« Il faut changer notre regard » : une association promeut des forêts en libre évolution
Depuis sa création en 2021, Libre forêt est devenue propriétaire de trois forêts, et gestionnaire via un bail emphytéotique de 99 ans d’une quatrième. - © Mathieu Génon / Reporterre
Depuis sa création en 2021, Libre forêt est devenue propriétaire de trois forêts, et gestionnaire via un bail emphytéotique de 99 ans d’une quatrième. - © Mathieu Génon / Reporterre
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L’association Libre forêt achète des parcelles forestières pour empêcher leur exploitation. Dans la Meuse, elle a proposé une balade pour sensibiliser à la force et à la beauté d’une forêt qu’on laisse évoluer librement.
Tréveray (Meuse), reportage
« Notre forêt fait 13 hectares. Pour vous faire une idée, c’est simple : 1 hectare, c’est à peu près la place Stan’ [Stanislas] à Nancy . » Jean-François « Jeff » Petit, président et cofondateur de Libre forêt sait comment s’adresser à son public, en l’occurrence une quinzaine d’auditeurs de tous âges, réunis dans la salle du café associatif Les trois vallées, à Tréveray (Meuse).
Au programme de ce samedi après-midi de la fin mars : discussion autour de la libre évolution, puis balade en forêt. Certains sont venus par curiosité, beaucoup ignoraient jusqu’ici que cette petite association lorraine avait fait l’acquisition, en 2025, d’un bon morceau de forêt à 2 km de leur village.
« Pour quoi faire ? » s’essaye un habitué. « Pour ne rien y faire, pardi ! » lance joyeusement Hugo Roussel depuis la table du fond, où il attend que le groupe de promeneurs se mette en chemin. Graphiste, mais avec l’allure d’un pirate des bois, ce quinquagénaire fait partie des bénévoles les plus actifs. Ce samedi, il forme avec Jeff, ex-forestier reconverti dans le commerce du bio à la retraite, une étonnante paire de guides.
Des vestiges du fonds forestier national
Depuis sa création en 2021, Libre forêt est devenue propriétaire de trois forêts, et gestionnaire via un bail emphytéotique [1] de 99 ans d’une quatrième. Alors que les massifs de Lorraine font face depuis 2018 à de lourds problèmes de dépérissement et de pressions sur la ressource sylvicole — entre récoltes de la filière bois et coupes sanitaires (qui ont atteint à leur paroxysme 3,5 millions de m3 en 2020 dans le Grand Est) — l’association, elle, achète des forêts pour les laisser faire.
Diffusée il y a quelques années par des associations et des philosophes comme Baptiste Morizot, notamment inspirés par le concept nord-américain de wilderness (naturalité), la « libre évolution » permet à un écosystème de se développer spontanément, sans activité humaine.
Une fois franchi le canal, grimpé un chemin de terre et attendu que tout le monde arrive à bon port, Jeff s’arrête et exhibe la carte Géoportail sur son téléphone. « Celles-ci, ce sont nos parcelles. » À droite, une étendue de champs qui parait infinie, à gauche une forêt. C’est ici qu’on tourne. « Cette forêt nous a intéressés pour sa naturalité et sa grande diversité, car elle a été laissée en libre évolution depuis au moins trente ou quarante ans. »
Les promeneurs entrent dans le bois, et des regards interrogatifs convergent vers le sexagénaire. « Pourtant ça fait propre et pas vraiment sauvage, très “Parc et jardin” », ironise Agnès, ingénieure à la retraite. Jeff a préparé son coup : « Vous êtes ici dans une ancienne hêtraie en monoculture, un bel exemple de ce que la sylviculture du siècle dernier a fait de plus absurde. On est très contents d’en avoir une dans le lot, pour observer comment elle va réussir à évoluer. »
Plantés à intervalles réguliers comme de bons petits soldats, « probablement dans les années 1960 pendant l’âge d’or du fonds forestier national », les hêtres encore debout sont disproportionnément hauts pour leur petit diamètre. Tant et si bien que la lumière peine à entrer. Avec la terre jonchée de feuilles mortes et les troncs secs, le marron et le gris se confondent dans le paysage. Mais le vivant s’adapte. Le sol ombragé est devenu un repère à champignons. Plusieurs des hêtres dépérissants, des abris idéaux pour les pics. Sur l’un des troncs, trois ronds parfaitement réguliers ont été percés de haut en bas par ces oiseaux : « C’est leur marque de fabrique ! On appelle ça une “flûte de pic”. »
« Ce genre d’arbres est une ville entière »
En traversant la hêtraie, l’environnement évolue, devient plus complexe. Des longs branchages de charmes, d’alisiers, de chênes ouvrent la voie. Le cheminement s’improvise et il faut parfois former une file pour passer. Hugo se retourne, le doigt vers le ciel. « Tendez les oreilles : vous entendez tous ces oiseaux ? » À pas de loup, dans une épaisse mousse encore gorgée de la pluie du matin, le groupe converge vers un grand arbre tordu recouvert de lichens.
