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Incendies

Cagnotte pour Fontainebleau : Macron opte pour l’émotion plutot que l’action publique

Des pompiers combattent les flammes d’un incendie declaré le dimanche 12 juillet dans la forêt de Fontainebleau, pres de Noisy-sur-École, le 13 juillet 2026.

4 000 euros pour « faire renaître » 1 hectare. Pourquoi les citoyens sont-ils invités à donner pour restaurer une forêt appartenant à l’État ? « Cette cagnotte donne l’illusion du pouvoir d’agir », s’énervent des spécialistes.

À peine le feu maîtrisé, un chapeau s’est mis à tourner pour la forêt de Fontainebleau. Sur place le 16 juillet, Emmanuel Macron a annoncé qu’un « guichet unique » réunissant la Fondation du patrimoine, l’Office national des forêts (ONF) et la ville serait ouvert pour « replanter et rebâtir ». Ce faisant, le président de la République consacrait l’appel aux dons comme l’une des réponses nationales à l’incendie.

Le message ne s’embarrasse guère de nuances. Il faut « accompagner la renaissance de la forêt », soutenir une « replantation ambitieuse » et la faire revenir « plus forte, plus belle et mieux adaptée aux enjeux climatiques de demain ». La ville de Fontainebleau donne même au donateur une unité de réparation immédiatement compréhensible : 40 euros pour replanter 100 m2, 4 000 euros pour « faire renaître » 1 hectare.

Au 22 juillet, plus de 718 000 euros ont été versés par quelque 5 800 donatrices et donateurs. Initialement fixé à 200 000 euros, l’objectif a été porté à 2 millions. L’argent doit financer les diagnostics après incendie, la sécurisation, la renaturation et, selon la Fondation du patrimoine, la plantation d’une forêt « mieux adaptée aux défis climatiques de demain ».

Le donateur privilégie un paysage connu

Qui pourrait s’opposer à tant de générosité ? Fontainebleau est une forêt aimée, parcourue, peinte, escaladée. Les dons disent l’effroi devant les flammes et l’envie — sinon le besoin — de ne pas rester les bras ballants face aux vallons calcinés. « C’est un classique, en cas de catastrophe, climatique ou autre, les fondations s’engagent, décrypte la docteure en sciences sociales Anne Monier, chercheuse au Centre en philanthropie de l’université de Genève. Ce qui m’a surprise, c’est la manière dont ça a été fait et cela interroge l’articulation entre État et philanthropie. » Car la cagnotte pose une question : pourquoi demander aux citoyens de donner pour restaurer une forêt domaniale appartenant à l’État ?

Le contribuable finance en principe toutes les forêts, y compris celles dont il ignore le nom. De même qu’il finance les écoles qu’il ne fréquente pas ou les hôpitaux où il n’ira jamais. Le donateur, lui, choisit sa cause, en l’occurrence, cette forêt. Il privilégie un paysage connu, une catastrophe spectaculaire capable de produire des images et une promesse de résurrection.

Fontainebleau possède tous ces attributs. Quid des forêts communales qui dépérissent sous les sécheresses, des massifs rongés par les scolytes, des bois incendiés loin de Paris et des écosystèmes qui se dégradent sans caméras ? « La philanthropie repose sur une dimension émotionnelle et l’allocation des ressources va souvent aux projets les plus visibles et les plus médiatisés », poursuit Anne Monier.

Des flammes dépolitisées

La cagnotte déplace ainsi la question des moyens durables à accorder à ces biotopes. Elle dépolitise l’incendie : ce n’est plus le symptôme d’un climat déréglé sous nos assauts mais une catastrophe à réparer ensemble, à hauteur de 20, 40 ou 100 euros... « C’est une façon de se déresponsabiliser et de faire porter le fardeau de la réparation sur le commun », analyse Jean-Marc Fontan, professeur émérite de l’université du Québec où il a exploré les ressorts de la philanthropie. Le citoyen est convié à mettre la main au portefeuille, moins à discuter collectivement de ce qui a rendu la forêt vulnérable...

Une cagnotte ne répartit pas nécessairement l’argent selon la gravité écologique. Elle suit aussi la notoriété, et l’émotion. L’appel aux dons apporte-t-il réellement des moyens supplémentaires à l’État ou installe-t-il une sélection des biens communs par leur capacité à attendrir ?

« C’est une façon de faire porter le fardeau de la réparation sur le commun »

La page de collecte promet beaucoup mais détaille peu la destination précise des fonds collectés — elle a été lancée le 15 juillet. Quel organisme les recevra ? Quelle part sera consacrée aux diagnostics, aux plantations, au suivi scientifique ou à l’accueil du public ? Quels frais prélèvera la Fondation ? Et, surtout, quelles dépenses n’auraient pas été engagées par l’ONF et les collectivités sans la cagnotte ? Ces précisions ne relèvent pas d’une méfiance mesquine. L’expérience — notamment lors des incendies de 2019/2020 en Australie — montre combien un immense mouvement de générosité peut se heurter à la réalité des statuts, des bénéficiaires et des attentes contradictoires.

