« J’ai eu le réflexe de prendre mes semis, mon ordinateur et mes papiers » : après les incendies, des paysans transmettent une culture du feu
Johann, maraîcher et producteur d'huile d'olive, a perdu sa parcelle d'oliviers la plus productive dans un incendie dans le Minervois. - © Antoine Berlioz / Reporterre
Johann, maraîcher et producteur d'huile d'olive, a perdu sa parcelle d'oliviers la plus productive dans un incendie dans le Minervois. - © Antoine Berlioz / Reporterre
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Après un incendie qui a ravagé près de 1 000 hectares début juillet, des paysans du Minervois ont mis en place des chaînes de solidarité. Ils entendent désormais transmettre leurs pratiques à d’autres collectifs d’habitants.
Mailhac (Aude), reportage
En arpentant le Minervois, à la frontière entre l’Aude et l’Hérault, les paysages brûlés défilent à perte de vue. Le massif de la Serre d’Oupia est calciné et une odeur de fumée âcre rappelle l’incendie qui a frappé la région il y a quelques semaines.
Le 1er juillet, attisé par les rafales de vent, un important feu s’est déclaré dans le village d’Oupia et a parcouru près de 1 000 hectares en moins de trois jours.
À Mailhac, dans le Minervois audois, Johann erre dans son oliveraie ravagée par les flammes. « Nous avons déjà réalisé plusieurs chantiers d’arrosage. La prochaine étape sera de tronçonner les arbres à la base du tronc pour qu’ils puissent repartir », déclare le paysan, qui produit de l’huile d’olive et fait partie de l’association Corbières solidaires grands feux.
La structure, créée après l’important incendie de 2025 dans les Corbières, vient en aide aux personnes sinistrées par les flammes grâce à des chantiers de reconstruction, fournit un soutien psychologique et propose une cantine solidaire, mais permet aussi de réfléchir à l’avenir du territoire.
« En créant cette association il y a moins d’un an, je ne pensais pas être l’un des premiers que l’on allait aider », reconnaît Johann, sur sa parcelle où 35 oliviers ont brûlé. Peu après l’incendie, le paysan a pu compter sur l’aide de la structure et de plusieurs bénévoles qui lui ont prêté main-forte pour l’irrigation des arbres touchés par les flammes.
« Cela fait mal au cœur, dit-il en s’appuyant sur une branche sèche de l’un d’eux. Celui-ci devait avoir 200 ans et il produisait près de 150 kg d’olives à lui seul. » Une partie de ses parcelles avait déjà été ravagée par un feu en 2016. « Cela représente une perte sèche de 3 000 à 5 000 euros par an. Heureusement que j’ai d’autres activités à côté, comme le maraîchage », dit-il en déambulant sur les sols couleur ébène.
Épauler d’autres collectifs d’habitants
Pour partager l’expérience acquise par l’association Corbières solidaires grands feux lors des incendies qui ont touché la région en 2025 et 2026, et ainsi épauler d’autres collectifs d’habitants, Johann et plusieurs paysans du secteur se sont donné rendez-vous à Olonzac, un village voisin. Ils y accueillaient, le jeudi 16 juillet, deux habitants d’Ille-sur-Têt, dans les Pyrénées-Orientales, eux aussi durement touchés par un incendie qui a parcouru 4 900 hectares quelques semaines plus tôt.
« Ce qui nous a beaucoup aidés en 2025 après le feu des Corbières, c’est d’avoir une base arrière au tiers lieu paysan Beauregard. Un endroit où faire la cuisine et stocker du matériel », se rappelle Laurelle, coprésidente de l’association. « On a également rapidement mis en place des arpentages pour aller à la rencontre des sinistrés et recueillir leurs besoins : réfection de clôtures, réparation d’abris pour les animaux, collecte et prêt de groupes électrogènes… », ajoute la paysanne.
« On a même constitué un grenier de lutte avec des conserves et de la nourriture, en prévision de la prochaine crise. On doit mettre en place des actions dans la durée, et pas seulement les premières semaines après l’incendie. »
« On doit mettre en place des actions dans la durée »
Selon Claire et Benoît, venus spécialement d’Ille-sur-Têt pour l’occasion, la solidarité s’est rapidement mise en place dans la vallée. « On a des réseaux de voisins, des coopératives agricoles, mais pas d’association dédiée exclusivement à la solidarité après les feux. On est à très petite échelle pour l’instant », déclare Benoît.
« L’association permet d’avoir une structure juridique, de faire plus facilement le lien avec les collectivités et de pouvoir recevoir des dons », répond Johann. Pour Claire et Benoît, l’enjeu réside désormais dans la création d’une telle structure pour fédérer et organiser les différentes actions mises en place dans la vallée.
Penser l’avenir de ces territoires
Au-delà de cette logistique d’urgence et des actions de solidarité immédiates, la réflexion porte également sur l’avenir de ces territoires affectés par les flammes. « Nous, on a essayé de dire qu’il ne fallait pas extraire tous les arbres brûlés des massifs, lance Johann. C’est de la matière organique qui doit rester sur place. On peut la tronçonner, la broyer, mais elle peut servir à régénérer les sols, en réalisant également des campagnes de semis, en faisant revenir des troupeaux pour pâturer sur place et en relançant une dynamique microbiologique. »
« On ne peut plus avoir d’énormes massifs continus de combustibles, sinon les feux vont continuer à détruire nos territoires », prévient-il.
Le paysan a également réalisé un document en libre accès à destination des producteurs d’olives sur la régénération des oliviers après les incendies. Une façon de transmettre une expérience et une culture du feu dans des territoires qui doivent désormais apprendre à vivre avec ces événements climatiques extrêmes.
« Quand j’ai vu les fumées, j’ai eu le réflexe de prendre mes semis, mon ordinateur et mes papiers, puis je suis parti. Je n’ai pas attendu l’ordre d’évacuation ni la panique, parce que je sais comment cela se passe : j’ai déjà vécu des feux en 2016 et en 2022 », se souvient Johann. Comme les autres participants à cette réunion, il constate que les ordres d’évacuation des préfectures en cas d’incendie pourraient parfois être mieux anticipés.
Des liens continuent d’être tissés entre différents collectifs à Marseille, Die, dans le Minervois, les Pyrénées-Orientales et les Corbières afin de transmettre cette culture du feu et de réfléchir à la manière d’habiter ces territoires désormais fortement exposés.