« J’ai cru que ma vie allait partir en fumée » : les grimpeurs pleurent la forêt de Fontainebleau
Aurélie Blaise, présidente de l’association sportive Bloc’age, dans la fôret de Fontainebleau après l'incendie. - © Louis Lepron / Vertige Media
Aurélie Blaise, présidente de l’association sportive Bloc’age, dans la fôret de Fontainebleau après l'incendie. - © Louis Lepron / Vertige Media
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Véritable « poumon » des grimpeurs, la forêt de Fontainebleau et son incendie majeur laissent les grimpeurs entre tristesse et désolation. « Regrimper là-bas, c’est juste impensable », confient certains qui souhaitent tirer les leçons de ces feux.
Cet article est publié en partenariat avec Vertige Media.
Fontainebleau (Seine-et-Marne), reportage
Il souffle un grand coup, puis fait un premier pas. Comme pour mieux supporter la scène, il serre son appareil photo en bandoulière. Le jeune grimpeur marche au-dessus des fissures et des racines carbonisées. Sous ses pieds, le sol est encore chaud. Sous ses yeux, le spectacle de désolation est encore là. Des troncs noirs, des rochers calcinés et des branches sans feuille s’étendent à perte de vue. Pour autant, ce qui frappe Simon Senet, c’est le silence. Autour de lui, ce qu’il reste des arbres tient encore debout mais il n’y a pas un bruit. Pas d’oiseaux, pas de reflet du soleil, pas même la sensation du vent. Comme si tout s’était arrêté.
L’incendie qui a ravagé la forêt de Fontainebleau est l’un des plus importants de l’histoire moderne du massif. Près de 2 200 hectares, soit 12 % de la surface de la plus grande forêt domaniale d’Île-de-France, ont été parcourus par les feux. Encore sous le choc, les usagers de cette forêt et les grimpeurs s’interrogent pour l’avenir.
Feux de tout Bleau
Entre deux blocs de rocher, Simon écoute attentivement la responsable de l’Office national des forêts (ONF) qui l’accompagne. Sophie David explique que si les troncs sont brûlés sur plus de 2 mètres, on peut considérer que l’arbre est mort. Il va falloir analyser chaque être, mais un tour sur elle-même suffit à dire à la forestière qu’ici, aux Trois Pignons, les deux tiers tomberont. Ce secteur, situé au sud-ouest de la forêt de Fontainebleau, est de ceux qui ont été ravagés par cet incendie sans précédent.
En posant le revers de la main sur une couche de tourbe encore chaude, Sophie David explique que le feu a été fixé, mais pas encore éteint. À quelques mètres de là se trouve le circuit très réputé des 25 bosses, mais aussi un ensemble de blocs mythiques de l’histoire de l’escalade. Simon est posté devant l’un d’entre eux. « C’est Le Diplodocus, un rocher qui a donné son nom au secteur », indique-t-il. Avant de montrer les détails du rocher : « Si l’on regarde bien en penchant la tête, le rocher ressemble vraiment à un dinosaure. »
« L’idée de regrimper là-bas, c’est juste impensable. Ça n’a plus de sens »
À 31 ans, Simon Senet connaît déjà la forêt par cœur. Le jeune grimpeur décrit « un coup de foudre » la première fois qu’il y a pénétré. C’était il y a dix ans. Débarqué d’une salle d’escalade privée de la région parisienne, il a tout de suite vu à Fontainebleau une autre manière de pratiquer l’escalade. Là où beaucoup de ses camarades y voyaient une extension de leur « terrain de jeu », Simon s’est intéressé au patrimoine naturel du lieu. Si bien qu’« en réaction à l’obsession de la performance », il a créé une page Instagram baptisée Fontainebleau Boulder, qui recense les innombrables histoires des blocs de la forêt.
