Téléphérique, lac artificiel : « La montagne ne doit pas devenir un parc d’attraction »
À la station-village des Angles, au cœur du parc naturel régional des Pyrénées catalanes, les tractopelles sont déjà à l’œuvre. - © Vincent Vlès / Mountain Wilderness
À la station-village des Angles, au cœur du parc naturel régional des Pyrénées catalanes, les tractopelles sont déjà à l’œuvre. - © Vincent Vlès / Mountain Wilderness
Une manifestation est prévue le 28 juin dans les Pyrénées-Orientales contre la construction d’un lac artificiel à 2 300 m d’altitude. Ce projet participe à une économie de la montagne en bout de course, dénonce un opposant dans cette tribune.
David Berrué est militant écologiste dans les Pyrénées-Orientales.
En Pyrénées catalanes, une course contre la montre s’est engagée pour sauver l’économie du ski des effets du dérèglement climatique. Du côté de Camprodon, c’est la construction d’un téléphérique « quatre saisons » qui doit mener la station de Vallter à retrouver une rentabilité que la seule période hivernale ne garantit plus. Aux Angles, c’est celle d’un lac artificiel destiné à sécuriser la production de neige de culture pour les trois prochaines décennies.
Deux chantiers réalisés au nom du maintien de l’emploi montagnard. Mais également justifiés par leurs bienfaits supposés en faveur de l’environnement, de la biodiversité, de la résilience des territoires. Le monde à l’envers. Et, pour les collectifs et associations écologistes, une guerre des récits de chaque instant.
Démolition au bulldozer
Le téléphérique de Vallter est un cas d’école. Cette infrastructure prévoit l’acheminement de 2 000 personnes par heure, 16 000 par jour, à une altitude de 2 500 m. Beau panorama, offre de restauration et aménagements ludiques — les inévitables luges sur rail, tyrolienne géante, pistes de descente en kart ou à vélo — doivent y séduire une clientèle espérée nombreuse, tout au long de l’année.
Se pose, bien sûr, le problème de l’érosion des crêtes. Celui du piétinement, massif, de pelouses d’altitude évidemment vulnérables. Celui de la divagation, redoutée par les naturalistes, du public au sein de parcs et de réserves naturelles protégées — et jusqu’ici notamment protégées du fait de leur difficulté d’accès. N’est-ce pas un moindre prix à payer, veulent croire les partisans du projet, au regard des parkings qui seront relocalisés un peu plus bas dans la vallée, des remontées mécaniques obsolètes bientôt démontées et des quelques espaces ainsi renaturalisés ?
Même logique aux Angles, où, pour le moment, la démolition au bulldozer du sommet de la station, entre mont Llaret et roc d’Aude, fait certes assez mauvais genre. Mais sinon. Mais après. Cette retenue collinaire une fois creusée, étanchéifiée, clôturée, qui pour regretter une steppe d’altitude peuplée de cailloux, de quelques blocs lichéneux et de sapinettes éparses balayées par un vent glacial, tenace, pénible ? Qui pour ne pas voir l’intérêt, après prélèvement dans des ruisseaux en aval, de ces 113 000 m3 d’eau tout à coup disponibles, à 2 300 m d’altitude, sur près de 3 hectares et par 7 mètres de fond ?
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Les arguments de la commune ont la solidité de l’évidence. Avec ce lac, une dizaine de nuits suffisamment fraîches suffiront, en début de saison, pour enneiger la station. L’été, les tuyaux et conduites forcées alimentant les canons par gravité serviront à produire de l’électricité renouvelable. Le cycle de l’eau ? Renforcé, amélioré, optimisé. La neige de culture, produite en hiver, fond en effet au printemps. Ne va-t-elle pas humidifier les sols de façon plus efficace et plus délicate que lorsqu’il pleut et que tout ruisselle, bêtement, et d’un seul coup, vers la mer ?
Enfin, cette bassine est un point d’eau où, pronostique la mairie, pourront s’abreuver des espèces en voie de disparition — grands tétras, perdrix grises — et la sécurité civile puiser en cas d’incendie. Comme si les lacs de Matemale et des Bouillouses, situés juste à côté, ne faisaient pas déjà très bien l’affaire.
L’enthousiasme est si grand que l’on se demande comment n’avoir pas vu plus tôt l’intérêt d’une telle bassine… et de ses nombreux services écosystémiques associés. Mystère. Mais raison pour laquelle, sans doute, la commune a décidé d’aller vite et a d’ailleurs obtenu de ne réaliser ni étude d’impact, ni enquête publique. Avec la complicité de la préfecture et de l’Office national des forêts. En communion avec un cortège réjoui d’élus et de socio-professionnels. À rebours, évidemment, des écologistes et des quelques habitants du coin adeptes d’une montagne préservée des logiques marchandes.
« La seule perspective demeure la transformation de la montagne en parc d’attraction standardisé »
Pour ces derniers, c’est la consternation. Un coup dur de plus. Parce que l’on ne puise pas dans les rivières sans conséquences. Parce que les « excédents » qu’il est question de capter alimentent des tourbières dont le rôle est crucial pour l’environnement et dont la disparition ne sera jamais compensée. Parce qu’aussi la question de l’emploi a bon dos : s’il est des économies à soutenir et dans lesquelles investir, pourquoi ne pas subventionner des emplois dans l’agriculture, dans l’entretien des forêts, dans la rénovation thermique des logements, dans la santé, liste non exhaustive, plutôt que dans le maintien sous perfusion d’une activité de loisir en sursis ?
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Avec l’augmentation des températures, la baisse inexorable du nombre de journées-skieurs [1], on aurait pu penser que l’économie des sports d’hiver organiserait un repli stratégique, diminuerait la voilure poc a poc [peu à peu], anticiperait la transition vers un modèle qui ne soit pas sa continuation par d’autres moyens, ainsi que l’illustre la ruée sur l’aménagisme quatre saisons actuellement observable. Il n’en est rien. La seule perspective demeure la transformation de la montagne en parc d’attraction standardisé, naturellement climatisé et financièrement profitable à certains.
Il est pourtant d’autres pistes et d’autres voix possibles. Pour les faire entendre, une manifestation est programmée, dimanche 28 juin, à 11 heures, aux Angles, à l’initiative de collectifs et d’associations mobilisés, depuis plus d’un an, sur le terrain et sur le plan juridique. Pour dire non à l’artificialisation de la montagne. Pour rappeler que l’eau est rare, précieuse. Que notre monde est fragile. Qu’il nous faudrait en prendre soin. Que la montagne est en première ligne et qu’à ce rythme, +4 °C, c’est pour demain — soit des températures auxquelles la production de neige artificielle, au demeurant, n’est plus envisageable.