« À votre avis, est-il mort ou vivant ? » Face à Jeff, Tom, un enfant de 10 ans, hausse les épaules. « Aux yeux d’un forestier, oui, mais pour la forêt, ce genre d’arbres est une ville entière. Ici, un escargot avec une forme bizarre, c’est un “porex”, là un nid d’araignées et à côté, je dirais celui d’une mésange bleue. C’est ce qu’on appelle des dendromicrohabitats. Retenez ce mot. »
Le dendromicrohabitat désigne un lieu de refuge, d’hibernation ou de reproduction, installé dans un arbre. Plus un spécimen possède de singularités morphologiques, plus il est susceptible de devenir la maison d’un plus petit que lui. « Certains diraient de cette forêt qu’elle n’est pas “propre”, que ses arbres sont disgracieux voire malades, car ils ne poussent pas tout droit. C’est tout le contraire. Il faut changer notre regard. »
« Là, c’est la piscine municipale. » À la base d’un tronc, une cuvette de plusieurs centimètres s’est formée. C’est un dendrotelme. Remplie grâce aux pluies, elle permet à certains microorganismes de se développer et sert d’abreuvoir aux oiseaux. Nos guides nous expliquent qu’il est possible de remonter le temps pour comprendre son origine. « Autrefois, on utilisait la technique du “taillis simple”. On coupait les arbres en laissant la souche, qui produisait alors de nouvelles tiges. Ça favorisait l’apparition de ces bizarreries, et c’était une manière d’utiliser une ressource sans la supprimer. »
Des présences invisibles
Jeff l’affirme, ça fait bien longtemps que personne n’est venu faire du bois ici. Comme pour appuyer opportunément sa démonstration, une grande fleur mauve attire l’œil des promeneurs et promeneuses. « Il s’agit d’un “bois joli”, l’une des premières à fleurir au printemps. Et elle porte bien son nom. Elle fait partie des plantes dites “bio-indicatrices” d’une forêt ancienne, comme l’anémone des bois ou le muguet. »
Un alignement suspect de cinq arbres en une ligne droite suscite des interrogations. Est-ce là l’héritage d’une plantation industrielle ? Pas du tout, explique l’ancien forestier, il suffit de regarder ses pieds pour le comprendre. « C’est ce qu’on appelle une réitération. Ce hêtre a été couché, sûrement par une tempête, et à partir du tronc mort, des branches ont poussé, poussé, devenant elles-mêmes de petits arbres, jusqu’à ce que le tronc d’origine se décompose enfin dans le sol. »
« Arrêtez-vous un moment, qu’est-ce que vous observez sur le côté ? » questionne Hugo. La végétation parait tassée sur une surface circulaire. « Ah je connais ! C’est un lit de chevreuil. » Si un troupeau d’une quinzaine d’humains est peu susceptible de croiser un bois ou une queue, plusieurs indices témoignent de ces présences invisibles, comme ce petit chemin dans les fourrés. « C’est une sente, un sentier tracé par le passage des animaux, explique-il. Et celle-ci, on dirait bien que c’est une vraie autoroute. On peut remercier les blaireaux pour les travaux, car ils passent toujours au même endroit. »
« Hugo, il y a du monde qui vit ici ? » demande Climène, comédienne. Dans un recoin de terre, une entrée de terrier est curieusement obstruée par des restes d’animaux. Est-ce celui d’un carnassier ? Le naturaliste amateur risque une hypothèse : « Ça ressemble à celui d’un blaireau qui vivrait en colocation avec un renard. » De légers rires s’échappent. Pourtant, ça n’a rien d’une blague. Cette cohabitation est même plutôt commune quand les petits du premier s’en vont de la tanière. « À chaque portée, le blaireau construit de nouvelles chambres. Et quel intérêt d’être seul dans une grande maison ? »
Protocole de suivi scientifique
Après de joyeux zigzags, les promeneurs parviennent à une étrange friche. « On voulait terminer ici. Comme la hêtraie du début, cette petite partie de notre forêt a fait l’objet d’une plantation de résineux dans le passé », affirme Jeff. Des essences de montagne, comme le pin douglas, l’épicéa et le sapin à croissance rapide, ont été plantées en masse en plaine. Ces dernières années, la chaleur, les sécheresses et les attaques de scolytes ont eu raison d’elles. Aujourd’hui, un frêle douglas solitaire tient encore debout, entouré d’un parterre de ronces, signe que le sol a été acidifié par les résineux.
Que nul ne s’y méprenne, Libre forêt ne part pas en guerre contre la filière bois. « On ne veut pas mettre toute la forêt française sous cloche, comme on peut l’entendre parfois. » Ils se voient plutôt comme des messagers, avec leurs hectares comme témoins vivants. L’an passé, ils ont été formés à un protocole de suivi scientifique pour collecter des données tous les dix ans sur la croissance des arbres, « pour répondre aux discours qui disent qu’une forêt non gérée par les hommes est plus vulnérable aux incendies, à la maladie ou au réchauffement climatique. On pense que c’est tout l’inverse », conclut Jeff en dégageant un chemin au travers des épines.
« La forêt est résiliente, elle va se reconstruire. Quand il y a eu de grosses perturbations, comme ici, le cycle sera plus long forcément, estime-t-il. Mais saviez-vous que la ronce est une essence dite “pionnière” ? » Il n’y a plus qu’à imaginer, sous l’épaisse couche de lianes, de jeunes plants de bouleaux ou de noisetiers qui, à l’abri, poussent secrètement.
Ce reportage est réalisé dans le cadre de la résidence de journaliste « médias alternatifs et défis environnementaux », dirigée par les chercheuses Audrey Alvès et Corinne Martin, membres du Centre de recherche sur les médiations (Crem) de l’université de Lorraine, en partenariat avec Reporterre.