Planté depuis de longues minutes devant Le Diplodocus, le trentenaire brise enfin le silence : « Je ne suis jamais venu à Fontainebleau uniquement pour grimper. La forêt n’est pas la toile de fond de notre sport. C’est le contraire : c’est la raison pour laquelle notre sport existe ici. »
Bleau dans la peau
L’ensemble des témoignages de grimpeurs qu’a recueillis Vertige Media le souligne. À une dizaine de jours de ce qu’ils considèrent tous comme « une tragédie », ils trouvent presque indécent de parler d’escalade. Pour eux, la forêt a toujours été au premier plan.
Christophe Laumône a commencé l’escalade à Fontainebleau, bien avant qu’une salle d’escalade ne pointe le bout de son nez. Au départ de l’incendie, le dimanche 12 juillet, les pompiers ont stoppé le feu à une centaine de mètres de chez lui. « J’ai cru que ma vie allait partir en fumée », plaque-t-il au téléphone. Au sens propre comme au figuré, tant la grimpe parmi les pins maritimes et autres laricios a constitué l’essence de sa pratique. Aujourd’hui moniteur, il décrit moins l’escalade comme une performance sur le rocher que « le fait de se poser entre deux essais et de regarder la nature ».
Après l’angoisse, Christophe Laumône ressent désormais « une profonde tristesse ». Il sait qu’au sein des secteurs où il a ouvert des centaines de voies les blocs sont désormais « cramoisis ». Pour quelqu’un qui grimpe dans la forêt depuis plus de quarante ans, ce sont des paysages qui se sont consumés. Et les souvenirs qui vont avec. « L’idée de regrimper là-bas, c’est juste impensable, souffle-t-il. Ça n’a plus de sens. »
Avec des milliers de voies d’escalade, le secteur des Trois Pignons est l’un des plus fréquentés du massif. À lui seul, il concentrerait plus d’un quart des passages de grimpeurs dans l’ensemble de la forêt.
« Pour moi, c’est comme avoir un membre d’une famille qui a un handicap »
Ces blocs calcinés, formés à partir des anciens sables de Fontainebleau, seront-ils toujours grimpables ? « Rien n’est moins sûr », répond Gaétane Potard, secrétaire de Respect Bleau, l’une des associations de grimpeurs les plus actives dans la préservation de la forêt. Selon elle, les prises ont pu casser. Le feu, qui a parcouru le massif à près de 10 cm de la surface du sol, a brûlé les racines qui tenaient certains rochers, les rendant instables. « De toute façon, les arbres vont tomber sur les blocs, il va y avoir trop de perturbations pour que les Trois Pignons puissent rouvrir avant un long moment », explique-t-elle. Une information confirmée à demi-mot par Sophie David de l’ONF, qui pourrait officiellement statuer sur une fermeture d’un an dans les prochains jours.
« Nous entrons dans une période d’attente qui va changer nos modes de vie. Pour moi, c’est comme avoir un membre d’une famille qui a un handicap. C’est soudainement différent », dit Gaétane Potard. Pour tous les Bleausards qui considèrent leur pratique dans la forêt « comme un poumon », c’est une tout autre existence qu’il va falloir inventer. Beaucoup de celles et ceux qui vivent ici ont déjà basculé en se transformant en gardiens. Dit autrement : les grimpeurs participent au travail de sensibilisation des pouvoirs publics.
Raphaël et Tiphaine patrouillent même avec l’ONF. Ce jeune couple participe à des rondes pour s’assurer que personne ne brave l’interdiction de pénétrer dans la forêt. Et veille parfois à ce que d’autres pyromanes n’enflamment pas leur joyau. « C’est le premier réflexe que j’ai eu », confie Raphaël. Vingt-quatre heures après le départ de l’incendie, le quadra avoue avoir fait le tour des parkings à toute allure pour vérifier « d’autres actes malveillants ». Tiphaine concède quant à elle que sa plus grande peur reste que le feu reparte à cause d’un individu. Elle le sait bien, elle qui est née ici : 90 % des feux sont d’origine humaine, dont une part non négligeable serait liée à des actes de malveillance voire criminels.
