Transformer une ancienne décharge en lagune : un pari réussi dans les Landes
Anaëlle Deveaud, du CBN, sur la lagune située sur la commune d’Onesse-Laharie, le 12 juin 2026. - © Isabelle Miquelestorena / Reporterre
Anaëlle Deveaud, du CBN, sur la lagune située sur la commune d’Onesse-Laharie, le 12 juin 2026. - © Isabelle Miquelestorena / Reporterre
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Dans la forêt des Landes, les lagunes sont de précieux lieux de biodiversité, menacés par les sécheresses. Un programme vise à les restaurer, comme cette ancienne décharge rendue à la faune et à la flore.
Onesse-Laharie (Landes), reportage
À l’approche des rives de la lagune d’Onesse-Laharie, le visage de Valérie Guéguen, cheffe de projet lagune pour le département des Landes, s’illumine. La naturaliste couve d’un regard enthousiaste cet affleurement de la nappe phréatique qui émerge au milieu de la forêt de pins. Cette lagune a d’autant plus d’importance pour elle que c’est la toute première à avoir rejoint le programme de préservation et restauration lancé par le département en 2011. Auparavant, le site était utilisé comme décharge par des entreprises locales, qui venaient y déposer les rejets de leurs chantiers. Désormais restaurée, « cette lagune n’a plus besoin de nous », dit Valérie Guéguen.
Assaillies de toutes parts et en mauvais état, les lagunes ont longtemps été délaissées. Depuis plusieurs années, elles bénéficient d’une volonté de plusieurs acteurs de les sortir de l’oubli pour les restaurer et les préserver. Au département des Landes qui a lancé un programme en 2011, s’ajoutent d’autres organismes à différentes échelles : les agences de l’eau, les autres départements (Gironde et Lot-et-Garonne), des syndicats de rivière… Et c’est le Conservatoire botanique national (CBN) qui a hérité de la mission de les coordonner entre eux sous le nom de projet Écolag lancé en 2024.
Dans la forêt des Landes, plus de 6 000 de ces petites zones humides ont été recensées par le CBN. Créées lors de la dernière glaciation au moment où se fixait le sable typique du massif landais, les lagunes sont de petites dépressions où la nappe phréatique montre son échine dorsale. Ces zones humides abritent une faune et flore très spécifique, certaines espèces ne se retrouvent quasiment qu’ici.
C’est le cas du faux-cresson de Thore, une espèce patrimoniale dont la France concentre l’immense majorité de la population mondiale et que l’on ne retrouve dans notre pays que dans le triangle landais. Parmi les libellules et les amphibiens, des espèces rares apprécient particulièrement l’environnement offert par ces espaces atypiques, telle que la rainette ibérique.
Des témoins de l’eau
« Ce sont des milieux oligotrophes et naturellement pauvres en nutriments, explique Anaëlle Deveaud, chargée de mission conservation pour le CBN. Elles ont une morphologie particulière, sont peu profondes et les végétations s’y développent de façon concentrique. »
Sur une seule lagune, on observe différents habitats. Son centre, d’abord, bien en eau, entouré d’une ceinture de végétation amphibie, qui supporte une courte période hors d’eau l’été et où se plaît le faux-cresson ; puis les bords de la lagune, constitués d’une lande à molinie avec une végétation moins humide. Elles offrent des services écosystémiques pour les espèces qui ne vivent que là. Mais aussi pour tout le reste de la faune et la flore, pour lesquelles elles constituent des lieux où s’abreuver, se rafraîchir et se déployer, véritables petits îlots de biodiversité au milieu des alignements de pins maritimes.
« Ce sont aussi des témoins de la ressource en eau, explique Valérie Guéguen. Et elles peuvent constituer des zones de stockage de l’eau. » À Onesse-Laharie, un piézomètre a été installé pour mesurer le niveau d’eau, qui donne le pouls de l’état de la nappe phréatique. Comme beaucoup de zones humides, les lagunes sont particulièrement sensibles aux épisodes de sécheresse. Plus elles sont en eaux, plus elles participent à stocker du carbone.
En cette mi-juillet, Valérie Guéguen ne peut plus aller sur site pour constater le niveau de la lagune et pour cause : des restrictions d’accès ont été prises pour les travaux en forêt afin de limiter le risque de départs d’incendie. L’experte suit tout de même les niveaux des nappes et juge la situation de sécheresse en cours « très préoccupante », même si les nappes de surface (sur sable) qui affleurent dans les lagunes ont un niveau moins critique que les nappes alluviales qui alimentent les cours d’eau. Le niveau actuel est un peu en dessous de la moyenne.
