Thuya aux 80 troncs, arbre aux mouchoirs... Ce joyau des forêts sera-t-il lâché par l’État ?
Le Domaine des Barres s’étend sur plus de 280 hectares et abrite une riche biodiversité. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Le Domaine des Barres s’étend sur plus de 280 hectares et abrite une riche biodiversité. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
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Le Domaine des Barres, dans le Loiret, est connu pour son magnifique arboretum, riche de plus de 2 600 espèces. L’État s’apprête à vendre une maisonnette et des défenseurs des arbres s’inquiètent d’un démantèlement plus large.
Nogent-sur-Vernisson (Centre-Val-de-Loire), reportage
Thuya aux 80 troncs, séquoia toujours vert, muscadier de Californie, arbre aux mouchoirs... Le Domaine des Barres, qui s’étend sur plus de 280 hectares, est surtout connu pour son arboretum ouvert au grand public, riche de plus de 2 600 espèces forestières ou buissonnantes. Sans compter la multitude d’insectes et d’oiseaux qui y sont associés, faisant du lieu un écrin de biodiversité.
Las, ce site « tellement important pour nos forêts » est fragilisé, selon Thierry Genevet. Aujourd’hui à la retraite, ce passionné a travaillé en tant que conservateur des collections sur le domaine, et a même vécu dans le pavillon du jardinier. C’est autour de cette maisonnette, pourtant abandonnée depuis une vingtaine d’années et propriété de l’État depuis près d’un siècle, que les inquiétudes se cristallisent : celle-ci est à vendre.
« On se contente de s’en débarrasser »
Les membres de l’association de préservation du domaine Valorisons les Barres craignent que la vente de la maison et de son terrain, qui pourrait sembler anecdotique, soit un pas supplémentaire vers un abandon du domaine de la part de l’État. « Il n’y a pas de réflexion, on se contente de s’en débarrasser, regrette Vincent Bourlon. Cela constitue une première phase du délitement de l’intégrité du domaine des Barres. »
L’arboretum est un laboratoire à ciel ouvert pour les chercheurs et chercheuses de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et l’Office national des forêts (ONF), également présents sur le domaine. Leurs parcelles expérimentales permettent par exemple de tester l’adaptabilité des espèces pour comprendre quelles sont celles qui résistent le mieux à la hausse des températures, aux sécheresses ou à la multiplication des parasites — en bref, au réchauffement climatique.
En plus de permettre la conservation d’espèces rares venues du monde entier, l’arboretum est donc un terrain de jeu idéal pour les différents acteurs de la forêt. Les élèves du lycée forestier, implanté sur le site, s’en servent dans leur apprentissage sur les espèces d’arbres, l’étude des sols et la gestion forestière.
Un abandon progressif de la part de l’État
« Le domaine, c’est un tout, où tout le monde travaille pour la même chose : les arbres et la forêt », résume Vincent Bourlon, président de l’association de préservation du domaine Valorisons les Barres, et par ailleurs chercheur à l’Inrae. L’association regroupe des personnes travaillant ou ayant travaillé sur le site, mais aussi des amoureux du lieu.
Car bien que ce soit la première fois qu’un bâtiment du lieu soit mis en vente, d’autres ont également un avenir incertain. « Chantier interdit au public », peut-on lire sur les grillages entourant plusieurs façades pleines de charmes. Ici, un carreau est cassé. Là, un mur s’effrite. Et par ici, sur la porte, le lierre prend ses aises. Depuis plusieurs années, par manque de financement et de volonté, des bâtiments abritant autrefois des équipes de jardiniers, de futurs forestiers ou des élèves passionnés, sont eux aussi laissés à l’abandon. Certains pourraient bientôt être détruits.
Quant au petit château — lui en bon état — abritant les locaux de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), pourrait se transformer en hôtel, bien qu’aucune décision ne soit actée pour le moment. Un rapport issu d’une mission interministérielle a établi en 2024 que « l’État ne dispose pas des moyens d’entretenir voire de réhabiliter les bâtiments aujourd’hui sans usage ».
La question du manque de moyens — et de volonté selon l’association — n’est pas nouvelle sur le domaine. Faute de financements, l’arboretum, considéré pourtant comme un patrimoine scientifique, naturel et historique exceptionnel, avait déjà été fermé au public, avant que cette décision ne soit finalement annulée.
Des bâtiments chargés d’histoire
« Face à cette menace de destruction ou de vente, il est essentiel de protéger ces bâtiments. Plus on attend, plus il sera difficile d’en faire quelque chose », soupire Thierry Genevet. Si les membres de l’association sont si attachés à ces maisons aujourd’hui vides et en mauvais état, ce n’est pas seulement pour leurs qualités architecturales. Les passionnés d’histoire rappelleront qu’elles ont participé au développement du domaine, qui au XIX et XXe siècle, fut très dynamique et considéré comme un des pionniers de la science forestière, en France comme à l’étranger.
Yann Damas, également engagé pour la protection des bâtiments, relate avec admiration l’histoire contenue entre leurs murs. C’est notamment là qu’ont vécu ou travaillé des figures majeures du lieu et leurs équipes. Comme Philippe-André Vilmorin, l’horticulteur à l’origine du domaine : un « généticien des arbres, qui a inondé le monde de graines ! », décrit Thierry Genevet. Ou encore Constant Gouët, qui a ouvert les écoles formant des milliers de forestiers, créé une pépinière forestière, un laboratoire de graines connu dans toute l’Europe, une station météorologique dernier cri et l’arboretum.
« Ce que l’on défend, c’est la connaissance »
« On n’est pas contre des investisseurs privés, précise Yann Dumas. On ne veut juste pas que ce soit un échec, ou que ce soit destiné à un projet trop éloigné de l’esprit du lieu. » Les membres de l’association souhaitent se rapprocher du dynamisme d’autrefois, en renforçant la médiation scientifique et l’accueil du public et des chercheurs. Le tout dans un but de création et de partage des savoirs autour de la forêt et de l’environnement. Ils ont déjà réfléchi à des alternatives à la destruction ou la vente des bâtisses : un musée de la forêt, une maison passive expérimentale, ou simplement des lieux d’échanges entre entreprises, chercheurs, stagiaires…
« Ce que l’on défend, c’est la connaissance ! », insiste Thierry Genevet. « À l’heure du changement climatique, il est important de partager les savoirs entre les scientifiques et le grand public », complète Yann Dumas. Pour tenter de sauver le patrimoine du site, l’association a fait une demande de classement historique pour les bâtiments menacés, et une demande pour que l’ensemble du domaine soit classé comme site remarquable. L’affaire est montée jusqu’au Sénat, avec une lettre adressée à son président, ainsi qu’une interpellation du sénateur du Loiret Hugues Saury.
Contacté, le ministère de l’Environnement, en charge du dossier, n’a pas répondu à nos sollicitations. En attendant, rien ne semble bouger. Les bâtiments, eux, continuent lentement de se détériorer, fragilisant peu à peu l’ensemble du domaine et ses activités.