Entre deux feux
Tout autour des 25 000 hectares de forêt, les accès sont barrés. Autant de barrières et de rubalises installées conjointement par les forces de l’État, les forestiers et les grimpeurs. Un effort collectif bienvenu pour Tiphaine, qui témoigne de « l’attachement des gens à la forêt ». Pour Raphaël, c’est aussi un avantage logistique : « Si l’ONF connaît parfaitement les sentiers, je pense qu’ils ont besoin des grimpeurs pour surveiller les blocs. »
C’est d’ailleurs ce qui s’est passé. Lors de la trentaine de départs de feu que Fontainebleau connaît en moyenne chaque année, les grimpeurs ont déjà beaucoup œuvré. Parfois en éteignant carrément des feux avec du sable ou en signalant des signes avant-coureurs. Souvent, en faisant de la prévention.
« Des grimpeurs fument encore
au pied des blocs »
Présidente de l’association sportive Bloc’age et gérante d’un gîte à Noisy-sur-École, Aurélie Blaise en connaît un rayon. En plus des annulations, elle doit aussi gérer la frustration des excursionnistes face à l’interdiction d’aller grimper. « Je les comprends, dit-elle. Quand on a organisé ses vacances autour de la grimpe, ça peut être difficile à entendre. »
Cela dit, au-delà des feux, la jeune femme observe aussi beaucoup « une tendance inquiétante à la consommation ». « On a l’impression que tout leur est dû, poursuit-elle. Comme si les gens pensaient qu’on allait ramasser derrière eux. » Vêtue d’un débardeur jaune fluo, Aurélie croise ses bras de grimpeuse endurcie comme pour mieux marquer ce qu’elle va dire. « Pour moi, quelque chose a changé, tonne-t-elle. Je vois de plus en plus de nouveaux grimpeurs obsédés par la performance qui ne se soucient plus de l’environnement autour d’eux. »
Pour la communauté des grimpeurs, cet incendie est comme l’occasion d’une remise en question plus profonde. Avec l’afflux de visiteurs qui se comptent désormais en millions dans la forêt, certains comportements posent problème. « Des grimpeurs fument encore au pied des blocs », dit Tiphaine. « Beaucoup ramènent un réchaud pour faire leur café », ajoute Simon.
« On est dans une phase d’élan de solidarité en ce moment, souligne Raphaël. Cependant, je sais que demain, les discussions difficiles vont peut-être commencer. » En vérité, les grandes questions se posent déjà dans les groupes WhatsApp ou sur les réseaux sociaux. Parmi elles : « Faut-il faire payer l’accès pour grimper ? » Ou encore : « Faut-il carrément tout fermer lorsque le risque incendie est trop élevé ? »
Simon Senet, lui, en est persuadé : les associations de grimpeurs auront beau le marteler, les messages de prévention ne percolent pas. « Ces messages, il n’y a que 1 % des gens qui vont visiter cette forêt qui l’entende. Il faut changer la manière dont on les transmet. »
Le jeune grimpeur a tenu à visiter le secteur de la Roche aux Sabots, là où, comme lui, des millions de grimpeurs ont commencé l’escalade en pleine nature. Aussitôt arrivé sur les lieux, Simon éprouve un profond soulagement. Situé tout proche des habitations, l’endroit a été épargné par les flammes grâce aux efforts permanents des pompiers. Tout à coup, la forêt reprend sa forme naturelle. Des couleurs, des odeurs et la sensation du vent. De quoi requinquer Simon, qui confie alors que c’est dans ces moments-là qu’il sent que son « projet prend tout son sens ». « Partager la richesse de la forêt et, avec elle, tout le patrimoine de l’escalade à Bleau », dit-il.
Alors le jeune homme va se jeter dès ce soir sur son clavier pour écrire une histoire sur un bloc. Mais pour l’heure, Sophie David plaisante et lui fait remarquer qu’ici, les traces de magnésie sont toujours là. Et, ô miracle, finalement, Simon sourit.
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