que sa première réaction est de dire : “Il faut le protéger !”, je me dis que ça y est, les choses avancent. »
Il est 15 heures. L’agriculteur d’Athies, où niche le jeune busard cendré, vient de terminer sa moisson. Mais Anne-Gaëlle Mothé ne repart pas tout de suite. Elle attend de vérifier que la femelle busard cendré retrouve son jeune après le passage de la moissonneuse.
Une demi-heure passe. Soudain, son visage s’éclaire : « Là ! La femelle se pose sur la cage, elle a une proie dans ses serres ! » Un soulagement, car le risque d’abandon existe toujours. « On travaille avec des êtres vivants. On est obligé de s’adapter en permanence. »
Sur le chemin du retour, Anne-Gaëlle Mothé coupe subitement le moteur de sa voiture de fonction. Silence. Là-bas, dans le champ, elle vient de repérer deux jeunes busards, très bruns, presque chocolat, qu’elle croit reconnaître.
« Oh, le troisième et le quatrième sont posés dans le chemin, murmure la jeune femme. Et le mâle tournoie juste au-dessus ! » Pas de doute : ce sont bien les quatre jeunes busards des Roseaux de la parcelle d’en face désormais en train d’apprendre à chasser.
Elle sort de sa voiture : « Voir que les quatre jeunes sont enfin à l’envol… Tout ce qu’on fait, voilà, c’est pour ça ! » Ses yeux verts braqués derrière une longue-vue, Anne-Gaëlle Mothé savoure ce moment : « Je vais les observer encore un peu. C’est trop beau. »