« La montagne devrait être un lieu à vivre, pas un parc d’attraction géant »
Des chalets au Grand-Bornand (Haute-Savoie), le 21 août 2023. - © Antoine Boureau / Hans Lucas / AFP
Des chalets au Grand-Bornand (Haute-Savoie), le 21 août 2023. - © Antoine Boureau / Hans Lucas / AFP
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En passe d’être approuvée au Parlement, la nouvelle loi sur la montagne facilitera l’urbanisation de ces milieux naturels. Ce phénomène risque de devenir hors de contrôle, craint Francis Charpentier, vice-président de l’association Mountain Wilderness France.
C’est un véritable « détricotage » de la protection des milieux montagnards, déplore l’association Mountain Wilderness. Après quelques modifications en commission mixte paritaire, la proposition de loi « pour une montagne vivante et souveraine » a été votée en séance plénière lundi 20 juillet à l’Assemblée nationale, avant de passer mardi devant le Sénat.
Ce texte est une occasion manquée de porter une vision d’avenir pour l’adaptation des montagnes au changement climatique, nous dit Francis Charpentier, vice-président de Mountain Wilderness France chargé de l’aménagement.
Reporterre — Quelle menace cette loi fait-elle peser sur l’avenir de la montagne ?
Francis Charpentier — Nous sommes très inquiets à cause d’un article en particulier, qui traite de l’urbanisme. Jusqu’à présent, la règle, en montagne, c’est celle de la « construction en continuité ». C’est-à-dire que l’on doit toujours construire juste à côté d’un bâti existant, en tache d’huile, pour éviter la dispersion de l’habitat, qui nuirait aux paysages et à la biodiversité.
« Cette loi risque de provoquer une urbanisation beaucoup plus incontrôlée »
Cette règle est maintenant bien comprise, de nombreuses jurisprudences font qu’elle est plutôt respectée. La nouvelle loi veut assouplir la règle, au motif de la « simplification » et de ne pas freiner le développement de la montagne. Ce n’est pas du tout justifié, car le développement immobilier en montagne est déjà très important aujourd’hui ! Cette loi ajoute juste du flou et risque de provoquer une urbanisation beaucoup plus incontrôlée.
L’autre volet qui nous inquiète, c’est celui des chalets d’alpage. La loi ouvre le droit à reconstruire ou « restaurer » les chalets en ruine. Il suffit qu’il reste quelques pierres et on pourrait reconstruire un bâtiment. Or, il existe des milliers de ruines de cette sorte en montagne, d’anciens chalets liés à l’économie ancienne de la montagne, mais sur lesquels la nature a aujourd’hui repris ses droits.
Les négociations en commission ont restreint un peu le texte initial et seuls seraient possibles des projets pour usage agricole ou « liés à la randonnée ». C’est déjà plus restrictif, mais ça reste large et beaucoup trop flou. Ces offensives sur l’urbanisme s’inscrivent dans une logique de dérégulation et de colonisation de la montagne par les résidences secondaires qui nous inquiète énormément.
La proposition de loi va également assouplir les règles liées au littoral, auxquelles sont soumis les grands lacs de montagne, afin de permettre de construire davantage à proximité immédiate de ces lacs. Cette fuite en avant dans l’aménagement relève-t-elle de la maladaptation aux défis que doit relever la montagne ?
Il y a une tentation de transformer la montagne en Disneyland. On construit des passerelles himalayennes, des tyroliennes, des parcs à luge… Sur les deux dernières années, les domaines skiables ont dépensé plus de 1 milliard d’euros, notamment pour réaménager leurs pistes, amener les skieurs toujours plus haut, là où il reste de la neige malgré le réchauffement, pour installer des canons à neige, etc.
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Tout cela a des conséquences très importantes sur les paysages et la biodiversité. La montagne est très affectée par le changement climatique et il faut penser à adapter complètement son modèle économique.
Et les canicules à répétition font de la montagne un nouveau lieu d’accueil où l’air reste plus frais qu’ailleurs. Cela implique par exemple de faire évoluer le parc immobilier touristique, pour pouvoir y loger des visiteurs toute l’année. Il y a énormément de sujets auxquels il faudrait s’atteler.
Vous plaidez, vous, pour une manière alternative de faire vivre la montagne ?
La montagne devrait être un lieu à vivre, pas un parc d’attractions géant. Dans cette loi, il y a quelques éléments qui vont dans le bon sens, comme l’adaptation de la carte scolaire et le développement d’équipements de recharge pour les véhicules électriques, par exemple. Mais ce ne sont que des mesurettes au milieu d’un détricotage des règles environnementales.
« Il faut développer une économie plus diversifiée »
Ce qu’on demande, c’est un vrai cap. Il n’y a pas eu de grand discours sur la montagne depuis celui de Valéry Giscard d’Estaing en 1977 [qui préfigurait la première loi Montagne]. Il faut une vision d’ensemble, se demander ce que la montagne apporte aux humains et au pays. Il faut développer une économie plus diversifiée pour permettre à la population de rester à l’année et non pas juste sur une saison touristique.
Et il y a la question de l’accueil des nouveaux publics : on constate une hausse de la fréquentation des montagnes par une population qui n’en a pas toujours les codes. Il faut des moyens pour les éduquer, les former, leur faire découvrir la montagne tout en respectant le milieu, le comprendre et en sortir enrichi. La montagne a beaucoup à offrir aux humains, qu’ils soient contemplatifs ou sportifs, mais il faut pour cela avoir les moyens de les accompagner.