Déjà en juin, lors de notre visite sur le terrain, elle jugeait que le niveau de l’eau baissait trop rapidement entre chacun de ses passages et s’inquiétait d’un été sec.
Dans l’immense forêt des Landes, qui s’étale sur des centaines de milliers d’hectares, elles sont rarement utilisées dans la lutte contre les incendies, selon David Demarcq, technicien forestier territorial pour l’Office national des forêts (ONF), chargé du secteur. Quelques-unes ont néanmoins été aménagées en points d’eau pour la défense des forêts contre les incendies.
Des perles malmenées
Simon Kuntzburger, chargé de mission botaniste au CBN et phytosociologue, passe beaucoup de ses journées en bottes à parcourir ces milieux. Il a contribué au rapport du CBN qui souligne que seules 20 % de ces lagunes sont en « bon état de conservation ». Les drainages qui ont été effectués pour mettre en place la monoculture de pins lors des deux derniers siècles ou la culture de maïs, très gourmande en eau, ont en partie vidé nombre de ces petites retenues.
« Elles étaient là avant la forêt », dit néanmoins Valérie Guéguen. Dans certaines zones, l’utilisation d’engrais agricoles a pu être un facteur de détérioration des milieux. « La présence d’espèces envahissantes comme la Jussie ou l’écrevisse américaine conduit également à classer la lagune concernée comme étant dans un mauvais état de conservation », abonde le spécialiste.
Le passage d’engins lorsqu’elles sont à sec l’été les abîme, ou encore un trop grand nombre de sangliers, qui transforment une lagune en bauge. « Lorsqu’il y en a quelques-uns, c’est bénéfique, mais pas quand ils retournent toute la lagune », précise Simon Kuntzburger.
Les deux risques principaux qui pèsent sur les lagunes, selon le phytosociologue, sont le drainage et le chaos climatique : l’accroissement des épisodes de sécheresse conduit à malmener ces espaces et in fine à un « appauvrissement des espèces et des habitats ».
Malgré le programme de restauration, certaines volontés manquent encore à l’appel. « On travaille avec des propriétaires volontaires, donc beaucoup de communes, constate Valérie Guéguen. Les propriétaires privés sont plus difficiles à contacter, parfois ils vivent à l’étranger. » Environ la moitié des 91 lagunes suivies au sein de son projet appartiennent au domaine public, alors que la plupart sont situées dans la forêt privée. « C’est parfois un peu long de les embarquer dans l’aventure », glisse Paul Carrère, vice-président du département des Landes et maire socialiste de Morcenx-la-Nouvelle, où quatre lagunes sont suivies.
Une restauration au « cas par cas »
Chaque lieu a ses caractéristiques. La restauration, lorsqu’elle est nécessaire, se fait donc après un diagnostic auquel le Conservatoire botanique national apporte son expertise. Il s’agit parfois de retirer des végétations nuisibles, de l’herbe de la pampa par exemple. Sur d’autres, il faut retirer des drains pour remettre en état le bon fonctionnement hydraulique.
Celle d’Onesse-Laharie ne fait plus l’objet de grands travaux, seules quelques améliorations sont apportées ci et là. La tempête Nils de cet hiver a endommagé la forêt autour de la lagune et une coupe sélective vient d’être réalisée pour mettre à terre les arbres fragilisés par les intempéries. Une nouvelle « zone tampon » entre la forêt et la lagune a été décidée par l’ONF et la commune, explique David Demarcq : « On replantera des feuillus qui sont plus ancrés que le pin et qui vont induire d’autres échanges avec la lagune. »
Ces sites, souvent situés dans la forêt profonde, restent hors d’atteinte ou inconnus du public. Mais pour convaincre de l’utilité de leur préservation, Paul Carrère fait le pari inverse sur celles de sa commune qui sont accessibles : l’endroit accueille des animations nature et des groupes scolaires tout au long de l’année.
Le maire de Morcenx-la-Nouvelle en est persuadé : c’est cet effort de médiation qui fera la différence pour l’avenir de ces sites : « La meilleure façon d’engager la génération d’après, c’est de lui montrer ces espaces naturels remarquables qui sont inscrits dans le patrimoine landais. »