Aucun euro n’achètera la richesse perdue d’un sol forestier

Durant le « black summer » de 2019-2020, les appels aux dons avaient recueilli près de 640 millions de dollars (393 millions d’euros). La Croix-Rouge australienne avait collecté 232 millions à elle seule au 31 juillet 2020. Face aux critiques sur la lenteur des versements et les frais ponctionnés par les organismes collecteurs, il avait été répondu que cela prendrait plusieurs années… et que l’argent ne pouvait être immédiatement disponible.

L’appel de l’humoriste australienne Celeste Barber est sur ce point emblématique. Lancé sur Facebook et destiné à lever quelques milliers de dollars, il a récolté de 51,3 millions de dollars ! De nombreux donateurs pensaient aider les victimes, les animaux, les différents États touchés. En réalité, la collecte désignait juridiquement un fonds des pompiers ruraux de Nouvelle-Galles du Sud. La Cour suprême a jugé que l’argent ne pouvait servir directement aux associations ou aux sinistrés. Si les montants ne sont pas les mêmes — les effets des flammes non plus — la leçon vaut pour la cagnotte de la Fondation du patrimoine. Avant de donner, il faut savoir ce que signifie « faire renaître » une forêt...

Le vocabulaire de la collecte pose aussi problème. « Faire renaître » un écosystème ne se décrète pas comme on reconstruit une cathédrale. On peut acheter des plants, payer des agents, protéger des sols et financer des inventaires, mais aucun euro n’achètera cinquante ans de maturation, la richesse d’un sol forestier ou les interrelations entre champignons, insectes, végétaux et animaux.

« Replanter ? C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire »

Il n’est même pas certain qu’il faille replanter partout. « Replanter ? C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire immédiatement après un incendie, c’est la doctrine de l’ONF, s’énerve Sylvain Angerand, directeur de l’association Canopée. Cette cagnotte donne juste l’illusion du pouvoir d’agir. Les politiques ont vraiment la volonté de ne pas vouloir comprendre : après l’incendie, ils débarquent avec leurs projets de plantation... Replanter, c’est cher, risqué. D’autant qu’avec le tarif annoncé — 4 000 euros l’hectare — vous replantez du pin. Il faut au moins 8 à 10 000 euros par hectare pour replanter du chêne et autres feuillus. »

Selon les parcelles, la régénération spontanée, le maintien du bois mort, ou la conservation de milieux ouverts peuvent être plus favorables à la biodiversité qu’une replantation rapide et dictée par un agenda politique. Dire qu’un don fait « renaître » une surface de forêt transforme donc une décision écologique complexe en équivalence marchande rassurante. « Il faut penser en profondeur », signale Sylvain Angerand qui suggère plutôt une réflexion sur la « place de l’eau dans ce massif, aujourd’hui et demain ».

Cette cagnotte dit un peu de notre rapport contemporain aux désastres écologiques. « On va donner à des projets, sans savoir vraiment comment évaluer ou mesurer les effets de ces dons sur les écosystèmes, poursuit Anne Monier. Il faut voir les politiques environnementales comme des possibilités de transformation systémique des sociétés, et ne pas être dans l’hyperréactivité, surtout pour des forêts. »

Nous savons financer l’urgence, surtout quand elle dispose de flammes, de victimes identifiables et d’un paysage aimé. Nous peinons beaucoup plus à financer l’entretien des pistes, la restauration des sols, les salaires des agents forestiers, la diversification des peuplements et la préparation de massifs entiers à des conditions climatiques inédites. Bref, le temps long et ce qu’on appelle une politique publique.

L’appel aux dons intervient après les flammes et s’appuie sur l’émotion. Il rend visible une générosité et permet à chacun de contribuer. Mais dans le même temps macronien, il entretient l’illusion que la destruction d’une cathédrale du vivant se compense par une mobilisation sonnante et trébuchante. En réalité, certaines pertes sont irréversibles à l’échelle d’une vie humaine. Les sécheresses reviendront. Les incendies pourront se répéter bien avant que les jeunes arbres aient grandi. La forêt restaurée demeurera exposée au monde qui l’a fait brûler.


France Forêt 2100, la start-up du ministère au chevet des forêts

Le 21 juillet, Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, a annoncé le lancement de France Forêt 2100. À partir de 2027, la forêt bénéficiera d’un programme budgétaire dédié, permettant de mieux identifier et suivre les moyens qui lui sont consacrés. Ces crédits seront renforcés, notamment pour accompagner l’adaptation des forêts françaises au changement climatique.

La ministre a également annoncé que, dans le cadre de la hausse du Fonds vert à 1 milliard d’euros en 2027, 100 millions d’euros seront dédiés à l’adaptation de la forêt, notamment pour financer des projets destinés à renforcer la résilience des massifs, comme la création de zones tampons.

Ces moyens viendront compléter les financements déjà mobilisés par l’État, qui a consacré en 2026 près de 100 millions d’euros à la planification écologique de la forêt, tandis que les moyens consacrés à la prévention des feux ont été renforcés de 20 millions d’euros depuis 2023.

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